Panaït Istrati – Oncle Anghel

Istrati1Oncle Anghel, publié en 1924, est le deuxième des Récits d’Adrien Zograffi, cycle de quatre romans qui fait lui-même partie d’une sorte de trilogie assez lâche comprenant La Jeunesse d’Adrien Zograffi et Vie d’Adrien Zograffi. Je dis « assez lâche » sans avoir encore lu le tout, et parce que le passage d’une récit au suivant n’a pas l’air de se faire toujours de manière très chronologique.

Comme dans Kyra Kyralina, le premier des Récits, Oncle Anghel débute alors qu’Adrien Zograffi a 18 ans, et contient principalement des histoires que des hommes lui racontent sur sa propre vie, sur fond de deuxième moitié du 19è siècle roumain. Comme aussi dans Kyra Kyralina, le personnage d’Adrien reste en grande partie dans l’ombre, même si on apprend au court du récit, après une pause de plusieurs années, qu’il a fait entre-temps un voyage de deux années en Asie Mineure, qu’il s’est souvent retrouvé à court d’argent, qu’il a fait de la prison pour avoir « enlevé » une mineure, et qu’à Bucarest il a rejoint le mouvement ouvrier, ce qui lui a valu de se faire arrêter à nouveau.

Ces faits sont l’occasion pour Anghel, l’oncle d’Adrien, de morigéner celui-ci en lui contant sa propre vie, puis en enjoignant à Jérémie, un distant cousin, de lui narrer la vie de son père, Cosma.

« La vérité sur la folie des passions », « la barbarie du Dieu fou qui a créé la chair pour le plaisir de la tourmenter », voilà ce qu’Adrien est prié de retenir à travers l’exemple d’Anghel, de Jérémie et de Cosma.

Je sais encore que notre plus grande erreur est de trop désirer le bonheur, tandis que la vie reste indifférente à nos désirs : si nous sommes heureux, c’est par hasard ; et si nous sommes malheureux, c’est encore par hasard. Dans cette mer d’écueils qu’est la vie, notre barque est à la merci des vents, et notre adresse ne peut éviter que peu de chose.

Je ne sais pas (encore) si les épisodes suivants des Récits montreront un Adrien aussi assagi que son oncle le voudrait. Le cas d’Anghel est pourtant assez lugubre : « une tragique destinée s’était abattue sur lui ; d’un homme enthousiaste et croyant, elle avait fait un morose et un impie », tout ça pour être tombé amoureux d’une femme belle, mais sotte, incapable et paresseuse. Une vie conjugale désastreuse, la mort de trois enfants adorés, c’en est trop pour Anghel, qui abandonne tout espoir, tout contact et tout travail pour finir ses jours dans un taudis, rongé par l’alcool et les vers.

C’est justement lors de la dernière confrontation entre Adrien et Anghel que l’oncle, au seuil de la mort, passe le relais à Jérémie : le père de celui-ci, Cosma, le terrible contrebandier chargé de venger la mère de Stavro dans Kyra Kyralina, s’était (aux dires d’Anghel), aussi un peu trop facilement enflammé pour les femmes, et c’est ce qui le conduira à sa perte.

Un des résultats de cette passion trop facile, c’est Jérémie, vénérable barbu de soixante-dix ans passés au moment de la mort d’Anghel. Son récit est tout autant celui de la vie de son père que de la sienne. Élevé sans mère par les deux chefs d’un groupe de braconniers, Jérémie a grandi avec la forêt et les clairières pour chambre, la lune et le feu de bois pour lampe, et les rivières pour salle de bain. Pour lui comme pour Cosma, la liberté c’est la vie, et mieux vaut mourir qu’être esclave. La chance dure une douzaine d’années, puis tourne court : au court d’une bataille avec une armée de mercenaires, Jérémie est capturé et livré comme esclave à la cour d’un grand boyard et archonte grec.

