Pawel Huelle – Who was David Weiser ?

9780747523468J’avais déjà entendu parler de Pawel Huelle, en bien, à propos de son roman Castorp, qui reprend le nom du personnage principal de La Montagne Magique de Thomas Mann (1924). Au détour d’une phrase, Mann fait son héros étudiant à l’université de Danzig, mais sans que celui-ci n’y mette jamais les pieds puisque le roman se déroule entièrement dans un sanatorium suisse.

Huelle, natif de la ville balte qui s’appelle désormais Gdansk, avait repris à son compte ce personnage fictif d’un autre auteur (et, qui plus est, son style), pour imaginer la vie d’étudiant de Castorp à Danzig. C’est une idée qui m’avait bien plu, et j’aurais bien lu le livre si j’avais pu mettre la main sur une traduction. D’ici là, je devrai me contenter de ces bribes d’information.

Heureusement, il se trouve que Huelle aime prendre sa ville natale pour cadre de ses romans (une dizaine au compteur) et que non seulement son premier roman est disponible en anglais mais qu’il était à portée de main cet été, juste au moment où je m’apprêtais à partir pour la Pologne (il existe bien une traduction française, du début des années 1990, aux éditions L’Age d’Homme, mais j’ai préféré faire avec ce que j’avais). Avec Who was David Weiser ?, j’ai vraiment été servie : une histoire un peu surnaturelle dans une banlieue d’une ville au passé récent compliqué, à la fin des années 1950, et desservie par une construction narrative très maîtrisée qui à elle seule me fera me souvenir du roman. Mais – place à l’histoire.

Heller, le narrateur, se souvient de l’été 1957 et cherche à comprendre non seulement qui était David Weiser mais aussi comment et pourquoi il a bien pu disparaître. Cet été-là, il a fait anormalement chaud, et l’accumulation de poissons morts au bord de la plage de Jelitkowo rend la baignade impossible à Heller et ses compères, alors âgés d’une douzaine d’années. Désœuvrés, ils jouent dans le cimetière abandonné avec de vieilles armes laissées par les troupes allemandes. Leurs jeux de rôle prennent un tour très différent avec l’arrivée sur scène de David Weiser. Ce garçon d’apparence chétive, solitaire, juif de surcroît, ils n’y ont jamais fait très attention jusqu’à ce jour, juste avant le début des grandes vacances, où ils décident de lui tomber dessus. Mais Weiser n’est pas destiné à être le souffre-douleur, révélant au contraire au cours de l’été une personnalité et des dons que personne n’avait jamais soupçonné : sur le terrain de foot improvisé, il sauve à lui seul la partie face aux gars de l’armée ; au zoo, il hypnotise une panthère noire ; il regorge d’informations sur tout ; il possède tout un arsenal d’armements qu’il sait utiliser ; surtout, il a personnalité de meneur qui fascine et hypnotise Heller et ses amis Piotr et Szymek.

C’est ce trio qui se retrouve dans le bureau du proviseur à la rentrée, interrogés à tour de rôle sur les événements de l’été.

We didn’t really know what the naked truth looked like, but after all, none of us had been lying, we’d simply been telling them what they wanted to hear.”

Sous la forme d’une boucle répétée, dont le noyau est toujours un peu déplacé et la circonférence toujours élargie, Huelle imbrique avec brio, mais sans effort apparent, les souvenirs de Huelle : souvenirs d’une longue journée d’interrogation, d’un été incroyable, et des quelques décennies passées depuis, au cours desquelles le narrateur vieillissant n’a eu de cesse de percer le mystère entourant David Weiser. Au cours de ces souvenirs les questions s’accumulent : qui est ce vieux juif polonais né en Russie qui dit être le grand-père de Weiser, sans avoir jamais laissé de traces des parents du garçon ? Pourquoi Weiser recherche-t-il avec autant d’intérêt les traces de l’ancienne présence allemande à Gdansk ? Pourquoi les autres protagonistes de cet été, y compris Piotr du fond de sa tombe, se refusent-ils à aider Heller dans sa quête ? Enfin, n’y a-t-il vraiment pas d’explication rationnelle à la disparition de Weiser, ce jour où il s’était enfoncé dans le tunnel pour le faire sauter et bloquer le passage de la rivière Strzyza ?

Le roman ne fournit pas de réponses, et c’est bien là aussi ce qui le rend à mon avis si réussi. Mais ça n’est sûrement pas anodin que Huelle a choisi de prendre pour arrière-plan une ville en pleine reconstruction, où les repères familiers des garçons – un cimetière abandonné empli de pierres tombales aux inscriptions allemandes, des collines encore truffées d’armes rouillées de la second guerre mondiale, des trams hérités de Berlin en guise de réparations – s’estompent au même moment où se déroule la quête de Heller pour comprendre cet été hors du commun.

