Arkady Lvov – La Cour

Avec La Cour, Arkady Lvov nous présente un aspect moins connu de la période communiste en URSS. Loin des goulags, de la répression et la terreur ouvertes, il se fait ici le chroniqueur de 20 années de communisme ordinaire dans un bloc d’immeubles d’Odessa entre 1934 et 1953. Lorsque le livre s’ouvre, ses personnages – occupants de l’immeuble – s’activent à construire le communisme et à éradiquer la mentalité “petit-bourgeois”, sous la houlette du fort respecté camarade Degtiar, représentant local de parti. Tout prête à l’éducation du prolétariat: les cours du soir sur la constitution, les réunions pour la préparation des élections, la construction d’un club pour les enfants lors des dimanches déclarés “journées communistes”. Les querelles, nombreuses entre les habitants, sont elles aussi l’occasion pour le camarade Degtiar d’énoncer ses jugements. Loin d’être une description doctrinaire, cependant, le livre est une occasion pour le lecteur d’en apprendre davantage sur les conditions de vie d’ouvriers de l’époque à travers les habitants charismatiques et bien campés de l’immeuble. Au fil des discussions dans la cour et des disputes liées aux logements spartiates et exigus et à la gérance commune des toilettes et de la fontaine d’eau de la cour, les problèmes des uns et des autres émergent, leurs ambitions, leurs fardeaux, leurs joies, et leurs essais pour comprendre et participer à l’idéal communiste.

Avec le début de la seconde guerre mondiale et l’occupation d’Odessa par des troupes roumaines, les habitants se dispersent, les hommes participant à la guerre, les femmes et les enfants trouvant refuge à la campagne. Au retour, les choses se gâtent. Les chambres mal attribuées, les enfants morts, les handicaps, les réflexions sur la conduite de chacun durant la guerre, tout porte à empoisonner les relations entre ces voisins de longue date, le tout renforcé par une atmosphère où suspicion et paranoïa deviennent la norme, à l’image de l’URSS stalinienne. A l’occasion d’une purge staliniste, le docteur local disparaît, donnant lieu à une mise à nu des pensées des autres habitants sous le regard suspicieux de chacun de ses voisins – qui a émis quel doute concernant la possibilité que le docteur ait été arrêté par erreur? Faut-il interpréter ces paroles comme indiquant que quelqu’un pense que le régime, que Staline lui-même sont faillible?

Avec les tensions grandissantes, les querelles sous-jacentes sont mises à nu, et il faut alors faire de plus en plus attention, chaque parole déplacée pouvant mener à être pris dans un engrenage de déformation des propos par le tribunal populaire de ses propres voisins. La milice, l’arrestation, deviennent des spectres brandis à chaque altercation. Un par un, les habitants succombent, l’un suicidé, l’autre mort dans un camp, symboles de l’effondrement de l’idéal poursuivi et de la folie croissante du régime stalinien.

Un livre un peu glauque au final, certes, mais qui fourmille de personnages attachants dépeints dans un style sobre. Les quelque 500 pages du livre nous permettent de suivre leur cheminement pendant une bonne vingtaine d’années, à la manière des grandes fresques russes, et ainsi d’approfondir leur caractère et de mieux s’immerger dans un monde si différent. Loin des centres du pouvoir russe, ce microcosme d’un bâtiment ouvrier des faubourgs d’Odessa représente l’autre face du régime stalinien, celle des habitants ordinaires tentant de s’accommoder du mode de vie imposé et, tant bien que mal, de construire et comprendre leur communisme ordinaire.

Arkady Lvov, né en 1927, connut lui aussi les caprices du pouvoir soviétique. Exclu de l’université pour ‘calomnie à l’adresse du peuple soviétique, nationalisme juif et nationalisme bourgeois ukrainien’ en 1946, il est réhabilité quelques années plus tard et devient un des écrivains les plus connus de l’URSS, recevant le prix Lénine. Ayant participé à l’édition d’une anthologie de littérature non officielle baptisée ‘Métropol’, il est radié de l’Union des Écrivains en 1973 pour activités antisoviétiques, et émigre en 1976 aux États-Unis.

Arkady Lvov, La Cour (Dvor, 1976), trad. du russe par Mina Minoustchine. éditions des autres, 1979.

 

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One Comment on “Arkady Lvov – La Cour”

  1. […] très différent, j’ai retrouvé dans certains passages du livre la même tonalité que dans La Cour d’Arkady Lvov, la même description réaliste et dénonciatrice des conséquences d’une […]


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