Panaït Istrati – Kyra Kyralina

Istrati1En lisant Panaït Istrati, c’est une face tout à fait différente de la Roumanie que j’ai découverte, fourmillante de marchands, de contrebandiers, de vendeurs d’écrevisses et autres personnages hauts en couleur, d’une époque révolue. Surtout, ce sont des Grecs, des Turcs, des Lipovènes et des Albanais, tout autant que des Roumains, qui y figurent, chacun passant de l’une à l’autre langue au gré des besoins. Nous sommes à Braïla, grand port du Danube juste avant l’embouchure sur la Mer Noire, vers le milieu du 19è siècle. La Valachie peine encore à s’affranchir de la tutelle ottomane, et de Braïla on se promène plus souvent à « Stamboul », au Liban ou en Syrie qu’à Bucarest.

Istrati ne fait pas du roman historique : né en 1884, il raconte un monde encore vivant au moment de son enfance, et le Braïla où il a grandi, avant de commencer à douze ans (d’après la préface de Romain Rolland; selon d’autres, il était à l’école jusqu’à au moins 14 ans) un périple à travers l’Europe et le bassin Levantin.

Au départ, je n’avais prévu que de lire Kyra Kyralina, premier livre des quatre qui forment les Récits d’Adrien Zograffi, puis en regardant par curiosité le début d’Oncle Anghel, le roman suivant, je me suis rendu compte qu’il y a une certaine continuité de personnages et que, comme ils sont attachants, ç’aurait été dommage de les laisser en plan. Puisque ça continue comme ça d’un roman à l’autre, j’ai quand même coupé le cordon avant Présentation des Haïdoucs, histoire de garder un peu de ce dépaysement pour plus tard.

Adrien Zograffi n’est qu’un fil conducteur très ténu, puisqu’il n’apparaît au début et vers le milieu de Kyra Kyralina que pour donner l’occasion à son ami Stavro de faire le récit de sa vie. Mélange de turque, russe et roumain, « selon les occupants qui avaient dominé le pays dans le passé », Stavro a grandi dans le luxe et le confort, entouré de sa mère et de sa sœur, la belle Kyra, femmes à la vie et aux mœurs faciles.

Moi, je montais la garde, en mangeant des gâteaux, pendant que les courtisans – avec des manières, d’ailleurs, décentes – restaient assis à la turque sur le tapis, chantaient et faisaient danser les femmes, en leur jouant des airs orientaux sur une guitare accompagnée de castagnettes et d’un tambour de basque. Ma mère et Kyra, vêtues de soie et dévorées par le plaisir, exécutaient la danse du mouchoir, tournaient, pirouettaient, s’étourdissaient. Puis, la face enflammée par la chaleur, elles se jetaient sur de gros coussins, cachaient jambes et pieds dans leurs longues robes, et s’éventaient. On buvait des liqueurs fines et on brûlait des aromates. Les hommes étaient jeunes et beaux. Toujours des bruns, des noirs ; ils avaient une mise élégante, les moustaches pointues, la barbe très soignée ; et les cheveux, lisses ou frisés, exhalaient une forte odeur d’huile d’amande parfumée au musc. C’étaient des Turcs, des Grecs, et aussi, rarement, des Roumains, car la nationalité ne jouait aucun rôle, à condition que les amoureux fussent jeunes et beaux, délicats, discrets et pas trop pressés.

Puis un désastre (la disparition de la mère aux mains d’un père violent), est suivi par un autre. Aujourd’hui, on dirait violence domestique, enlèvement de mineur, pédophilie, proxénétisme, mais à l’époque les termes sont moins crus et les mœurs assez différentes pour que personne ne lève trop les sourcils, même s’il se trouve des personnes de bonne volonté (souvent parmi les plus pauvres) pour aider Stavro sur son chemin et dans sa quête futile pour retrouver sa sœur dans les harems ottomans.

Certains passages sont véritablement noirs, tels ceux décrivant le calvaire de la mère sous les coups du père. En ce qui concerne sa propre vie, Stavro est plus évasif (« prison, débauche, tyrannie »), peut-être parce qu’il est trop désabusé pour s’apitoyer sur lui-même, peut-être aussi parce que la « débauche » en question est trop souvent liée à des relations entre hommes (ou hommes-garçons) qui ne sont pas « conformes à la vérité sensuelle » de l’époque du récit.

