Magda Szabó – La Porte

La PorteC’est assise dans un train entre Košice (Slovaquie) et Budapest que j’ai entamé La Porte, probablement le roman de Magda Szabó le plus connu à l’étranger depuis qu’il a gagné le Prix Femina Étranger en 2003 et suite à son adaptation pour le grand écran l’année dernière. Les pages se sont facilement tournées durant ce trajet de 3h30 malgré l’attraction parallèle exercée par les paysages de cette partie du monde. Au final, pourtant, je n’ai pas été autant enthousiasmée que je pensais l’être et que je l’avais été par La Ballade d’Iza. Paradoxalement, cette déception m’a donné envie de voir le film, par curiosité quant à la maniere dont il a été adapté, et aussi parce que je pense que je n’aurai rien à perdre par rapport à mes impressions du livre.

La narratrice, écrivain à succes, se remémore les années passées en compagnie d’Emerence, femme de ménage et concierge du quartier, personne au charactère réservé et à l’humeur imprévisible. Ce qui met du piment dans l’histoire, c’est cette fameuse porte, celle du logement d’Emerence, dont pratiquement personne n’a jamais franchi le seuil. C’est aussi celle que la vieille femme a érigée entre le monde qui l’entoure et son propre passé, ne s’ouvrant que par petits à-coups pour offrir des bribes de vie aux personnes jugées dignes de les apprécier. Au rythme de sautes d’humeur, de passages de tendresse butée et d’hostilité franche, elle se dévoile à laè narratrice et donc à nous, lecteurs.

C’est donc en partie le portrait d’une vie anodine de femme du 20e siècle hongrois qui est brossé là, l’enfance à la campagne, la vie de service dans des foyers aisés de la capitale, la traîtrise des hommes, tout cela entremêlé avec l’Histoire, la guerre (la première et la deuxième), les changements politiques et les représailles qui s’ensuivent, et le sort de la population juive. Mais derrière ce portrait d’une femme dont il a dû en exister des milliers à cette époque se profile une vie souvent héroique, parfois tragique, et qui révele le poids d’un passé dont on ne parle que peu dans la Hongrie d’après-guerre. Et c’est là toute l’énigme que représente Emerence avec ses obsessions, ses récalcitrances et ses humeurs.

La Porte a, pour moi, pâti de la comparaison avec La Ballade d’Iza, roman bien antérieur, dont le sujet était moins chargé de mystère mais la narration bien plus envoûtante et l’atmosphère plus intime, moins tendue.

Naturellement, c’était probablement le but de la narration que de créer de la tension au détour de chaque page, par exemple en utilisant la première personne du singulier et en permettant à la narratrice de ne présenter les faits qu’au travers du prisme de son propre ressenti (contrairement à La Ballade d’Iza, où le récit, les sentiments n’étaient vus que de l’extérieur).

Étais-je sensée me rallier au point de vue de la narratrice et en venir à éprouver de la sympathie pour Emerence ? Si oui, ca n’a pas été le cas, et le vieille femme a même quelque fois fini par me taper sur les nerfs avec ses exigences parfois incongrues et son aura de femme forte, impénétrable et cependant (aux dires de la narratrice) presque angélique. Je n’ai pas plus compris la narratrice, qui semble aimer donner une piètre opinion d’elle-même, de sa capacité à mesurer les gens qui l’entourent (même si c’est tout le postulat du livre qu’Emerence refuse de se laisser cerner). Et si la porte métaphorique d’Emerence et ce qui se cache derrière (les blessures de son passé) devient plus compréhensible à la lecture du livre, la signification des secrets de l’appartement d’Emerence (la porte condamnée, ce qui se trouve derrière et surtout pourquoi tout cela a été laissé tellement à l’abandon que ca en a été détruit) m’a échappé.

Enfin, et de manière plus prosaïque, j’ai aussi été gênée par certaines phrases qui m’ont semblées trop tirées en longueur sans que cela apporte beaucoup au niveau du style.

Ca n’est pas pour dire que je ne laisse plus sa chance à Magda Szabó, loin de là. J’aime ses thèmes, son attachement aux charactères (surtout aux personnes âgées), et leur insertion dans un arrière-plan de domesticité qui me permet d’apercevoir un peu des modes de vie des gens à Budapest et en province dans les années 1950 à 1980. Je suis curieuse aussi de voir si ses autres romans donnent une place aussi prépondérante aux animaux que dans La Porte (le chien Viola, les chats, la vache de l’enfance d’Emerence) et La Ballade d’Iza (le lapin Kapitány) – est-ce pour mieux mettre en valeur la nature humaine des autres protagonistes ?

D’autre part, en fermant le livre et en le comparant avec La Ballade d’Iza, je me suis demandé jusqu’à quel point les deux révèlent deux facettes de Magda Szabó, l’une bien plus âgée que l’autre, une impression que je serais tentée de confirmer (ou non) au travers d’autres de ses livres.

Magda Szabó, La Porte (Az Ajtó, 1987), trad. du hongrois par Chantal Philippe. Éditions Viviane Hamy, 2003.

La narratrice (dont le nom, Magda, n’apparaît qu’une fois) est mise à l’écart pendant de nombreuses années durant le régime communiste avant d’être, finalement et triomphalement, acceptée avec l’octroi d’un prix prestigieux. C’est un peu la même chose pour Magda Szabó, née en 1917, mise au ban en 1949 pour cause d’origines sociales jugées répréhensibles, mais reconnue en 1959 avec le prix Attila József et à nouveau en 1978 avec le prix Kossuth. Elle décède en 2007.

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Un titre hongrois pour le tour d’horizon européen « Voisins Voisines » chez Anne…

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9 commentaires on “Magda Szabó – La Porte”

  1. […] La Porte, de Magda Szabó : lu par Passage à l’Est […]

  2. anne7500 dit :

    C’est le premier titre hongrois de cette année, grâce à toi. Tous les livres d’un même auteur ne peuvent pas être de qualité égale…

  3. […] la déception à laquelle je ne m’attendais pas : La Porte, roman encensé dans toutes les langues, d’une auteur que j’avais pourtant aimée lors […]

  4. Oh la la… c’est drôle, les ressentis de lecture…! Moi j’ai lu la Ballade après, et mon préféré demeure la Porte ! Ce livre m’a hantée longtemps après l’avoir terminé. Je ne pense pas que la qualité soit inférieure ou supérieure, c’est -et vous le soulignez- une approche et un récit très différents (… le talent qu’il faut, pour arriver à cela ! Tant d’auteurs qui se répètent inlassablement, et sans que leur propos soit, dès le départ, aussi « essentiel »)

    • Ca serait sympa de relire les deux livres mais dans l’ordre inverse, juste pour voir si je changerais d’avis! Mais je peux dire la meme chose, que j’ai été (et suis encore) marquée par l’atmosphere et les personnages de la Ballade, alors que La porte, pas vraiment.

  5. Decker dit :

    J’ai lu « La porte », il y a au moins 10 ans, peut-être plus..Ce roman me hante, j’y pense souvent…C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je me retrouve sur ce site…Je cherche à connaître l’avis des gens sur ce beau récit qui ne s’oublie pas…

  6. Florence Le Corre dit :

    Je suis moi aussi hantée par ce livre, par la personnalité si complexe de Emerence, ce don d’elle-même et cette fierté, et par ce lien fort et presque névrotique entre Magda et elle. Un des livres que je recommande souvent et dont la compgnie m’accompagne.


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