Deux ans passèrent, deux longues années pendant lesquelles je ne fis que mourir tous les matins en me réveillant. Je pensais aux paroles de Cosma : « Une mort sans fin. » C’était vrai.

Finalement, l’heure de l’évasion sonne, et c’est aussi l’occasion pour les braconniers d’enlever la belle Floritchica. Cosma ne peut résister aux charmes de cette « fleur de chardon en plein épanouissement », mais le chardon pique, et le braconnier finit terrassé par sa propre passion, non sans d’abord donner l’occasion à Floritchica de révéler qu’elle n’est pas du tout étrangère à la naissance de Jérémie (une scène de reconnaissance familiale qui m’a fortement fait penser au Trouvère de Verdi, un de mes opéras préférés). Sous ses dehors fragiles, Floritchica est (enfin) une femme qui sait tenir tête aux hommes, tant et si bien qu’elle devient même capitaine de la bande de brigands, préfigurant ainsi Présentation des Haïdoucs, le troisième des Récits, dans lequel elle raconte son histoire à son fils tout juste retrouvé, histoire que Jérémie rapporte à son tour à Adrien.

Après l’histoire terrible de l’oncle Anghel, celle de Jérémie souffle comme un vent de liberté sauvage bienvenu. Istrati fait un portrait très vivant de ces hors-la-loi à la Robin des Bois, hommes qui passent très (trop) facilement de la violence aux sentiments, et associent à leurs activités de contrebande une prédilection pour se débarrasser des puissants étrangers qui exercent leur pouvoir du confort de leurs villas. La langue aussi est très vivante, que ce soit pour décrire la vie des cours d’eau au clair de la lune ou pour dépeindre la vie des paysans, bergers, nobles et contrebandiers qui peuplent la campagne roumaine. C’est peut-être parce que, dans Oncle Anghel, Istrati fait moins voyager ses héros et s’attache plus à détailler leur environnement que j’ai préféré celui-ci à Kyra Kyralina.

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Dire d’Istrati que sa langue est très vivante n’est pas du tout anodin : au contraire, c’est mettre le doigt sur un des nombreux aspects impressionnants du CV d’Istrati. « Fils d’une amoureuse roumaine et d’un aventurier céphalonite » (comme il le fait aussi dire d’Adrien Zograffi, son alter ego à plus d’un titre), Istrati naît en 1884 à Braïla, grande ville portuaire du Danube et, après un rudiment d’école et des petits emplois variés, se met à écrire (en roumain) vers 1907. Une dizaine d’années plus tard, il échoue dans un sanatorium suisse pour soigner sa tuberculose, et se lie d’amitié avec un jeune intellectuel juif (certains le disent en partie roumain, d’autres en partie russe), qui lui enseigne le français. C’est le départ d’une grande aventure littéraire puisque, à partir de Kyra Kyralina, il écrit directement dans sa nouvelle langue. Les années 1920 sont celles de la rencontre avec Romain Rolland, qui le pousse à l’écriture, et de Joseph Kessel (qui signe la préface des Récits), celles aussi de l’engagement continu pour les idéaux communistes.Avec un premier voyage en URSS en 1927, suivi d’un autre en 1929, cet engagement prend un coup : en 1929 paraît Vers l’autre flamme après seize mois dans l’URSS (ou Vers l’autre flamme. Confession pour vaincus), compte-rendu plus que critique du régime soviétique, co-écrit avec Boris Souvarine et Victor Serge. Mis au ban par les communistes de France et de Roumanie, il flirte avec le milieu ultra-nationaliste roumain des années 1930 avant de mourir à Bucarest et de sombrer dans un oubli temporaire.

L’édition que j’ai utilisée, empruntée à la Bibliothèque Nationale de la Littérature Étrangère de Budapest, montre bien son âge, puisqu’elle porte encore le sceau « Bibliothèque Nationale Gorkij », de l’époque où il était encore de bon ton de célébrer les héros marxistes dans les institutions hongroises (par coïncidence, Istrati portait le surnom de « Gorky des Balkans »). Préparée par Gallimard en 1968, cette édition avec sa couronne de fleurs folklorique marque un certain regain d’intérêt pour Istrati et plusieurs de ses livres ont depuis été re-publiés séparément (Gallimard, Grasset) ou en anthologie (Phébus).

