Béla Osztojkán – Jóska Átyin n’aura personne pour le lui rendre

« Malédiction ! Comme le malheur s’acharne sur cette bande de voyous ! », s’exclama-t-elle en levant les mains au ciel tout en songeant aux tempêtes d’adversité qui avaient sévi, même imperceptiblement, parmi les habitants de l’îlot, « et comme il s’acharne aussi sur moi depuis que je me suis mêlée à eux! Eh bien, le boîteux, apostropha-t-elle brusquement le voïvode, pitoyable larbin des diables, tu l’ouvres ton sale bec? Où donc traînais-tu avec ton père aux pieds fourchus ? Il aurait mieux fait celui-là de t’écrabouiller au fin fond des ténèbres plutôt que de t’envoyer dans ce monde infortuné ! »

Une histoire qui se passe dans le nord-est de la Hongrie, dans les années 1950, écrite par l’un des rares représentants de l’écriture tsigane : le sujet était trop tentant pour rester inexploré. Démêler les fils de l’histoire n’a, par contre, été facile au cours ni de la lecture ni de la rédaction de ce billet, tant l’univers décrit semble à part.

Le fil conducteur, ce n’est pas tant le petit paysan du titre, Jóska Átyin, que Mojna, orphelin d’une dizaine d’années gardé par Eszti Harangos, vieille sorcière vendeuse de sangsues qui est peut-être sa grand mère. Mojna grandit dans des temps bien difficiles : les maisons sur l’îlot s’écroulent à tour de bras, l’étang poissoneux communal est réquisitionné puis empoisonné, la pauvreté règne, la digue qui protège le village s’effondre au risque d’emporter les maisons sous les flots, et un mystérieux vieillard ne cesse de faire d’inquiétantes apparitions plus ou moins sympathiques qui sèment le trouble au village. Mojna lui-même, après la mort d’Eszti, survit grâce aux petits services rendus et aux petits larcins commis, dormant dans la chapelle funéraire des Szuhányi, l’ancienne famille noble du coin, et tâchant de s’éviter les foudres de son vieil ennemi Jóska Átyin.

Tels Mojna, les habitants du village confrontent leurs problèmes à leur manière, avec force d’imagination et de recours à la Vierge, au diable et aux incantations. Ce sont les années d’après-guerre où le communisme s’instaure peu à peu, mais cette communauté vit comme hors du temps, et pas seulement du fait d’un mode de vie qui n’a que peu de liens avec le progrès auquel on s’attendrait à cette époque. Tous – saint Titiou le simplet, la gigantesque Babé, l’acariâtre Piroska Vaszari et les autres – semblent n’avoir que peu à faire avec le monde alentour, les incursions de l’État étant généralement de mauvaise augure et repoussées avec les moyens du bord.

Au travers des quelques souvenirs du voïvode Jóska Bábi, chef et représentant de la communauté, le lecteur accède quand même à certains pans de leur passé : l’époque d’avant-guerre où ils faisaient partie de la centaine de journaliers travaillant sur la propriété des Szuhányi, celle de la guerre et de la contrebande et celle, plus proche, où tous s’étaient déplacés pour aller au chantier de la Paix, ancien camp de détention censé devenir une nouvelle ville socialiste. Épouillés, les cheveux coupés ras, vêtus d’anciens uniformes transformés en tenues pénitencières, nombreux sont ceux qui ont fuit un monde qu’ils ne comprennent pas, pour retourner à leur village et à leurs coutumes.

Seront-ils autorisés à garder leur cadre de vie, perchés dans leur îlot ? Le lecteur devra se faire sa propre idée en arrivant au bout du livre.

Au vu de la prolixité et de l’imagination proverbiales des Hongrois dans tout ce qui touche le domaine de l’insulte et de la malédiction, on ne peut que s’imaginer que le travail de la traductrice pour retranscrire le language imagé a dû être des plus hardus. Le pari n’est pas toujours gagné, et ma lecture a quelque fois été un peu gênée par l’impression que le texte était plus « moderne », plus « français » que son contenu. Peut-être est-ce pour cela que je n’ai pas autant apprécié le livre que je l’aurais voulu, même s’il fournit une ouverture intéressante sur un monde qui ne manque pas d’être toujours d’actualité en Hongrie.

La biographie fournie par Fayard retient les éléments les plus importants : « Écrivain hongrois tsigane, Béla Osztojkán (1948-2008) est né à Csenger, dans le nord-est de la Hongrie, près de la frontière roumaine. Très marqué par ses origines, il a situé tous ses récits dans cette région pauvre où vivent de nombreux Tsiganes. Également l’auteur de deux recueils de poèmes, de récits publiés sous le titre Le bon Dieu n’est pas chez lui (Fayard, 2008), et d’un conte théâtral, il est considéré comme une figure majeure de l’élite politique et culturelle rrom. »

Béla Osztojkán, Jóska Átyin n’aura personne pour le lui rendre (Átyin Jóskanak nincs, aki megfizessen, 1997), trad. du hongrois par Patricia Moncorgé. Fayard, 2008.

Avec Jóska Átyin n’aura personne pour le lui rendre, j’ajoute un titre à la catégorie « Hongrie » du tour d’horizon européen « Voisins Voisines » chez Anne.

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3 commentaires on “Béla Osztojkán – Jóska Átyin n’aura personne pour le lui rendre”

  1. Anne dit :

    Une lecture qui ne semble simple ni dans son sujet ni dans sa forme ! Merci de nous ouvrir ainsi à la littérature hongroise.

  2. […] Josta Atiyn n’aura personne pour le lui rendre, de Bela Osztojkan : lu par Passage à l’Est […]

  3. […] cette relative conventionnalité de ces huit premiers écrivains. Il est en effet (avec Béla Osztojkán), l’un des rares écrivains d’origine tzigane en Hongrie, et c’est en grande […]


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