Avec son histoire aux accents messianiques, sa reconstruction très détaillée d’une ville d’après-guerre au passé mouvementé, et son écriture à la fois fluide et maîtrisée (la traduction d’Antonia Lloyd-Jones n’y est pas pour rien), j’ai trouvé en Who was David Weiser ? un premier roman très réussi.

Le petit plus, c’est de le lire dans le tram de Gdansk à Oliwa, celui qui traverse la Strzyża en laissant à l’ouest les collines de Bręntowo, et finit par rejoindre, à l’est, les plages de Jelitkowo. Mais là, c’est presque du luxe.

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Paweł Huelle est bien placé pour prendre Gdánsk comme cadre de ses romans : né dans la ville balte en 1957, il y étudie à l’université la littérature polonaise avant de travailler pour le syndicat anti-communiste Solidarnorść (les chantiers navals de Gdánsk, Lech Wałęsa et tout ça), puis pour la branche locale de la télévision polonaise. Après Weiser David, son premier roman, il est l’auteur entre autres de Mercedes-Benz : Sur des lettres à Hrabal (2001, une satire de la Pologne post-soviétique, en français chez Gallimard), du livre sur Hans Castorp cité plus haut (en anglais chez Serpent’s Tail), et de nombre de nouvelles y compris « Rue Polanki » et autres nouvelles, disponible chez Gallimard.

Pawel Huelle, Who was David Weiser ? (Weiser Dawidek, 1987). Trad. du polonais par Antonia Lloyd-Jones. Bloomsbury, 1991.


László Németh – Une Possédée

 

 

A l'écran comme sur papier, Nelly n'aimera jamais Sandor (Andrea Drahota et Ferenc Kállai dans le film de 1965).

A l’écran comme sur papier, Nelly n’aimera jamais Sandor (Andrea Drahota et Ferenc Kállai dans le film de 1965).

Difficile de ne pas penser à Thérèse Desqueyroux une fois la dernière page d’Une Possédée tournée : le décor est loin d’être le même, mais c’est presque la même voix de femme qui s’exprime, celle d’une femme qui raconte avec une précision lucide et dénouée d’émotion la déchéance morale d’un personnage hors du commun plongé dans l’enfer d’un mariage somme toute assez ordinaire.

« Possédée » dans le titre français, « dégoût » ou « écœurement » dans l’original hongrois – les deux versions font état d’une même facette de la vie conjugale de Nelly Karasz, qui ne se voit que comme possédée par un mari envers lequel elle ne ressent qu’aversion, tant physique que mentale.

Caractère renfermé, solitaire et travailleur, Nelly est l’unique fille d’un ancien régisseur d’un grand domaine aristocratique, récemment installé avec sa femme dans une ferme isolée dont on ressent vite qu’elle représente pour eux une certaine descente dans la pauvreté. Au cours d’un bal de Noël, Nelly s’attire sans le vouloir les attentions d’un étudiant ingénieur agricole du cru, Sandor Takaro, et c’est avec la visite de celui-ci à la ferme des Karasz pour leur souhaiter le premier de l’an que Nelly ouvre ses souvenirs de ses quatre ans de vie conjugale ratée.

Presque tout de suite, les grandes lignes des relations entre Nelly, Sandor et le monde alentour s’esquissent : jusqu’aux deux chiens de la ferme, tous aiment Sandor, charmés par sa personnalité loquace et enjouée, sa belle prestance et le bon parti que sa famille représente. Tous, sauf Nelly qui ne voit en lui que les fanfaronnades d’un homme qui se targe dès le début d’avoir décelé sous les abords de bogue de châtaigne de Nelly la femme idéale. Sûr de lui, l’homme proclame à tout venant que Nelly lui a fait un tel effet qu’il va enfin abandonner sa vie de conquêtes faciles ; auprès de Nelly, il clame qu’il ne se laissera pas tromper pas sa froideur qui, il en est certain, n’est que manière de cacher l’amour qu’il ne peut pas manquer de susciter. Bien plus tard, après avoir quitté son mari, Nelly décrira « l’amour » comme étant « le désir du plus vulgaire des deux d’avaler l’autre après l’avoir enduit de sa bave », et c’est de cette danse de crapaud menée par Sandor avec le soutien muet du village qu’il est question tout au long du roman.

