Alexandre Tišma – L’usage de l’homme

Novi Sad à l’orée de la second guerre mondiale, c’est une démonstration à l’échelle locale d’une petite ville du nord de la Serbie de l’immense diversité ethnique des Balkans et de l’ex-territoire de l’empire austro-hongrois. Serbes, croates, hongrois, juifs ou allemands, peuples, langages et coutumes s’y mêlent au quotidien.

Dans la version fictive présentée par Alexandre Tišma, cela donne Milinko Bosic, jeune croate amoureux de Vera Kruger, fille d’un père allemand et d’une mère juive. Avec leur camarade serbe Sredoje Lazukic, ils fréquentent les cours d’allemand dispensés par Fräulein Drentwenscheck, installée à Novi Sad suite à son mariage avec un juriste slovène.

La guerre s’invite peu à peu dans le monde des adolescents paisibles ou ennuyés ; tous, qui rêvaient d’échapper à la somnolence de la ville ou aux destins tracés par les projets paternels, verront leur vie bouleversée de manière dramatique. A travers eux, nous vivons la seconde guerre mondiale en version nord-balkanique : l’occupation hongroise, l’invasion allemande, la déportation des juifs, la formation de groupes de partisans serbes qui finiront du côté des vainqueurs.

Pour les rescapés, même vainqueurs, l’après-guerre sonne le retour aux désillusions, cette fois remplies de traumatismes, de mauvais rêves, de familles démembrées et de solitude. Le livre, dont l’écriture est bien trop détachée pour tomber dans le pathos, se termine sur un sentiment de grande tristesse face au vide laissé par la guerre et par le régime communiste naissant.

Ce n’est donc peut-être pas un livre à garder pour les jours où le moral est en berne. Ce n’est pas non plus un livre à sortir pour glaner quelques pages lors d’un trajet en bus ou entre deux rendez-vous, de par la construction et l’écriture toute en détails.

L’histoire se construit par blocs, passant de fragments de la vie de l’un à ceux de l’autre, en entrelacs nécessitant quelques fois de revenir sur ses pas pour mieux se remémorer certains détails ou simplement qui est qui. Ces chapitres narratifs, s’imbriquant petit à petit pour former une image plus complète, sont quelques fois interrompus par d’autres plus caléidoscopiques, reliant personnes, lieux et temps par le biais de thèmes annoncés (« demeures », « spectacles des rues », « corps », « morts naturelles et morts violentes », « autres départs ») qui donnent d’autres détails étoffant l’histoire et le charactère de chaque personnage. Cela demande de bien s’accrocher au départ lorsque tous les personnages ne sont pas encore tout à fait familiers et que l’on n’a pas encore dépassé la barrière des noms serbes et croates.

Le jeu, pourtant, en vaut la chandelle. De par leurs faiblesses, leur humanité, les personnages sont attachants, quelques fois irritants, mais défient toute étiquette de bon ou de méchant. C’est certainement un livre qui mérite d’être relu, et j’espère bien aussi mettre la main sur d’autres des œuvres de Tišma.

Alexandre Tišma, lui même un représentant de la diversité ethnique des Balkans, naît en 1924 en Voïvodine d’une mère juive hongroise et d’un père serbe de Croatie. Échappant aux rafles anti-juives et anti-serbes de Novi Sad de 1942, il poursuit ses études universitaires à Budapest et à Belgrade avant de poursuivre une carrière de journaliste et traducteur. En 1993, face à la montée du nationalisme sous Milosevic, il s’exile en France où il restera jusqu’en 2000. Il meurt en 2003, laissant un nombre d’oeuvres telles que L’école d’impiété, La jeune fille brune, Le livre de Blam ou encore Croyances et Méfiances.

 

Alexandre Tišma, L’usage de l’homme (Upotreba Čoveka, 1985), trad. du serbo-croate par Madeleine Stevanov. Éditions 10/18, 1993.

Avec L’usage de l’homme, j’espère inaugurer une catégorie serbe dans l’édition 2012 du tour d’horizon européen « Voisins Voisines » chez Anne.


Ádám Bodor – La Vallée de la Sinistra

Alors qu’il contemple, impassible, la demeure de son ancienne maîtresse, dont on ne voit plus qu’un monticule de souches bleuâtres carbonisées, une homme qui ne se présentera jamais sous son vrai nom se lance dans une description émue des « superbes amoncellements vaporeux, couronnés de tours à leurs sommets, qui finissent par se perdre dans les voiles mauves de la nuit tombante. Leur vue m’attristait un peu, elle me rappelait la fuite du temps. »

Dans la vallée de la Sinistra, le narrateur cherche son fils adoptif. La vallée de la Sinistra, c’est une vallée fictive d’une véritable zone montagneuse des Carpathes, aux confins de la Bucovine, à la frontière entre Roumanie et Ukraine. Dans cette zone sous contrôle, où l’arrivée comme le départ ne font pas partie des décisions que les habitants peuvent prendre et où chacun est tenu de porter une chaîne à son nom autour du cou, l’homme s’installe, manœuvre, se rapproche de la réserve secrète où est tenu son fils, y pénètre, le retrouve.