Panaït Istrati, Oncle Anghel. Gallimard, 1968 (Rieder et Cie, 1924).


Panaït Istrati – Kyra Kyralina

Istrati1En lisant Panaït Istrati, c’est une face tout à fait différente de la Roumanie que j’ai découverte, fourmillante de marchands, de contrebandiers, de vendeurs d’écrevisses et autres personnages hauts en couleur, d’une époque révolue. Surtout, ce sont des Grecs, des Turcs, des Lipovènes et des Albanais, tout autant que des Roumains, qui y figurent, chacun passant de l’une à l’autre langue au gré des besoins. Nous sommes à Braïla, grand port du Danube juste avant l’embouchure sur la Mer Noire, vers le milieu du 19è siècle. La Valachie peine encore à s’affranchir de la tutelle ottomane, et de Braïla on se promène plus souvent à « Stamboul », au Liban ou en Syrie qu’à Bucarest.

Istrati ne fait pas du roman historique : né en 1884, il raconte un monde encore vivant au moment de son enfance, et le Braïla où il a grandi, avant de commencer à douze ans (d’après la préface de Romain Rolland; selon d’autres, il était à l’école jusqu’à au moins 14 ans) un périple à travers l’Europe et le bassin Levantin.

Au départ, je n’avais prévu que de lire Kyra Kyralina, premier livre des quatre qui forment les Récits d’Adrien Zograffi, puis en regardant par curiosité le début d’Oncle Anghel, le roman suivant, je me suis rendu compte qu’il y a une certaine continuité de personnages et que, comme ils sont attachants, ç’aurait été dommage de les laisser en plan. Puisque ça continue comme ça d’un roman à l’autre, j’ai quand même coupé le cordon avant Présentation des Haïdoucs, histoire de garder un peu de ce dépaysement pour plus tard.

Adrien Zograffi n’est qu’un fil conducteur très ténu, puisqu’il n’apparaît au début et vers le milieu de Kyra Kyralina que pour donner l’occasion à son ami Stavro de faire le récit de sa vie. Mélange de turque, russe et roumain, « selon les occupants qui avaient dominé le pays dans le passé », Stavro a grandi dans le luxe et le confort, entouré de sa mère et de sa sœur, la belle Kyra, femmes à la vie et aux mœurs faciles.

Moi, je montais la garde, en mangeant des gâteaux, pendant que les courtisans – avec des manières, d’ailleurs, décentes – restaient assis à la turque sur le tapis, chantaient et faisaient danser les femmes, en leur jouant des airs orientaux sur une guitare accompagnée de castagnettes et d’un tambour de basque. Ma mère et Kyra, vêtues de soie et dévorées par le plaisir, exécutaient la danse du mouchoir, tournaient, pirouettaient, s’étourdissaient. Puis, la face enflammée par la chaleur, elles se jetaient sur de gros coussins, cachaient jambes et pieds dans leurs longues robes, et s’éventaient. On buvait des liqueurs fines et on brûlait des aromates. Les hommes étaient jeunes et beaux. Toujours des bruns, des noirs ; ils avaient une mise élégante, les moustaches pointues, la barbe très soignée ; et les cheveux, lisses ou frisés, exhalaient une forte odeur d’huile d’amande parfumée au musc. C’étaient des Turcs, des Grecs, et aussi, rarement, des Roumains, car la nationalité ne jouait aucun rôle, à condition que les amoureux fussent jeunes et beaux, délicats, discrets et pas trop pressés.