En soi, Sandor est loin d’être un monstre, et Nelly le sait bien : bien qu’il soit un peu porté sur la boisson et préfère les belles paroles au travail, il aime Nelly à sa manière et ne la bat pas. Le quotidien de Nelly est probablement ni plus ni moins malheureux que celui des autres femmes du village, à la grande différence que Nelly, elle, ne se voit pas comme étant l’une des autres femmes du village. « Je suis une de ces créatures qui ne sont pas tout à fait humaines, Est-ce une supériorité ou une infériorité, la chose ne vaut pas la peine d’être discutée (…) Oui, j’estime qu’il est sacrilège se précipiter certains êtres dans la vie courante, uniquement pour les obliger à vivre normalement. »

J’ai vu en Nelly une femme en avance sur son temps mais emprisonnée par les coutumes et les valeurs de la société environnante (« les femmes comme les chevaux doivent être dressés. Et cela, dès le début. Alors l’ordre règne pour le restant de nos jours », dixit un ami de Sandor en visite) et d’une mère bigote. « Je voulais simplement te dire (…) que maintenant tu es soumise à ton mari et que tu lui dois obéissance en tout », tel est le message d’adieu de sa mère alors que Nelly juste mariée s’apprête à monter dans la calèche qui l’emmènera à Budapest pour son voyage de noces.

Nelly, elle, revendique le droit d’avoir le choix, le droit de mener sa vie comme bon lui semble, et surtout le droit de disposer de son propre corps. Tout cela, elle le fait à tâtons, hésitant entre préserver sa propre dignité en quittant son mari et sa fille, et gommer son identité au profit du chemin du devoir tracé par des femmes plus âgées qu’elle. C’est libérée du carcan des liens familiaux et grâce à son travail dans un nouvel hôpital de village qui lui procure paix intérieure et un regain d’amour-propre, que Nelly entame le journal qui remplit les pages d’Une Possédée.

C’est un très long journal (465 pages dans l’édition française) et Németh réussit à mettre au service de ce portrait de femme fière une écriture très belle et soutenue, sobre mais évocatrice. Lui-même médecin de campagne, il s’est probablement servi de son expérience des gens de la campagne pour faire ce récit des dessous d’un village ordinaire. Peut-être avait-il aussi quelqu’un de précis à l’esprit lorsqu’il décrit ces figures villageoises, du vieux pasteur qui « étirait les mots, les poussait d’un coup d’épaule ce qui lui donnait le temps de réfléchir » au sous-préfet dont « il semblait que le rembourrage des épaules de (son) vêtement ait été fait d’une quantité de mouchoirs semblables de sorte qu’il eut suffi de les tirer l’un après l’autre pour que l’homme fût réduit à un manteau flasque et vide. »

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Une Possédée est le troisième roman d’un cycle de quatre traitant d’aspects de la condition humaine : Deuil (1935, publié en français sous le nom Le Destin de Sophie Kurátor), Crime (1936), et Pitié (1965). D’autres romans, essais, pièces de théâtre et traductions viennent compléter la bibliographie d’un écrivain dont la carrière fut lancée à 24 ans avec une nouvelle qui lui valut de gagner le premier prix d’un concours lancé par l’influente revue littéraire Nyugat (Occident) en 1925. Parfois célébré (il gagne les prix József Attila, Kossuth et Herder en 1952, 1957 et 1965 respectivement), parfois condamné et censuré, László Németh meurt en 1975 et est peu connu en Hongrie aujourd’hui.

 

László Németh, Une Possédée (Iszony, 1949). Trad. du hongrois par P.E. Régnier, C. Nagy et L. Gara. Gallimard, 1963.


Walter Starkie – Les racleurs de vent

51DMCXGHW2L._SY300_En 1986, l’anglais Patrick Leigh Fermor publiait Between the woods and the water (Entre fleuve et forêt dans la traduction française), récit de la partie hongroise et roumaine d’un périple entrepris en 1933 dont le but était de traverser l’Europe à pied, de Londres à Constantinople. Il était âgé de 18 ans à l’époque, mais c’est la publication de Between the woods and the water 55 ans plus tard qui en fit l’un des voyageurs de la région les plus célèbres, surtout dans le monde anglophone (A Time of gifts, ou Le temps des offrandes, publié en 1977, relatait la première partie de son périple, à travers l’Allemagne et l’Autriche).

Il n’était pourtant pas le premier européen à parcourir l’Europe centrale, ayant été précédé par exemple en 1929 par l’irlandais Walter Starkie, personnage composite – professeur d’espagnol à Trinity College Dublin, co-directeur de l’Abbey Theatre, violoniste émérite et amateur de culture et musique tsigane. Il publia en 1933 Les racleurs de vent, livre au sous-titre plus spécifique : Avec les Tsiganes de la Puszta et de Transylvanie.

