Herta Müller – La bascule du souffle

Janvier 1945. Les contours de la victoire alliée se fixent, l’Europe se défait petit à petit du joug allemand. Mais pour de nombreux pays d’Europe de l’Est, une puissance dominatrice remplace une autre et, pour l’importante communauté allemande du nord de la Roumanie, de graves ennuis commencent. Accusés (souvent à raison), d’avoir versé du côté nazi, ils sont nombreux à être déportés par convois pour les camps et les travaux forcés de la Russie soviétique. Parmi eux se trouve le narrateur, Léopold, jeune homosexuel de 17 ans, soulagé de pouvoir quitter sa ville, « ce petit dé à coudre où toutes les pierres avaient des yeux », sous n’importe quel prétexte, et d’échapper à l’opprobre de sa famille et de la société. Porté par les mots d’adieu de sa grand-mère, « je sais que tu reviendras », il résiste à cinq années de camp, cinq années qui, avec le long voyage, la faim, le travail, les rêves, la pénurie, forment le sujet de ce récit.

Les récits de déportation sont nombreux et certains bien connus. L’un des atouts de ce livre est de donner vie à une période bouleversée et mal connue d’après la second guerre mondiale dans l’espace communiste. Les revirements d’alliance et le passage sous la tutelle russe rendent alors de nombreuses minorités (ethniques, mais pas seulement) suspicieuses aux yeux du nouveau pouvoir : l’un des chapitres, égrenant les diverses origines des nombreux prisonniers germanophones venant de Roumanie, d’Ukraine ou de Russie, conclut qu’ « aucun d’entre nous n’avait fait la guerre, mais pour les Russes nous étions responsables des crimes d’Hitler, étant allemands ». Le récit lui-même s’inspire de la vie d’un poète germano-roumain, Oskar Pastior, avec lequel Herta Müller projetait d’écrire ce livre, projet interrompu lors du décès du poète.

Le second atout du livre, c’est la belle écriture, poétique et très imagée, où le monde qui entoure le narrateur est comme simplifié et ramené à la dimension qui le concerne le plus directement, tel le coin de nuage dans le ciel bleu, qui devient un « crochet céleste » lui permettant « d’accrocher sa carcasse » durant les longues heures de l’appel. Des thèmes, récurrents, rythment les pages du livre, la faim d’abord et surtout, « la faim qui fait souffrir de la faim (…) Cette faim toujours nouvelle croît de façon insatiable et, d’un bond, se coule dans l’éternelle faim qu’on s’évertue à tromper. » Personnifiée, la faim devient l’ange de la faim, figure diabolique que les prisonniers tentent de combattre à coup d’épluchures de pommes de terre, de rêves de repas gargantuesques ou de discussions où s’échangent les recettes de chacun, recettes dont chaque détail donne lieu à de vives discussions, recettes n’ayant chacune « pas moins de trois actes, comme une pièce de théâtre. » Le travail, la fatigue prennent eux-aussi l’aspect d’ennemis personnels, tel le ciment qui, traître et coulant, finit par tout teinter : la pluie goutte des gouttes grises de ciment, le chant de l’oiseau prend la couleur du ciment, la moustache de Staline est peut-être elle-même faite de ciment.

Mais pour moi, malgré ces bons côtés, la Bascule du souffle s’est avérée un peu décevante. Le ton poétique finit par être un peu forcé tant les mêmes images se répètent. Il s’agit probablement de refléter l’aspect répétif de la vie de camp, suspendue dans le vide et sans date ni but final. Mais le ton a du mal à être soutenu et a fini par me donner un sentiment de lassitude et de vide, rendant le dernier tiers du livre moins agréable à lire, ce qui est dommage étant donné que le contenu de ces dernieres pages n’est pas dénué d’intérêt.

Herta Müller a obtenu le prix Nobel de Litérature en 2009 pour son œuvre qui inclut romans (L’Homme est un grand faisan sur terre, Le Renard était déjà le chasseur) ainsi que poésie et essais. Née en 1953 dans une famille allemande du Banat roumain, elle émigre en Allemagne en 1987 où elle occupe plusieurs chaires universitaires de littérature. La Bascule du souffle s’inspire en partie aussi du destin de sa mère, déportée en URSS en 1945 à l’age de 17 ans.

Herta Müller, La bascule du souffle (Atemschaukel, 2009), trad. de l’allemand par Claire de Oliveira. Gallimard, 2010.

Avec ces Minimythes, je participe au petit tour d’Europe « Voisins, voisines » organisé par Kathel du blog Lettres Exprès, ainsi qu’au challenge des Nobel 2011 de Mimi du blog de Mimi.


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2 commentaires on “Herta Müller – La bascule du souffle”

  1. mimipinson dit :

    Merci pour ton billet. Je l’ai mis en lien sur la page du challenge.
    Début octobre, j’organise une seconde session; je changerai juste quelques détails, sinon, le but ne change pas: lire , encore et toujours des auteurs nobélisés.
    Ce qui serait bien, c’est une fois le prochain lauréat connu, c’est de lire un de ses ouvrages pour conclure le challenge……si tant est qu’il soit édité en français, et d’abord relativement accessible !!!

  2. Merci. Je rajouterai une autre condition: pour que je conclue le challenge 2011 comme tu l’indique, il faudra que le lauréat soit issu de l’Europe de l’Est, du centre ou des Balkans, puisque c’est le sujet de mon blog!


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