Puis un désastre (la disparition de la mère aux mains d’un père violent), est suivi par un autre. Aujourd’hui, on dirait violence domestique, enlèvement de mineur, pédophilie, proxénétisme, mais à l’époque les termes sont moins crus et les mœurs assez différentes pour que personne ne lève trop les sourcils, même s’il se trouve des personnes de bonne volonté (souvent parmi les plus pauvres) pour aider Stavro sur son chemin et dans sa quête futile pour retrouver sa sœur dans les harems ottomans.

Certains passages sont véritablement noirs, tels ceux décrivant le calvaire de la mère sous les coups du père. En ce qui concerne sa propre vie, Stavro est plus évasif (« prison, débauche, tyrannie »), peut-être parce qu’il est trop désabusé pour s’apitoyer sur lui-même, peut-être aussi parce que la « débauche » en question est trop souvent liée à des relations entre hommes (ou hommes-garçons) qui ne sont pas « conformes à la vérité sensuelle » de l’époque du récit.

J’ai certainement été un peu surprise au départ : entre les réflexions d’Adrien sur le mariage (« elle pense déjà à me jeter une sotte sur le dos, une sotte et peut-être aussi une lapine, qui m’accablera de sa tendresse et transformera ma chambre en dépotoir ! ») et les avances de Stavro à Adrien au cours d’une nuit de voyage, les choses prenaient une tournure plus intéressante et assez différente de ce que j’avais imaginé pour un roman roumain des années 1920. Mais c’est justement cette découverte par Adrien de cet aspect de la personnalité de Stavro qui pousse ce dernier à se dévoiler au cours de son long récit étalé sur plusieurs années.

Stavro se juge « immoral et malhonnête » (ses pratiques commerciales laissent aussi parfois à désirer) mais son récit est l’occasion à la fois de disculper l’homme d’aujourd’hui au travers du garçon d’autrefois, et de transmettre les nombreuses leçons de vie apprises à la dure sur les hommes et ce qu’on peut attendre d’eux.

Ah ! que de tort on fait dans la vie ! Lorsqu’on voit un homme estropié d’une jambe, ou d’un bras, personne ne lui jette l’opprobre, chacun a de la pitié ; mais tout le monde recule, personne n’éprouve de pitié devant un estropié de l’âme !…, et pourtant c’est le pilier même de la vie qui lui manque.

Difficile, pourtant, de ne pas éprouver de la sympathie pour un garçon élevé dans le coton puis forcé à se frayer un chemin, seul parmi la multitude souvent mal intentionnée, parfois charitable, généralement indifférente.

En plus du côté roman d’apprentissage, c’est aussi la description de cette multitude qui fait tourner les pages. A Braïla, à Istanboul, à Beyrouth et au Caire, on retrouve le même brassage de peuples, de langues, d’accoutrements et de coutumes, et le même salep, boisson chaude à base de poudre de racine d’orchis, dont Stavro se fait souvent le vendeur ambulant pour survivre. Visiblement, la misère humaine est plus digeste si elle est accompagnée de baclavas, s’habille en fez et ceintures brodées et se promène sous le même soleil que celui des contes orientaux auxquels Kyra Kyralina s’apparente par de nombreux aspects.

L’aventure se poursuit demain avec Oncle Anghel, mais voici pour préparer le terrain un portait de Cosma et son frère, oncles de Stavro et contrebandiers redoutables dans Kyra Kyralina et qui réapparaîtront dans la suite :

C’étaient deux colosses de même taille, paraissant avoir entre quarante et cinquante ans, l’un plus jeune que l’autre ; ils portaient des turbans sur leur têtes tondues au ras du cuir ; barbes et moustaches tombantes leur cachaient la bouche ; leurs grands yeux avaient un regard pénétrant, insupportable, mais clair et franc. Leurs mains poilues semblaient des pattes d’ours ; ils étaient noirs comme des diables dans leurs ghébas, qui les enveloppaient depuis le cou jusqu’au dessous des genoux.