C’est une autre facette de la Hongrie de l’entre-deux-guerres que celle de Patrick Leigh Fermor qui se présente ici : moins lyrique, plus immédiate, certainement moins aristocratique, mais tout aussi instruite. Elle est différente aussi du Budapest des salons intellectuels, cafés littéraires et milieux diplomatiques du français Aurélien Sauvageot, professeur au collège ELTE de 1923 à 1931. Starkie, lui, descend dans la rue et prend les chemins de campagne, et si Sauvageot s’intéresse à la langue et à la littérature de la Hongrie, c’est pour sa musique, et surtout pour la musique tsigane, tant hongroise que roumaine, que l’irlandais s’enflamme.

Avec au dos un sac et un violon, aux pieds une bonne paire de chaussures, un estomac solide, quelques mots de romani et une curiosité qui lui donnera parfois du fil à retordre, Starkie traverse donc la Hongrie et la Roumanie le temps d’un été : du lac Balaton à Budapest, de Debrecen la commercante à Cluj l’intellectuelle, de Sibiu la Saxonne à Bucarest la cosmopolite.

Alors que nombreux sont ceux qui voient en la Hongrie de l’époque un pays pauvre, agricole et arriéré, Starkie s’enthousiasme justement pour son folklore et son mode de vie préservé. A Buda, le jour de la Saint Étienne, il voit affluer le long des ruelles étroites bordées de demeures baroques des paysans à la « tunique rouge brodée de blanc, culottes blanches bouffantes si amples qu’on croirait que les hommes sont en jupon, chapeau noir à cocarde fleurie », tous venus admirer les reliques du roi Étienne et la procession du régent Horthy et de l’archiduc Joseph (détail qui me surprend puisque les Habsbourgs avaient été bottés hors de Hongrie juste huit ans plus tôt). A Mezőkövesd dans la plate plaine de la puszta, Starkie approuve d’une vie campagnarde en laquelle il voit « le dernier vestige de cette féodalité qui déserte l’Europe, si l’on excepte certains coins reculés de l’Espagne et du Mezzogiorno ». Poussant un peu plus loin, les funérailles d’un violoniste tsigane respecté de la puszta lui font se demander s’il est vraiment bien « au XXè siècle, en Europe, à l’ère des automobiles, des aéronefs, des gratte-ciel ? Non, non, je baignais dans le Moyen Age, à la grande époque des troubadours et des jongleurs. » Il préfère, et de loin, les rythmes traditionnels à ceux, importés, du jazz, les capes de feutre ourlées de broderies des bergers aux vêtements produits industriellement, et le teint de pêche des jeunes filles des campagne au rouge et à la poudre des visages uniformisés de l’ouest.

Poussant un peu plus loin son admiration pour le peuple hongrois, Starkie déclame à l’envi que « le Hongrois ne sombrera jamais dans la misère, ayant trop de ressources morales pour se laisser abattre », une vision assez romantique et optimiste d’un peuple pourtant tout aussi connu pour son pessimisme et son penchant pour la dépression. Romantique, oui, mais ça n’est pas faute pour Starkie d’avoir tâté le terrain, ayant côtoyé les plus pauvres, cheminé sans un sou en poche et dormi à la belle étoile ou dans des auberges mal famées. Au contraire : si la bourse est vide ou s’il est invité par une rencontre de chemin, il n’hésite pas à dormir chez le petit fonctionnaire ou à partager la tente d’un tsigane.

Éva Besnyő: Gypsy boy with cello, Hungary 1931 "Au premier rang venaient les violons, précédant les violoncelles suspendus aux épaules par des moyens de fortune."

Éva Besnyő: Gypsy boy with cello, Hungary 1931
« Au premier rang venaient les violons, précédant les violoncelles suspendus aux épaules par des moyens de fortune. »

Il cherche d’ailleurs activement leur société, surtout celle des tsiganes musiciens : au long du lac Balaton il apprend avec eux les rythmes et les rengaines, à Budapest il rencontre Imre Magyari (« le roi du violon tsigane »), et au cours de ses déambulations il s’associe à nombre de violoneux de café ou de campement, avec toujours à l’esprit l’idée que la musique adoucit les mœurs et rapproche les peuples. Son violon lui sera justement d’un grand secours à nombreuses reprises, pour s’obtenir avec un air ou deux la confiance d’un attroupement trop menaçant ou trop occupé à mendier pour le laisser repartir.

