György Konrád – Les Fondateurs

Les Fondateurs n’est pas un roman qui se résume. Passant d’un thème à un autre, tel un lot de souvenirs mal assortis, les chapitres font ressortir au fil des pages le portrait, flou et imprécis, d’un homme qui se voit comme « le sommaire des derniers chapitres de l’histoire est-européenne ». Ce narrateur, le fil conducteur du livre, évoque des souvenirs personnels qui permettent d’établir quelques repères géographiques et temporels dans un livre qui semble autrement flotter au gré d’une écriture poétique, mais aussi très énigmatique. Le départ à la guerre, la femme et les amantes, le père, la naissance de son fils, la nationalisation du patrimoine familial sous le socialisme naissant, une inondation, un tremblement de terre, tout cela est évoqué au hasard et sans ordre chronologique, comme un flot de souvenirs qui bifurquent d’une chose à l’autre sans vraiment jamais savoir pourquoi.

S’il y a un leitmotiv, c’est celui de la relation à la cité, un thème mis davantage en évidence par le titre du livre en ses versions hongroise ou allemande (Les fondateurs de la cité). Le narrateur est, a été, urbaniste en chef d’une ville de province non identifiée, une fonction qu’il occupe après son père, lui aussi architecte de la ville quoique dans un régime tout autre. La ville, c’est donc en fait un peu « sa » ville, celle dans laquelle il a vécu mais aussi celle dont il est en partie responsable. C’est aussi à travers cette relation à la ville que s’articulent quelques éléments de la pensée politique du narrateur, une pensée qui souscrit tout d’abord aux idéaux politiques du nouveau régime communiste d’après-guerre: « j’ai voulu croire que, si je modifiais les proportions de ses places, je changerais les rapports entre ses citoyens. »

Mais en parallèle de ses réflexions sur son rôle d’urbaniste se voit aussi une désillusion croissante par rapport aux idéaux politiques du jour; les visions d’une société meilleure prennent aussi forme à travers la ville: « je ne veux pas de la ville où je me fais tout petit pour éviter un rappel à l’ordre ( … ), où mon pain, mon logement, l’air que je respire sont des cadeaux, où je suis redevable de toute ma vie à des donateurs anonymes. ( … ) Je rêve d’une ville où ( … ) je ne serais pas obligé de me contenter de ce qu’on me distribue et je pourrais défendre mon intérêt sans le déguiser en intérêt commun. » Rêves qui semblent sans espoir, étant donné l’ennui, l’attente, l’ombre de la torture et de la mort, et la sensation de ne pouvoir rien faire qui planent tout au long des pages de ce livre.

Je suis sortie de ce livre comme au réveil d’un sommeil lourd et agité, avec la sensation de n’avoir pas réellement pu comprendre cette écriture dense et cryptée.

György Konrád est né en 1933 dans une petite ville du sud de la Hongrie. Après des études bousculées par la guerre (il échappe de justesse à la déportation de la population juive), par ses origines bourgeoises qui lui valent d’être exclu des universités, puis par ses opinions politiques, il connaît une trajectoire variée. Tour à tour traducteur, manœuvre, assistant social, urbaniste, aide-infirmier, il puise dans ses expériences pour publier essais et romans. Ceux-ci, ainsi que les ouvrages sociologiques écrits en collaboration avec le sociologue Iván Szelényi, lui valent d’être arrêté et censuré en Hongrie; poursuivant ses activités littéraires sous forme d’ouvrages samizdats, il devient aussi l’un des principaux participants de l’opposition démocratique. Il a été récompensé de nombreux prix et décorations officielles.

György Konrád, Les fondateurs (Der Stadtgründer, 1975), trad. du hongrois par Véronique Charaire. Éditions du Seuil, 1976.

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