Ismail Kadaré – La Pyramide

L’un des écrivains les plus connus d’un petit pays assez oublié aux confins de l’Europe, Ismail Kadaré a pour sujet de prédilection l’histoire récente de son propre pays, de préférence traitée de manière allégorique. La Pyramide, roman publié en 1992, une année après l’effondrement du régime communiste albanais, est peut-être celui dans lequel il prend le plus de distance (géographique et historique) pour traiter d’un thème qui est au cœur de son œuvre – le totalitarisme.

En Egypte, au temps des pyramides, le jeune pharaon Chéops sème la panique parmi ses conseillers en annonçant qu’il renoncera peut-être à se faire construire une pyramide. Hors la pyramide, bien plus qu’un tombeau de souverain, est le moyen trouvé par les pharaons ancestraux pour canaliser l’énergie et la richesse du peuple. L’appauvrir, accaparer ses forces physiques et morales, c’est un moyen de le garder sous contrôle, alors que les périodes de bien-être, au contraire, incitent à la critique du pouvoir des pharaons. Si l’empire accado-sumérien a survécu un temps grâce à ses gigantesques travaux de canalisation, disent les conseillers de Chéops, les pharaons se doivent eux aussi de faire perdurer la tradition des pyramides afin d’assurer leur survie.

Chéops se range à ces arguments et les travaux sont engagés. Le récit suit la construction de la pyramide, du tracé des plans aux méfaits des pilleurs des générations suivantes, et les différents chapitres voient défiler les perspectives sur la construction de la pyramide. Les conjurations se suivent, les ambassadeurs étrangers font leurs rapports, l’humeur de la population passe de l’enthousiasme aux rumeurs, de l’admiration à l’abattement – « un vent maléfique soufflait sur tout le pays. Tout allait de travers, le bien ne se distinguait plus du mal. » Les pierres sont cependant issées petit à petit, chacune, ou presque, avec son histoire, répertoriée avec la précision d’un dossier de bureaucrate. En example, la cent quatre-vingt-quinzième pierre, dont il est noté : « De la carrière d’El Berseh. Retard dans la remontée en raison du suicide du maître maçon Hapidjefa. S’est servi de la pierre pour mettre fin à ses jours, en trompant ceux qui la transportaient (…). Conformément aux instructions du magicien, sur le côté ouest, la face du bloc de pierre qui a causé la mort a été tournée vers l’extérieur. De sorte que le soleil, par ses rayons, en extirpe les pouvoirs maléfiques. » Le temps finit par être mesuré à l’aune de la montée des gradins numérotés, de même que les bâtisseurs se définissent en fonction de la rangée sur laquelle ils ont travaillé. Les pensées de Chéops, elles, se font de plus en plus noires à mesure qu’il finit par mesurer sa propre vie aux tourbillons de poussière qui volent au dessus du chantier, et l’annonce de l’achèvement de la pyramide le fait sombrer dans la folie.

Dès le départ, le style est fluide, et l’écriture légère fait quelque fois sourire avec ses pointes d’ironies : «  Les sourcils de Chéops s’arquèrent. Douze degrés d’angle, constata l’architecte en chef. Quinze… Que le ciel nous protège ! ». Elle sait aussi être très imagée, telle la description des rêves des travailleurs regroupés en dortoirs autour de la pyramide: « Au sein d’une telle densité de population, du fait de la promiscuité, le sommeil pouvait se condenser si fortement, surtout aux heures d’après minuit, qu’il risquait de provoquer le mélange, voire l’agglutinement des rêves individuels. On ne pouvait ainsi exclure de voir réapparaitre des birêves, ou, pis encore, des heptarêves, depuis longtemps effacés des mémoires, lesquels risquaient de se révéler néfastes dans la période que l’on traversait. »

Pourtant, l’épisode des rêves montre aussi la face intemporelle du roman, celle qui parle de tous les autres régimes totalitaires et de leurs stratégies pour contrôler populations et ressources. Les rêves représentent le danger de la conscience individuelle, celle qui justement peut remettre en cause le pouvoir de l’état. On peut contrôler et restreindre, voire punir, les actions, les paroles, mais les rêves sont justement un dernier bastion de liberté qui échappe à la censure (pourtant, dans Le Palais des rêves, de 1981, Kadaré imagine une institution orwellienne dont le seul but est de collecter, classer, trier, interpréter les rêves. Mais ça, ce sera pour un autre billet).

L’Egypte et la pyramide sont donc symboles intemporels de pouvoir politique, ou plutôt de l’exploitation du peuple au profit du pouvoir politique et d’une certaine idéologie (environ un siècle auparavant, l’écrivain polonais Bolesław Prus publiait un roman, Pharaon, dans lequel il prenait le cadre de l’Egypte ancienne pour évoquer le sort, pas très enviable non plus, de la Pologne du dix-neuvième siècle). Les pyramides de têtes de Timur ou les bunkers albanais qu’évoque Kadaré à la fin du livre nous rappellent que les constructions grandioses au profit du pouvoir ou du culte du dirigeant, et la paranoïa qui s’installe chez ceux qui exercent comme ceux qui subissent le pouvoir sont des phénomènes bien capables de traverser les siècles. Ce n’est probablement pas par hasard que Kadaré utilise le motif de la pyramide – à Tirana, capitale de l’Albanie, la Pyramide désigne le mausolée construit en 1988 pour accueillir la dépouille d’Enver Hoxha, dirigeant de la république socialiste d’Albanie de 1945 à 1985.

Né en 1936 à Gjirokastër, au sud de l’Albanie, Kadaré a fait ses études à Tirana puis à l’institut Gorki de Moscou. Rentré en Albanie après la rupture avec l’URSS de 1960, il écrit surtout des poèmes et des nouvelles et publie son premier roman, Le général de l’armée morte, en 1963. Bien qu’ayant été un temps président de l’Union Albanaise des Ecrivains, ses écrits sont considérés comme subversifs par le régime d’Enver Hoxha et il est censuré. Il s’exile en France en 1990 et partage depuis son temps entre Tirana et Paris. La Pyramide reçoit le prix Méditerrannée – Étranger en 1993.

Ismail Kadaré, La Pyramide (Pluhuri mbreteror, 1992), trad. de l’albanais par Jusuf Vrioni. Fayard, 1992.

Avec La Pyramide, je participe au petit tour d’Europe « Voisins, voisines » organisé par Kathel du blog Lettres Exprès:


 

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One Comment on “Ismail Kadaré – La Pyramide”

  1. […] biographie de Kadaré n’a que peu changé depuis mon précédent billet à son […]


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