L’histoire des Tsiganes, leurs origines et pérégrinations, leurs légendes, leur joie de vivre dès qu’il s’agit de faire la fête, la beauté de certaines filles et l’allure aristocratique de certains hommes – voilà ce pourquoi Starkie est parti à leur recherche. Ça ne l’empêche pourtant pas de voir et de rapporter l’immense misère qui règne surtout parmi eux et surtout parmi les tsiganes nomades de Roumanie : des vies passées en haillon et dans l’illettrisme, dans des taudis ou des tentes sales, surpeuplés, infectés de puces et de poux. Il voit la violence quotidienne entre eux, les couteaux dégainés trop vite contre le passant égaré, la prostitution, le mariage des filles à douze ans, les femmes usées par les grossesses à répétition et par une nourriture qui lui retourne l’estomac – toutes ces choses qui les rendent repoussants non seulement aux populations alentours mais aussi à certains groupes tsiganes plus sédentarisés.

Ses rencontres avec les tsiganes permettent aussi à Starkie d’entrer de plein pied dans les discussions des ethnomusicologues, une ou deux décennies après les travaux de Bartók et de Kodály pour sauvegarder le patrimoine culturel hongrois et, au passage, renverser les croyances que les tsiganes sont à l’origine de la musique folklorique locale. Dans le même temps, il lui est difficile de passer outre en Transylvanie des changements qui s’opèrent dans une région à la population diverse qui vient juste d’être transféré de la Hongrie à la Roumanie.

A Cluj (jusqu’à récemment Kolozsvár), il rencontre une société divisée en deux camps se faisant face « avec chacun sa presse de propagande qui tire à boulets rouges sur l’adversaire. » A Sibiu (Nagyszeben pour les hongrois et Hermannstadt pour les allemands), il constate l’effritement des coutumes des saxons locaux face à la politique de roumanisation mise en œuvre par Bucarest. A Sălişte, il passe la nuit chez un fonctionnaire roumain récemment affecté à une région où il se sent comme un étranger tellement les roumains du coin diffèrent de ceux de la Vallachie. Starkie écoute et liste les doléances sans prendre parti ni pour l’un ni pour l’autre, ce qui est probablement une bonne idée pour quelqu’un qui a encore du chemin à faire dans cette contrée.

Arrivé à Bucarest, il trouve une ville de couleurs, de « gandins satisfaits tirés à quatre-épingles » et de bâtiments imposants tout autant qu’une ville de bidonvilles, de mendiants et d’odeurs de poisson pourri et de sueur humaine. Encore une aventure avec une tsigane à moitié sorcière, quelques considérations sur l’importance de l’eau et de la pluie dans la culture roumaine et tsigane, et le récit se termine abruptement – peut-être s’est-il soudainement rendu compte qu’il était temps de repartir pour Dublin et les mœurs académiques.

C’est la fin d’une bonne promenade au travers d’une contrée qui commençait déjà à beaucoup changer, pour le meilleur et pour le pire. Ce que j’en retiendrai peut-être le plus, c’est la petite ironie qu’il y a à considérer, aujourd’hui plus que jamais, des endroits comme le parc Hortobágy et la Transylvanie comme une sorte de dépositaire de coutumes inchangées, alors que les voyageurs d’il y a 80 ans n’y retrouvaient déjà plus les coutumes citées par ceux qui y étaient passés 30 ans auparavant. J’en retiens aussi quelques autres récits de voyageurs des siècles passés – Emily Gerard, une écossaise cette fois, mariée à un polonais en poste à Sibiu, qui écrivit en 1888 The land beyond the forest : facts, figures, and fancies from Transylvania que je serais bien tentée de lire. Autres contrées, mais une présence tout aussi improbable – l’anglais George Borrow, un nom que Starkie évoque à de nombreuses reprises pour La Bible en Espagne, récit publié en 1843 de ses longues tribulations en Espagne avec ses Tsiganes. Des voyageurs intrépides avant l’ère du guide du routard, du GPS et des virées de week-end en low-cost !

Starkie

Né en Irlande en 1894, Starkie a été au cours de sa vie bien plus associé à l’Espagne qu’au centre de l’Europe : envoyé culturel à Madrid, il y fonde en 1940 le British Institute et en devient le directeur avant de devenir professeur à l’université de Madrid jusqu’en 1956. Après un interlude aux États-Unis, il revient s’installer en Espagne où il décède en 1976. Il y aura cependant de nombreuses constantes entre son voyage en Hongrie et Roumanie et le reste de sa vie espagnole : son intérêt pour les tsiganes et leur musique, l’exploration à pied, et l’écriture. Au palmarès : Spanish Raggle-Taggle : Adventures with a Fiddle in Northern Spain (qui reprend le titre original des Racleurs de Vent), The Road to Santiago, Scholars and Gypsies : An Autobiography, et de nombreuses traductions de l’espagnol, y compris de Cervantès.

