Tout le temps – Janusz Anderman

Les hauts et les bas d’une vie d’imposteur, c’est un peu le sujet de Tout le temps, dont le protagoniste, qui pour le lecteur n’existera que sous les initiales A.Z., grandit sous le régime communiste polonais.

Etre cynique, manipulateur et arriviste, il gagne une certaine notoriété au sein de l’opposition clandestine en tant que poète et écrivain. A l’ouverture du livre, ce n’est pourtant plus qu’un homme âgé, un peu las, mais qui continue d’utiliser ses vieilles méthodes pour tenter de se faire une place dans une Pologne des années 2000 qui l’a oublié.

La méthode principale, c’est la conquête féminine, la plus récente étant celle d’une actrice âgée, et qui a elle aussi plutôt sombré dans l’oubli. La plus récente sera aussi la dernière, les deux se retrouvant dans la trajectoire d’un poids lourd roulant à contresens de Gdansk à Varsovie. Tout le temps, c’est à la fois le récit des derniers instants de la vie de A.Z. et, au rythme des « perturbations du temps qui ralentit violemment », un long flashback discontinu sur sa vie, son œuvre, les occasions saisies et celles ratées.

L’oeuvre, celle vraiment créée par lui-même, c’est un recueil de poésie concrète, qui lui gagne ses entrées au Club des jeunes de la Société des écrivains polonais, et probablement toute une progéniture procréée au rythme de liaisons éphémères.

Et puis il y a l’autre œuvre, celle qui l’a vraiment mis sur le devant de la scène littéraire polonaise et internationale : « une œuvre n’existe qu’à partir du moment où elle entre dans le monde », se dit A.Z. alors qu’il se remémore le roman et les pièces de théâtre radiophonique, l’une volée au patient suicidaire d’un hôpital psychiatrique où A.Z. a trouvé refuge pour éviter le service militaire, les autres subtilisées à une amante, chef de rédaction du service littéraire d’une station de radio.

Si A.Z. fait partie du mouvement d’opposition, c’est par opportunisme plus qu’autre chose, car là aussi cet engagement n’est que de façade : il sait tirer les bonnes ficelles, maintenir les bons contacts sans s’engager de manière trop compromettante, et au besoin de disparaître quand cela permet de renforcer le mythe du résistant.

Passé le cap de 1989, cependant, il peine à trouver sa place. Alors que des compagnons de jeunesse accaparent le pouvoir ainsi que le devant de la scène culturelle, lui vivote au moyen de combines, d’artifices et d’opportunisme sans pourtant pouvoir se faire la niche dont il lui semble qu’elle lui est due.

On pourrait s’attendre à ce qu’il fasse preuve de remords alors que sa vie lui passe de nouveau sous les yeux mais non, au contraire, il se demande jusqu’au bout quelle marche il a bien pu rater, ou si c’est qu’il n’a « pas baisé les femmes qu’il fallait ». C’est d’ailleurs une question – celle de l’échec de sa vie post-communiste – qui reste ouverte, bien que le secret de la vacuité de sa création littéraire soit resté bien gardé.

D’un certain côté, Tout le temps met le doigt sur une fêlure de la société communiste, entre régime et opposition, fêlure dans laquelle une personne telle qu’A.Z. peut s’immiscer et prospérer à force de louvoiements, mais à la disparition de laquelle il n’a pas réussi à survivre.

C’est aussi un document bien écrit et intéressant sur le milieu artistique polonais vers la fin de la période communiste et aux débuts de l’ère capitaliste débridée.

Janusz Anderman, Tout le temps (Cały czas, 2006), trad. du polonais par Isabelle Jannès-Kalinowski. Les Editions Noir sur Blanc, 2010.

Photo: E. Lempp

Né au sud de la Pologne en 1949, Janusz Anderman a travaillé pour des journaux étudiants avant de devenir écrivain, scénariste et traducteur. Le Souffle coupé (1983), un recueil de nouvelles, est le premier à entrer au catalogue des Éditions Noir sur Blanc en 1990. D’autres ouvrages ont été publiés en anglais dans les années 1980 peu après leur parution dans des maisons d’édition polonaises à Londres et Paris.

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Avec Tout le temps, j’ajoute un titre à la catégorie « Pologne » du tour d’horizon européen « Voisins Voisines » chez Anne

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3 commentaires on “Tout le temps – Janusz Anderman”

  1. […] Tout le temps, de Janusz Anderman : lu par Passage à l’Est […]

  2. anne7500 dit :

    As-tu vraiment aimé ?

  3. « Bien écrit » et « intéressant », chez moi, ca veut dire que oui, j’ai aimé!


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