J’ai certainement été un peu surprise au départ : entre les réflexions d’Adrien sur le mariage (« elle pense déjà à me jeter une sotte sur le dos, une sotte et peut-être aussi une lapine, qui m’accablera de sa tendresse et transformera ma chambre en dépotoir ! ») et les avances de Stavro à Adrien au cours d’une nuit de voyage, les choses prenaient une tournure plus intéressante et assez différente de ce que j’avais imaginé pour un roman roumain des années 1920. Mais c’est justement cette découverte par Adrien de cet aspect de la personnalité de Stavro qui pousse ce dernier à se dévoiler au cours de son long récit étalé sur plusieurs années.

Stavro se juge « immoral et malhonnête » (ses pratiques commerciales laissent aussi parfois à désirer) mais son récit est l’occasion à la fois de disculper l’homme d’aujourd’hui au travers du garçon d’autrefois, et de transmettre les nombreuses leçons de vie apprises à la dure sur les hommes et ce qu’on peut attendre d’eux.

Ah ! que de tort on fait dans la vie ! Lorsqu’on voit un homme estropié d’une jambe, ou d’un bras, personne ne lui jette l’opprobre, chacun a de la pitié ; mais tout le monde recule, personne n’éprouve de pitié devant un estropié de l’âme !…, et pourtant c’est le pilier même de la vie qui lui manque.

Difficile, pourtant, de ne pas éprouver de la sympathie pour un garçon élevé dans le coton puis forcé à se frayer un chemin, seul parmi la multitude souvent mal intentionnée, parfois charitable, généralement indifférente.

En plus du côté roman d’apprentissage, c’est aussi la description de cette multitude qui fait tourner les pages. A Braïla, à Istanboul, à Beyrouth et au Caire, on retrouve le même brassage de peuples, de langues, d’accoutrements et de coutumes, et le même salep, boisson chaude à base de poudre de racine d’orchis, dont Stavro se fait souvent le vendeur ambulant pour survivre. Visiblement, la misère humaine est plus digeste si elle est accompagnée de baclavas, s’habille en fez et ceintures brodées et se promène sous le même soleil que celui des contes orientaux auxquels Kyra Kyralina s’apparente par de nombreux aspects.

L’aventure se poursuit demain avec Oncle Anghel, mais voici pour préparer le terrain un portait de Cosma et son frère, oncles de Stavro et contrebandiers redoutables dans Kyra Kyralina et qui réapparaîtront dans la suite :

C’étaient deux colosses de même taille, paraissant avoir entre quarante et cinquante ans, l’un plus jeune que l’autre ; ils portaient des turbans sur leur têtes tondues au ras du cuir ; barbes et moustaches tombantes leur cachaient la bouche ; leurs grands yeux avaient un regard pénétrant, insupportable, mais clair et franc. Leurs mains poilues semblaient des pattes d’ours ; ils étaient noirs comme des diables dans leurs ghébas, qui les enveloppaient depuis le cou jusqu’au dessous des genoux.

Ils restèrent un instant ainsi plantés, à nous regarder ; moi, debout, croyant me trouver devant deux apparitions de contes ; Kyra, jettée à leurs pieds. Puis, ils enlevèrent leurs manteaux, et je vis qu’ils étaient habillés à la mode turque : vestons sans manches, pantalons larges, vaste ceinture de laine rouge, mais surtout je fis terrifié de voir qu’ils étaient armés jusqu’aux dents, comme de vrais antartes* : arquebuse à canon court, accrochée aux épaules ; pistolets et coutelas enfouis à la ceinture.

* brigands grecs

 

Panaït Istrati, Kyra Kyralina. Gallimard, 1968 (Rieder et Cie, 1923).

 

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3 commentaires on “Panaït Istrati – Kyra Kyralina”

  1. Emma dit :

    Ce livre est sur ma PAL depuis cet article de Scott
    http://seraillon.blogspot.fr/2012/05/panait-istratis-kyra-kyralina.html

    Et visiblement, il vaut le détour.

    • Je suis moins envoûtée que lui mais c’est vrai que juste le décor vaut le détour. Je lirai certainement d’autres livres d’Istrati et, si j’en trouve une, sa biographie – le personnage lui-même semble fascinant. Merci pour le lien vers le blog de Seraillon, j’espère qu’il remettra son blog en route parce que j’aime bien son choix de lectures.

  2. […] français, tous contant les mystères de ce pays, mais vus des deux bouts du XXè siècle : avec Kyra Kyralina et Oncle Anghel, Panaït Istrati signait ses premiers livres en français, avec pour cadre la […]


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