Ils restèrent un instant ainsi plantés, à nous regarder ; moi, debout, croyant me trouver devant deux apparitions de contes ; Kyra, jettée à leurs pieds. Puis, ils enlevèrent leurs manteaux, et je vis qu’ils étaient habillés à la mode turque : vestons sans manches, pantalons larges, vaste ceinture de laine rouge, mais surtout je fis terrifié de voir qu’ils étaient armés jusqu’aux dents, comme de vrais antartes* : arquebuse à canon court, accrochée aux épaules ; pistolets et coutelas enfouis à la ceinture.

* brigands grecs

 

Panaït Istrati, Kyra Kyralina. Gallimard, 1968 (Rieder et Cie, 1923).

 


Ivo Andric – L’Eléphant du vizir

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« En Bosnie, villes et bourgades sont pleines d’histoires. Et dans ces histoires pour la plupart imaginaires, sous le manteau d’événements incroyables et sous le masque d’appellations souvent fictives, se cache l’histoire réelle et non avouée de cette contrée, des hommes vivants et des générations éteintes. »

La Bosnie du temps de l’empire ottoman, son peuple, ses traditions, ses histoires – voilà l’univers le plus connu du bosniaque Ivo Andrić (ou Andritch, c’est selon), au travers de romans tels que Le Pont sur la Drina et La Chronique de Travnik. C’est ce même univers qui est présenté dans trois des sept récits rassemblés sous le titre L’Eléphant du vizir par les Publications Orientalistes de France dans une édition qui date déjà (1977*).

Autant le dire tout de suite, j’ai aimé ces récits, mais sans plus, leur préférant deux autres plus « modernes » (par le sujet et en partie par le style) qui y sont aussi présentés. « Yéléna, celle qui n’était pas » et « Figures » diffèrent du style que j’associe habituellement à Ivo Andrić, parce qu’ils utilisent le « je » et sembleraient presque pouvoir se passer à notre époque, au contraire des autres récits qui donnent une atmosphère plus intemporelle et impersonnelle. Tous deux laissent aussi beaucoup de choses dans l’ombre, alors que Andrić s’applique d’ordinaire à dépeindre le cadre de ses histoires. Malgré tout, le style reste simple et direct quel que soit le sujet.

– « Yéléna, celle qui n’était pas » est le récit par un homme (un écrivain?) d’hallucinations répétées qui lui font croire qu’il voit ou entrevoit Yéléna, une femme aimée. Cette Yéléna est plus que mystérieuse – aux dires de l’homme, elle est imprévisible dans ses apparitions, elle lui apporte bonheur et tristesse alors qu’il sait très bien qu’elle n’existe pas.

« Mais je suis déjà habitué à vivre sans l’attendre, noyé dans la douceur de l’infini moment où elle va arriver. Qu’elle n’arrive jamais, qu’elle n’existe pas, c’est un mal dont j’ai souffert et guéri, comme on ne souffre et ne guérit qu’une fois dans sa vie. »

Qui est cette Yéléna ? Que représente cette présence espérée et invisible pour la narrateur ? Je ne sais pas, mais j’ai été touchée pas la description de ces sentiments envers une femme irréelle.

– Dans « Figures », point de femme, juste une vieille église abandonnée, « une construction antique et davantage encore, qui se dressait là, semblable à une tortue vieillie, solitaire, et sèche. » Le narrateur s’assoit sur son escalier de pierre et laisse son regard et ses pensées se perdre sur un relief, puis sur un sarcophage. Le temps d’une pause de trois pages, il songe « au destin des figures créées par l’homme », figures muettes qui ont longtemps survécu à la mort des hommes qui les ont créées mais qui s’apprêtent elles aussi à disparaître. Ici, c’est le ton calme et contemplatif d’un promeneur isolé face au mystère de la création humaine qui m’a plu.

Le gros de recueil est cependant voué à ces trois grosses histoires (ou brefs romans, d’après la préface) où Andrić prend pour cadre la Bosnie « d’antan ».