Au fil des chapitres, qui ne forment pas un ensemble chronologique, l’homme ne décrit pas tant une quête pratique ou psychologique, qu’une série de petits événements ou de charactères qui, pêle-mêle, forment son quotidien. « Le nom de Coca Mavrodin », « la cape de Nikifor Tescovina », « le feu de Béla Bundasian », ainsi vont les chapitres, chacun rajoutant une pièce au puzzle qu’est la vie dans la Sinistra.

Peu d’indices temporels sont donnés si ce n’est le passage des saisons dans une vallée comme coupée du monde. Presqu’aucun écho du monde extérieur, si ce n’est le passage hebdomadaire d’un camionneur acheminant des carcasses surgelées de la Pologne aux Balkans et, accessoirement, offrant passage aux candidats clandestins au départ. Mais la description de cette vallée placée sous la seule autorité d’une femme colonel donne une impression opprimante de pauvreté, de mystère et de non-dits menacants, dont on pourrait facilement penser qu’elle est un reflet d’un certain mode de vie sous le régime dictatorial et quasi autarcique de la Roumanie de Ceaucescu. Certaines références souvent renouvellées – à la quête du fils, aux charactéristiques de certains personnages, à certains dangers environnants !, et l’évocation des autres habitants aux noms multicolores, hongrois, roumain, arménien, ukrainien ou saxon, contribuent à renforcer l’impression d’une perte de repères.

L’homme ne porte jamais de jugement, ni sur les mesures de quarantaine qui rythment la vie de la vallée, ni sur les morts occasionnels, la nourriture piteuse ou les « oisons gris », hommes choisis pour effecter les tristes besognes. Pourtant, c’est justement dans sa quête pour se rapprocher de la zone interdite, malgré les permis, les oisons, « les tiges d’acier entourées de barbelés, piliers de béton, miradors et boyaux truffés de pièges » que réside le fil conducteur de ces chapitres.

Cette absence de jugement sur la réalité absurde et misérable contraste avec l’évocation permanente d’une nature grandiose et qui rythme la vie de chacun. Presque chaque chapitre commence par une précision sur l’avancée des saisons dans une vallée où le seul calendrier date de plusieurs années auparavant et où seul le jeudi peut être fixé grâce au passage toujours régulier du camionneur. Chaque chapitre porte aussi son lot d’évocations des pics perdus dans le brouillard, des ravins et forêts, de la Sinistra qui gronde dans la vallée, des ruisseaux qui murmurent sous la glace, des fleurs, crocus et safrans, ou des oiseaux. Mais ce cadre éblouissant est aussi l’image de la menace latente, alors que les monts qui l’encerclent – la Baba Rotunda, le Pop Ivan, le Dobrin – sont les seuls points d’identification du payage, alors que les oiseaux sont redoutés pour la mystérieuse fièvre qu’ils apportent, et que les baies et champignons glanés par les femmes dans la forêt semblent être les seuls compléments aux maigres rations de pommes de terre.

C’est justement de ce contraste et du pouvoir d’évocation de l’écriture que naît toute la poésie du livre, allégeant une narration qui pourrait autrement sembler bien sinistre.

 

Ádám Bodor est né en 1936 à Cluj Napoca (Kolozsvár en hongrois). Hongrois de Transylvanie, il vit en Roumanie jusqu’à son exil en Hongrie en 1982. Né dans une famille anti-communiste, il milite dès un jeune âge pour le retour de la Transylvanie à la Hongrie, ce qui lui vaut d’être arrêté par la Securitate, la police secrète roumaine, et emprisonné de 1952 à 1954. Connu principalement pour La vallée de la Sinistra et La visite de l’archevêque, il est aussi l’auteur de La saga de la prison, un livre d’entretien portant sur son expérience de la prison roumaine.

Ádám Bodor, La Vallée de la Sinistra (Sinistra Körzet, 1992), trad. du hongrois par Emilie Molnos Malaguti. Robert Laffont, 1995.

Avec La Vallée de la Sinistra, j’inscris la Hongrie à l’édition 2012 du tour d’horizon européen « Voisins Voisines » chez Anne.