Ciril Kosmač – La ballade de la trompette et du nuage

BalladeCet été, je pars en Pologne, et pour préparer mon voyage j’ai lu des livres, des guides naturellement, mais j’ai aussi feuilleté d’autres publications dans le style « manoirs, châteaux et palais de Pologne » ou « les plus beaux paysages de Pologne ». D’après ce dernier livre il y en a beaucoup, et j’ai hâte d’y être, surtout dans la région des lacs du nord-est où se termine mon périple. L’eau, les forêts, les réserves naturelles, les animaux sauvages, une ou deux forteresses et de très jolis petits manoirs début 19e siècle ; et puis, au détour des pages, des témoignages d’un passé triste et récent : d’anciennes fortifications détruites au passage des armées allemandes de la deuxième guerre mondiale, d’autres fortifications – celles-ci en béton – pour défendre des centres de commandement nazis, les ruines du quartier général d’Himmler à Hochwald près de Giżycko, celles de la « Tanière du loup » près de Kętrzyn où eut lieu le coup raté contre Hitler en 1944.

Aujourd’hui cette région sillonée de lacs protéiformes paraît tellement calme et reculée qu’il m’est difficile de m’imaginer qu’elle fut le théâtre d’une partie de l’assaut monumental des armées allemandes contre celles soviétiques. Avec toutes les morts de la guerre, les déportations aux camps allemands et aux goulags de l’URSS, les politiques visant à transformer une région aux ethnies et croyances multiples en une région polonaise et catholique, et le passage du temps, il ne doit pas rester beaucoup de personnes capables de parler des hommes, femmes et faits qui ont peuplé ces environs il y a près de 70 ans. Et pourtant, les campagnes verdoyantes ont dû cacher leur lot de secrets, souffrances et ressentiments dans le cadre relatif de l’après-guerre, partout en Europe.

A l’autre extrémité de ce qui allait ensuite devenir « l’Europe de l’Est » communiste, c’est justement (en partie) des séquelles de la guerre dans une petite communauté rurale que parle le slovène Ciril Kosmač dans son très beau petit livre La Ballade de la trompette et du nuage.

Le récit, publié en 1956, commence pourtant de manière anodine, alors que Peter Maïtsène, écrivain, prend ses quartiers d’été dans une ferme perdue de la campagne slovène. Il a déjà en tête le commencement d’une épopée qu’il souhaite écrire à propos de Temnikar et, à peine arrivé avec sa valise bourrée de livres, de manuscrits et d’ébauches, les mots se bousculent pour transcrire son récit. Le paysan qui l’héberge se prête sans le vouloir à cette inspiration, car tout de suite Maïtsène lui donne les traits de Temnikar, paysan-héros assassiné en 1943 alors qu’il cherche à sauver quelques partisans maquisards d’une mort assurée par les milices fascistes.

Mais le paysan est bavard et l’inspiration n’admet pas qu’on attende. Exaspéré par sa page blanche, Maïtsène finit par abandonner la partie. Dehors, le ciel brille sur les collines et les vignes. Au fil des heures d’une grande promenade et de quelques rencontres un brin mystérieuses, Maïtsène renoue avec les fils de son histoire et le récit prend forme.

Une des raisons pour lesquelles j’ai beaucoup aimé La Ballade de la trompette et du nuage, c’est sa construction à la fois simple et savante, où le va-et-vient est constant entre l’élaboration du roman lui-même par Kosmac, et celle de l’histoire de Temnikar par Maïtsène. Faciles à suivre (les pensées de Maïtsène et les parties de l’épopée que celui-ci élabore sont en italique), ces deux narratives sont en même temps cousues l’une à l’autre grâce à l’utilisation de quelques éléments apercus par Maïtsène au cours de sa promenade et qui réapparaissent dans l’histoire de Temnikar. Une trompette, par exemple, qu’il entend à de nombreuses reprises, et qui le mène vers un vieillard dont l’histoire jouera un rôle déterminant dans celle à la fois de Maïtsène et de Temnikar, fini par s’incruster dans celle qu’invente Maïtsène à propos de Temnikar.