– « L’Eléphant du vizir », c’est le face-à-face qui oppose les gens de la ville de Travnik au nouveau vizir, homme au pouvoir assis sur la cruauté mais qui passe la majeur partie de son temps enfermé dans sa résidence. Les gens de Travnik ne savent quasi rien du vizir, mais trop de son éléphant, acheminé d’Afrique à grands frais pour distraire le vizir mais qui cause dégâts et consternation dans la ville lors de sa promenade quotidienne. Du vizir et de l’éléphant, le premier devient alors le moindre mal et c’est sur le second que les gens de Travnik concentrent leur attention pour tenter de le faire disparaître. L’animal survit un temps mais le maître, lui, succombe aux méandres du pouvoir ottoman pour être rapidement remplacé par un autre. A Travnik, la vie suit son cours.

– « Gens d’Osatitsa », c’est une querelle de clocher autour du village haut-perché d’Osatitsa, dont les habitants « ont tous un désir inné des sommets » et où « le plus humble et le plus obscur d’entre eux rêve de grimper, ne fût-ce que d’un pied, au dessus de l’endroit où il se trouve. » L’histoire commence avec Hasim Glibo, « un pauvre gars de rien du tout », enrôlé dans l’armée turque et qui devient le héros d’une légende inventée de toutes pièces selon laquelle il aurait été tué alors qu’il tentait d’arracher le drapeau d’une citadelle prise par les russes ennemis, rendant ainsi célèbre sa ville d’origine. Bien plus tard, chez les chrétiens de la ville, on décide d’agrandir l’église pour lui rajouter un clocher, puis un dôme, et enfin une croix. Pour Lekso le ferblantier, c’est l’occasion de monter non seulement une, mais deux fois sur le toit de l’église. Par malheur, les gens de la ville se fichent de ce qui est pour lui un exploit, et on lui enjoint même de nier avoir grimpé sur ce toit afin de désamorcer un conflit avec le Métropolite du coin.

– « Une année difficile », c’est celle de maître Yevrem l’usurier, homme fortuné, craint, et immobilisé par la perte de l’usage de ses jambes, qui tombe sous le charme d’une servante aux origine douteuses recueillie en bas âge. C’est cette année là que l’armée turque s’installe dans la bourgade, au grand désespoir des habitants qui voient logis, chevaux et nourriture réquisitionnés par l’occupant. Maître Yevrem, qui a pris les mesures nécessaires pour protéger ses biens, est néanmoins en passe de perdre ce à quoi il tient le plus, puisque le commandant s’est lui aussi entiché de la servante et demande à l’épouser. C’est l’occasion pour tous les habitants de s’unir enfin contre maître Yevrem qui s’oppose tant qu’il peut, finit par s’incliner, par regretter, puis par oublier.

Au contraire de « Yéléna » et « Figures », qui avaient une direction et une fin précises, j’ai eu l’impression avec chacune de ces trois histoires que le but était plus flou et que la fin arrivait sans qu’on soit sûr que ce soit effectivement la fin. C’est probablement dû au moins en partie au fait que je m’attendais à des nouvelles alors qu’en fait il s’agissait de roman : pour moi, une nouvelle réussie sait où elle va et ne s’encombre de rien, alors qu’un roman, même bref, peut davantage prendre ses aises. Mais un conte à l’orientale ne peut pas être concis, et c’est bien la pose du conteur que prend Andrić, celle de celui qui dévide une histoire après l’autre au coin du feu pour passer le temps.

Enfin, les deux derniers récits font eux aussi figure d’ovni mais ne me laisseront pas un souvenir impérissable : « Entretien avec Goya » prend plutôt la forme d’une monologue, sur l’art et l’artiste, d’un peintre longtemps défunt, dans un café de Bordeaux en 1928. La très courte « Histoire Japonaise » est celle d’un poète banni de la cour impériale, qui refuse de participer au pouvoir malgré l’arrivée d’un régime plus amical – « je ne pourrais sans dommages pour mon âme sauter par-dessus cette barrière, car nous pouvons tout endurer, sauf le pouvoir. »

* Les éditions Le Serpent à Plumes semblent avoir repris exactement ces mêmes récits, dans la même excellente traduction de Janine Matillon, avec la même préface de Predrag Matvejevitch, en 2002. Ils ont quand même changé « Andritch » en « Andrić », j’espère qu’ils auront aussi épousseté « Vichégrad » parce que, franchement, c’est moche.

