Ivo Andric – L’Eléphant du vizir

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« En Bosnie, villes et bourgades sont pleines d’histoires. Et dans ces histoires pour la plupart imaginaires, sous le manteau d’événements incroyables et sous le masque d’appellations souvent fictives, se cache l’histoire réelle et non avouée de cette contrée, des hommes vivants et des générations éteintes. »

La Bosnie du temps de l’empire ottoman, son peuple, ses traditions, ses histoires – voilà l’univers le plus connu du bosniaque Ivo Andrić (ou Andritch, c’est selon), au travers de romans tels que Le Pont sur la Drina et La Chronique de Travnik. C’est ce même univers qui est présenté dans trois des sept récits rassemblés sous le titre L’Eléphant du vizir par les Publications Orientalistes de France dans une édition qui date déjà (1977*).

Autant le dire tout de suite, j’ai aimé ces récits, mais sans plus, leur préférant deux autres plus « modernes » (par le sujet et en partie par le style) qui y sont aussi présentés. « Yéléna, celle qui n’était pas » et « Figures » diffèrent du style que j’associe habituellement à Ivo Andrić, parce qu’ils utilisent le « je » et sembleraient presque pouvoir se passer à notre époque, au contraire des autres récits qui donnent une atmosphère plus intemporelle et impersonnelle. Tous deux laissent aussi beaucoup de choses dans l’ombre, alors que Andrić s’applique d’ordinaire à dépeindre le cadre de ses histoires. Malgré tout, le style reste simple et direct quel que soit le sujet.

– « Yéléna, celle qui n’était pas » est le récit par un homme (un écrivain?) d’hallucinations répétées qui lui font croire qu’il voit ou entrevoit Yéléna, une femme aimée. Cette Yéléna est plus que mystérieuse – aux dires de l’homme, elle est imprévisible dans ses apparitions, elle lui apporte bonheur et tristesse alors qu’il sait très bien qu’elle n’existe pas.

« Mais je suis déjà habitué à vivre sans l’attendre, noyé dans la douceur de l’infini moment où elle va arriver. Qu’elle n’arrive jamais, qu’elle n’existe pas, c’est un mal dont j’ai souffert et guéri, comme on ne souffre et ne guérit qu’une fois dans sa vie. »

Qui est cette Yéléna ? Que représente cette présence espérée et invisible pour la narrateur ? Je ne sais pas, mais j’ai été touchée pas la description de ces sentiments envers une femme irréelle.

– Dans « Figures », point de femme, juste une vieille église abandonnée, « une construction antique et davantage encore, qui se dressait là, semblable à une tortue vieillie, solitaire, et sèche. » Le narrateur s’assoit sur son escalier de pierre et laisse son regard et ses pensées se perdre sur un relief, puis sur un sarcophage. Le temps d’une pause de trois pages, il songe « au destin des figures créées par l’homme », figures muettes qui ont longtemps survécu à la mort des hommes qui les ont créées mais qui s’apprêtent elles aussi à disparaître. Ici, c’est le ton calme et contemplatif d’un promeneur isolé face au mystère de la création humaine qui m’a plu.

Le gros de recueil est cependant voué à ces trois grosses histoires (ou brefs romans, d’après la préface) où Andrić prend pour cadre la Bosnie « d’antan ».

– « L’Eléphant du vizir », c’est le face-à-face qui oppose les gens de la ville de Travnik au nouveau vizir, homme au pouvoir assis sur la cruauté mais qui passe la majeur partie de son temps enfermé dans sa résidence. Les gens de Travnik ne savent quasi rien du vizir, mais trop de son éléphant, acheminé d’Afrique à grands frais pour distraire le vizir mais qui cause dégâts et consternation dans la ville lors de sa promenade quotidienne. Du vizir et de l’éléphant, le premier devient alors le moindre mal et c’est sur le second que les gens de Travnik concentrent leur attention pour tenter de le faire disparaître. L’animal survit un temps mais le maître, lui, succombe aux méandres du pouvoir ottoman pour être rapidement remplacé par un autre. A Travnik, la vie suit son cours.