La trompette, d’ailleurs, est espiègle et n’en finit pas de prendre Maïtsène au dépourvu dans son rôle d’écrivain – « qu’est-ce qui se passe donc ? Cette maudite trompette, elle existe, ou pas ? Est-ce la trompette de Temnikar ? Pourtant, dans l’histoire de Temnikar je n’ai pas mis de trompette ? », se dit-il alors qu’il se surprend à utiliser sans l’avoir voulu une sonnerie de trompette pour pousser Temnikar sur son chemin, après l’avoir entendu en réel durant sa promenade.

De temps à autre, Maïtsène se rabroue, justement parce qu’il n’arrive pas à brider son imagination ou à empêcher un nuage aperçu dans le ciel de flotter à travers son cerveau et de s’insinuer dans son récit. « Je suis en train d’écrire une nouvelle réaliste. Et ce serait encore plus réaliste si je m’asseyais et je commencais », se tance-t-il alors qu’il s’apprête une enième fois à affronter la page blanche.

A travers le personnage de Maïtsène, c’est donc un peu des thèmes comme l’art d’écrire, la frontière pas toujours bien définie entre le réel et l’imaginaire, l’écrivain et son environnement qui sont concrétisés ici.

L’autre raison pour laquelle j’ai tant aimé ce livre a aussi trait au rôle de l’écrivain en tant qu’ « accoucheur » – accidentel ou non – d’histoires véritables. Car Maïtsène, en s’attaquant à l’histoire de Temnikar, qui meurt pour protéger ces partisans mais dont la famille sera trahie et sacrifiée en représailles, est sans le vouloir tombé sur un champ de mines en s’installant précisément dans ce village où les habitants sont encore marqués par des faits similaires et encore trop récents pour être ouvertement discutés.

« A quoi bon lire ? … Un jeune, ca aime tout lire, le gai et le triste, et tout l’atteint au vif de la même manière… Mais lorsqu’on est plus vieux eh bien… chacun a sa propre histoire, alors, pourquoi lirait-on encore celles qui sont imprimées ! », dit une femme âgée à Maïtsène lorsqu’elle apprend qu’il est écrivain.

C’est une « vraie » histoire qui se dessine sous les yeux de Maïtsène, et c’est une histoire incomfortable, faite de lâcheté, de dénonciation, d’humanité dans son aspect le plus sordide. C’est surtout une histoire qui ranime des plaies encore vives. Maïtsène, peut-être un écrivain d’une certaine tradition communiste, celle qui aime glorifier le paysan héroïque à des fins politiques, préfère prendre la fuite face à cette réalité moins glorieuse. Kosmač, lui, se fait témoin de ses contemporains ainsi que poète, apportant une écriture légère et teintée de lyrisme à son roman.

 Kosmac1

Né en 1910 à Slap ob Idrijci, qui faisait alors partie de l’empire austro-hongrois, puis de l’Italie et dorénavant de la Slovénie, Ciril Kosmač s’exile en 1938 à Paris, puis à Londres et au Caire avant de rentrer en Yougoslavie en 1944. Il est écrivain (j’espère mettre la main sur Un jour de printemps, publié en 1950) et scénariste (Na Svoji Zemlji, Sur le Sol Natal est présenté au Festival de Cannes en 1949), membre de l’Académie des Sciences et des Arts slovène, et est considéré comme l’une des grandes voix de la littérature slovène. Sa maison d’enfance est ouverte au public.

Ciril Kosmač, La Ballade de la trompette et du nuage (Balada o trobenti in oblaku). Trad. du slovène par Jean Durand-Monti. Le Serpent à Plumes, 2000.

Publicités

2 commentaires on “Ciril Kosmač – La ballade de la trompette et du nuage”

  1. […] la meilleure découverte de l’année : sans aucun doute, La Ballade de la trompette et du nuage, pour la poésie et l’humanité de l’écriture, de la construction et du cadre de ce […]

  2. […] aussi généreux et plein de bonnes idées, inspiré par la chronique de l’excellent blog Passage à l’Est, découvrons ensemble Ciril Kosmač et son roman La ballade de la trompette et du nuage, paru aux […]


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s