Walter Starkie, Les racleurs de vent. Avec les Tsiganes de la Puszta et de Transylvanie (Raggle-Taggle. Adventures with a fiddle in Hungary and Roumania, 1933). Trad. de l’anglais par Pierre Giuliani. Éditions Phébus, 1995.

 


Zsigmond Móricz – L’Épouse rebelle

51GSP1ZKX6LLa crise, la précarité, la difficulté à joindre les deux bouts à la fin du mois, tout ça n’en finit pas d’être d’actualité. C’est vrai aussi pour Ilonka et Imre, couple jeune marié au centre du roman comique et grinçant de Zsigmond Móricz.

Elle est femme au foyer et s’occupe du ménage, de la cuisine, et de son ennui, comme c’est souvent le cas dans les milieux petit-bourgeois des années 1930 à Budapest. Lui est journaliste à La Vie Budapestoise. La paie n’est pas très bonne et les horaires sans fin, deux choses qui désespèrent Ilonka, surtout en cette soirée bien avancée de la fin mars sur laquelle s’ouvre L’Épouse Rebelle. Imre est à peine rentré, son dîner refroidi avalé, qu’il repart en cavale, ayant flairé une bonne histoire et laissant derrière lui quatre places de théâtre qu’on lui a refilé.

Piètre consolation pour qui n’a tout juste pas assez d’argent pour payer le tram, le vestiaire, les petits bonbons à offrir à l’intervalle à la tante qu’il faut bien inviter parce qu’elle a déjà tant donné de coups de main. Non, c’est dommage de s’en séparer, mais puisqu’on ne peut vraiment pas se le permettre, autant en faire profiter quelqu’un qui en a sûrement les moyens. Ilonka, frappant à la porte d’une voisine qu’elle juge mieux lotie, donne sans s’en douter le coup de pouce à une série de rencontres et d’événements qui changeront le quotidien de plus d’une famille du voisinage.

La quatrième de couverture rapproche l’histoire de L’Épouse Rebelle de celle de La Ronde d’Arthur Schnitzler. C’est là un trou dans ma culture littéraire que je devrai bien combler un jour, mais ça ne m’a pas empêché, moi, de penser au sparadrap du capitaine Haddock dans L’Affaire Tournesol, celui qui passe de main en main et dont on n’arrive pas à se débarrasser. Sauf que là, justement, on aimerait bien garder et utiliser ces places, mais personne ne peut, et le passe au voisin en prétextant un autre engagement pour ne pas avoir à admettre qu’on n’a plus un pengő en poche.

Tout ça se passe dans un des ces grands immeubles de l’avenue Üllői, dont Móricz nous fait visiter les intérieurs comme on ouvrirait en grand le pan avant d’une de ces vieilles maisons de poupée qu’on voit dans les musées. Ici ce n’est pas l’intimité d’une famille que l’on voit mais tout un microcosme représentatif d’une société sclérosée par le manque d’argent, d’emplois et de perspectives. A la suite des places de théâtre, le lecteur passe du petit chambre-cuisine avec vue sur la cour arrière d’Imre et Ilonka, au trois-pièces en sous-location de la femme abandonnée du colonel, au plus vaste appartement avec pignon sur rue de Monsieur Le Conseiller, sa femme et leurs trois enfants. Les dimensions sont différentes, les façons d’appréhender la question de comment se nourrir jusqu’à la prochaine paie aussi, mais le problème de fond reste le même en cette période de crise : comment faire face aux dépenses et, de manière plus pressante, où trouver l’argent pour une place de théâtre ?

C’est une réponse originale que nous propose Móricz au travers du personnage d’Ilonka, une de ces femmes qui n’ont pas le plus beau rôle dans la vie mais à qui l’écrivain donne ici toute leur place. Ilonka a beau être montée de la province en s’imaginant que, par son mariage à un homme de Budapest, elle accédera à une vie digne d’une actrice de cinéma, elle est tout de même bien plus timide et pétrie de bienséance que la danseuse dynamique et court-vêtue de la couverture de l’édition Phébus. Si elle a un avantage sur ses congénères, c’est qu’elle questionne tout autant la vie de pénurie financière que la société propose aux hommes, que la dépendance de la femme envers son mari qui la rend doublement vulnérable.

Au fil des conversations avec l’une et avec l’autre de ses connaissances, qui finit chacune par révéler ses soucis financiers et conjugaux, Ilonka la réservée met le doigt là où ça blesse, incitant chacune à lancer le bras-le-combat envers leurs maris. Au final d’une série d’intrigues bien ficelée, avec force quiproquos amoureux et un fond de magouilles politiques et journalistiques, tout ce petit monde se retrouvera au théâtre en famille, illustrant la morale que les femmes aussi ont leur mot à dire dans l’avenir du ménage et de la société.