– « Gens d’Osatitsa », c’est une querelle de clocher autour du village haut-perché d’Osatitsa, dont les habitants « ont tous un désir inné des sommets » et où « le plus humble et le plus obscur d’entre eux rêve de grimper, ne fût-ce que d’un pied, au dessus de l’endroit où il se trouve. » L’histoire commence avec Hasim Glibo, « un pauvre gars de rien du tout », enrôlé dans l’armée turque et qui devient le héros d’une légende inventée de toutes pièces selon laquelle il aurait été tué alors qu’il tentait d’arracher le drapeau d’une citadelle prise par les russes ennemis, rendant ainsi célèbre sa ville d’origine. Bien plus tard, chez les chrétiens de la ville, on décide d’agrandir l’église pour lui rajouter un clocher, puis un dôme, et enfin une croix. Pour Lekso le ferblantier, c’est l’occasion de monter non seulement une, mais deux fois sur le toit de l’église. Par malheur, les gens de la ville se fichent de ce qui est pour lui un exploit, et on lui enjoint même de nier avoir grimpé sur ce toit afin de désamorcer un conflit avec le Métropolite du coin.

– « Une année difficile », c’est celle de maître Yevrem l’usurier, homme fortuné, craint, et immobilisé par la perte de l’usage de ses jambes, qui tombe sous le charme d’une servante aux origine douteuses recueillie en bas âge. C’est cette année là que l’armée turque s’installe dans la bourgade, au grand désespoir des habitants qui voient logis, chevaux et nourriture réquisitionnés par l’occupant. Maître Yevrem, qui a pris les mesures nécessaires pour protéger ses biens, est néanmoins en passe de perdre ce à quoi il tient le plus, puisque le commandant s’est lui aussi entiché de la servante et demande à l’épouser. C’est l’occasion pour tous les habitants de s’unir enfin contre maître Yevrem qui s’oppose tant qu’il peut, finit par s’incliner, par regretter, puis par oublier.

Au contraire de « Yéléna » et « Figures », qui avaient une direction et une fin précises, j’ai eu l’impression avec chacune de ces trois histoires que le but était plus flou et que la fin arrivait sans qu’on soit sûr que ce soit effectivement la fin. C’est probablement dû au moins en partie au fait que je m’attendais à des nouvelles alors qu’en fait il s’agissait de roman : pour moi, une nouvelle réussie sait où elle va et ne s’encombre de rien, alors qu’un roman, même bref, peut davantage prendre ses aises. Mais un conte à l’orientale ne peut pas être concis, et c’est bien la pose du conteur que prend Andrić, celle de celui qui dévide une histoire après l’autre au coin du feu pour passer le temps.

Enfin, les deux derniers récits font eux aussi figure d’ovni mais ne me laisseront pas un souvenir impérissable : « Entretien avec Goya » prend plutôt la forme d’une monologue, sur l’art et l’artiste, d’un peintre longtemps défunt, dans un café de Bordeaux en 1928. La très courte « Histoire Japonaise » est celle d’un poète banni de la cour impériale, qui refuse de participer au pouvoir malgré l’arrivée d’un régime plus amical – « je ne pourrais sans dommages pour mon âme sauter par-dessus cette barrière, car nous pouvons tout endurer, sauf le pouvoir. »

* Les éditions Le Serpent à Plumes semblent avoir repris exactement ces mêmes récits, dans la même excellente traduction de Janine Matillon, avec la même préface de Predrag Matvejevitch, en 2002. Ils ont quand même changé « Andritch » en « Andrić », j’espère qu’ils auront aussi épousseté « Vichégrad » parce que, franchement, c’est moche.

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Bosniaque, serbe, croate ou yougoslave ? Je sais que c’est une question épineuse pour un écrivain né de parents croates en Bosnie-Herzégovine en 1892, époque où elle était province de l’empire austro-hongrois, qui poursuivit une carrière au service de la diplomatie du royaume yougoslave (il fut ambassadeur en Allemagne entre 1939 et 1941) et qui passa la majeur partie de sa vie d’écrivain (d’expression serbo-croate) d’après-guerre à Belgrade avant d’y décéder en 1975. Quelques autres dates : 1942 (La Chronique de Travnik), 1945 (Le Pont sur la Drina), 1954 (La Cour Maudite), 1961 (prix Nobel de littérature), 1977 (Omer Pacha Latas, roman posthume et inachevé).

Ivo Andrić, L’Eléphant du vizir. Trad. du serbo-croate par Janine Matillon. Publications Orientalistes de France, 1977.

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