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Bosniaque, serbe, croate ou yougoslave ? Je sais que c’est une question épineuse pour un écrivain né de parents croates en Bosnie-Herzégovine en 1892, époque où elle était province de l’empire austro-hongrois, qui poursuivit une carrière au service de la diplomatie du royaume yougoslave (il fut ambassadeur en Allemagne entre 1939 et 1941) et qui passa la majeur partie de sa vie d’écrivain (d’expression serbo-croate) d’après-guerre à Belgrade avant d’y décéder en 1975. Quelques autres dates : 1942 (La Chronique de Travnik), 1945 (Le Pont sur la Drina), 1954 (La Cour Maudite), 1961 (prix Nobel de littérature), 1977 (Omer Pacha Latas, roman posthume et inachevé).

Ivo Andrić, L’Eléphant du vizir. Trad. du serbo-croate par Janine Matillon. Publications Orientalistes de France, 1977.


Rentrée littéraire, version Passage à l’Est !

Entre les livres publiés il y a trop longtemps et ceux introuvables sauf à l’arrière de la plus haute étagère d’un bouquiniste trop bien stocké, on pourrait croire qu’il est impossible de trouver des livres hongrois, polonais, croates et autres en français. Eh bien, que nenni, et pour vous le prouver, voici un petit tour des parutions récentes ou à venir :

– chez Liana Levi, Le Jardinier d’Otchakov, d’Andrei Kourkov, un ukrainien que je n’ai pas encore lu mais qui m’a l’air un brin déjanté ;

– chez Cambourakis, trois romans de László Krasznahorkai presque d’un coup : le très court La Venue d’Isaïe, Guerre et Guerre, (dont La Venue d’Isaïe est en fait le prologue) et Au nord par une montagne, au sud par un lac, à l’ouest par les chemins, à l’est par un cours d’eau, avec à mon avis une très jolie couverture (Cambourakis est coutumier du fait) ;

– chez Albin Michel, Les Mouettes, de Sándor Márai, un hongrois qu’on ne présente (presque) plus ;

– chez Circé, Le Coq de madame Cléophas, de Gyula Krúdy, encore un hongrois, mais que je n’ai encore jamais lu ;

– chez Petra, Lazare !, de Gábor Schein. Le résumé de l’éditeur : « Lettre au père qui vient de mourir, « Lazare! » est aussi la trahison d’un fils qui brave le silence de quatre générations d’une famille juive de Hongrie. »

– chez Noir sur Blanc, Lettres de Kharkov, de l’italien Andrea Graziosi, sur la famine des années 1930 en Ukraine ;

– chez Gaïa, Des voix dans le vent, de la serbe Grozdana Olujic, roman d’une famille et des Balkans ;

– chez Actes Sud, VS, de la hongroise Zsuzsa Rakovszky, tiré de l’histoire vraie d’une comtesse au double nom au tournant des XIXè et XXè siècles ;

– chez Non Lieu, Entre mer Noire et Danube, le regard du jeune médecin français Camille Allard sur la Dobroudja en 1855 ;

– chez Zulma, Épépé, du hongrois Ferenc Karinthy, relatant les « étranges divagations d’un polyglotte érudit ».

Edit du 14/11, on me signale aussi :

– chez La Baconnière, N.N. De Gyula Krúdy.

– chez Vagabonde, Thésée universel, de László Krasznahorkai.

Décidément, les hongrois sont au goût du jour, et pas que sur ce blog ! Moi, je prendrais bien tout. J’ai sûrement omis quelques titres ; si quelqu’un a d’autres suggestions, les commentaires sont ouverts !