Entre établir la morale et l’appliquer, il y a pourtant un grand pas que Móricz n’est pas prêt à franchir : si les femmes sont contentes, c’est bien parce qu’entre temps les rangs des profiteurs se sont grossis… de leurs maris.

 Au temps du papier et de la machine à écrire

Né en 1879 dans une famille pauvre et nombreuse d’un village de l’est du pays, Móricz s’inspire de la vie des paysans, puis des notables des petites villes de province, pour dépeindre avec un réalisme non dépeint de sympathie les conditions de vie de l’époque. Il est aussi fin connaisseur de la vie de la capitale, où, écrivain et journaliste, il dirige pendant un temps la revue Nyugat (Occident), qui rassemble le meilleur de l’écriture hongroise contemporaine. Auteur prolifique (on retrouve aussi dans L’Épouse Rebelle l’auteur de pièces de théâtre), il est aussi un homme engagé à gauche, ce qui lui vaudra d’être emprisonné après la contre-révolution de 1919. Considéré en son temps (il décède en 1942) comme l’un des grands écrivains hongrois, il reste bien trop peu connu aujourd’hui à l’étranger malgré son style très abordable et ses thèmes universels. De Móricz, il existe aussi en français Derrière le Dos de Dieu (Éditions Ibolya Virág) et en anglais Captive Lion et Relations (Corvina) et Be Faithful Unto Death (CEU Press).

Olivier Barrot profite ici de la sortie du livre en traduction française en 2003 pour le présenter avec en prime quelques vues de Budapest et d’un passage Gozsdu qui a été bien retapé depuis.


Aurélien Sauvageot – Souvenirs de ma vie hongroise

SauvageotSur mon bureau trônent les deux tomes d’un dictionnaire français-hongrois/hongrois- français. Aussitôt après avoir refermé les Souvenirs de ma vie hongroise d’Aurélien Sauvageot, j’ai attrapé le plus proche de moi pour vérifier le nom de l’auteur. Eckhardt Sándor, « professeur de langue et de littérature françaises à l’université », serait resté un parfait inconnu à mes yeux si je ne l’avais pas croisé à plusieurs reprises sous le nom francisé d’Alexandre Eckhardt au détour des pages des Souvenirs. D’ailleurs, je n’aurais jamais songé à vérifier le nom d’un auteur de dictionnaire, je n’aurais même probablement jamais pensé que la genèse d’un dictionnaire puisse être du tout intéressante, si ce n’avait été pour ces Souvenirs. Car voilà, Aurélien Sauvageot fut le premier à composer un dictionnaire bilingue français-hongrois dans les années 1930, un épisode qu’il retrace dans ces Souvenirs que j’ai pris énormément de plaisir à lire.

Né à la fin du 19e siècle à Constantinople, d’un père français architecte travaillant pour le sultan et d’une mère wallonne, Sauvageot se destine à l’étude des langues scandinaves et allemande. C’est compter sans la première guerre mondiale, dont l’une des nombreuses victimes est Robert Gauthiot, philologue et universitaire promis à une chaire d’études finno-ougriennes que l’on s’apprête à créer pour lui. Celle-ci désormais vacante, Sauvageot s’en voit incomber la responsabilité : il a à peine 20 ans et déjà les têtes pensantes de l’École Normale Supérieure, l’École Pratique des Hautes Études et l’École Nationale des Langues Orientales Vivantes lui ont tracé sa trajectoire : continuer l’allemand, abandonner l’étude du suédois et norvégien pour celle du finnois et du lapon (sur place!) puis celle du hongrois (encore sur place!), rédiger les deux thèses nécessaires, occuper la chaire promise, et impartir aux jeunes générations tout le savoir accumulé.

Difficile de se dérober à un tel triumvirat et, bien que navré d’avoir à abandonner son sujet de prédilection, Sauvageot s’exécute. L’année 1923 le voit arriver à Budapest, armé de presque aucune connaissance de la langue ou du pays, et d’un poste de civilisation française contemporaine à l’Eötvös Collegium, décrit comme l’équivalent local d’une École Normale. Pour Sauvageot, c’est loin d’être le coup de foudre pour cette ville triste sous son ciel hivernal, où la France et les Français sont très peu appréciés quelques années après une guerre qui compte parmi ses perdants une Hongrie territorialement réduite à un moignon.

Une décennie durant, Sauvageot s’attelle cependant à la tache, démolissant autant que faire se peut les murs qui le séparent du but. Au final, la Hongrie l’accompagnera toute sa vie puisque, outre l’enseignement et la publication d’un dictionnaire et d’autres ouvrages y ayant trait, c’est peu avant son décès qu’il publie ces Souvenirs de ma vie hongroise en 1988, réédités cette année par le même collège (aujourd’hui College Eötvös József ELTE) et l’Institut Français de Budapest.

Rédigés à une distance d’une centaine de kilomètres et après plus d’un demi-siècle, ces Souvenirs sont un témoignage fascinant d’une époque d’effervescence intellectuelle sur fond de poussées dictatoriales et antisémites dont les échos se font sentir encore aujourd’hui. L’histoire du dictionnaire en est une bonne illustration : s’adjoignant les services d’un écrivain et d’un linguiste hongrois en disgrâce l’un de par son rôle durant la brève période communiste hongroise de 1918-19 et l’autre de par son appartenance à la franc-maçonnerie, il sollicite aussi le même Eckhardt, qui bénéficie lui du concours du régime : « je craignais de la part d’Eckhardt un refus motivé par le risque qu’il pouvait courir de se faire mal voir par des autorités dont il dépendait, pour le cas où il collaborerait à une édition inspirée par un éditeur juif et réalisée par un français avec le concours de deux personnalités classées parmi les adversaires du régime. » Eckhardt préfère de toute manière être seul maître de son propre projet (finalement mené à bien dans les années 1950), mais l’épisode donne quand même une bonne idée du ton de l’époque envers ceux qui ne sont pas jugés comme étant de bons hongrois.

Sauvageot se révèle être tout aussi bon spectateur qu’acteur et ses souvenirs fourmillent d’observations dont nombre sont encore valides aujourd’hui. Tout y passe : l’anachronisme ressenti par « un citoyen libre d’un pays libre » face à une société où titres de noblesse et formules de politesse jouent un rôle prépondérant ; l’origine controversée (encore aujourd’hui chez certains) du peuple hongrois ; les relations entre la France et la Hongrie (mauvaises, inexistantes ou fondées sur l’ignorance et les préjugés) ; la misère d’une ville surpeuplée de réfugiés venus des territoires perdus dans les années 1920, puis celle de toutes les classes sociales touchées par la position particulièrement défavorable de la Hongrie en Europe durant les années 1930 ; l’histoire du développement de la langue hongroise (qui donne lieu à des passages passionnants) ; l’antisémitisme croissant qui lui vaut, à lui et à un collègue français au teint trop basané, d’être chassés d’un café après avoir été pris pour juifs.

Ce sont beaucoup de choses négatives, et Sauvageot sent bien alors qu’il quitte la Hongrie en 1931, et durant de longues visites au long des années 1930, que la situation ne risque que d’empirer.

Mais ces années sont aussi pour Sauvageot l’occasion de découvrir toute une littérature qui lui était totalement inconnue. Dezső Kosztolányi, Mihály Babits, Gyula Illés, Frigyes Karinthy, Tibor Déry, Endre Ady et tant d’autres : ces grands noms de la littérature de l’entre-deux-guerres ne sont pas égrenés au hasard. Sauvageot devient un habitué des salons, rencontrant tout un monde, du poète « maigre, efflanqué, pauvrement vêtu, un visage de visionnaire », très précoce et révolté (Attila József), au « gros homme lourd » dont « tout le maintien faisait penser à un paysan » mais dont le hongrois « dru, savoureux (…) se goûtait comme un fruit bien charnu et bien mûr et dont la sonorité flattait l’oreille » (Zsigmond Móricz). C’est tout un abrégé de la bonne (quelque fois aussi de la mauvaise) littérature dans son jus qui est présenté là. On entend la plainte des écrivains attristés par le manque de réciprocité dans leur admiration de la culture française (un état des choses qui persiste, malheureusement). Sauvageot nous mène aussi à voir à travers l’œuvre de ces différents écrivains et poètes la condition et les préoccupations des hongrois (paysans et notables) de cette époque, et ce sont certainement des réflexions qui désormais joueront dans ma lecture de ces auteurs que je ne connais encore que bien trop peu.

C’est tout à fait par hasard que je suis tombée sur ce livre (merci encore une fois à la médiathèque de l’Institut Français de Budapest pour une heureuse découverte), mais je me vois bien y revenir pour la lecture intelligente et instruite qu’elle propose d’une période qui m’intéresse beaucoup.

Aurélien Sauvageot, Souvenirs de ma vie hongroise (1988, 2013). Collège Eötvös József ELTE – Institut Français de Budapest