17 livres, 7 pays, 1 siècle

Voici venu le temps des bilans, listes et best-of de l’année 2013. Avec seulement 18 billets pour 17 livres, Passage à l’Est aurait presque pu se passer encore une fois de récapituler l’année passée, si ce n’était que presque tous les livres chroniqués ont été mémorables pour une raison ou pour une autre. Ainsi, parmi eux il y a eu :

– le livre écrit dans une langue inattendue. Il y en avait en fait trois, tous de Roumanie, tous écrits en français, tous contant les mystères de ce pays, mais vus des deux bouts du XXè siècle : avec Kyra Kyralina et Oncle Anghel, Panaït Istrati signait ses premiers livres en français, avec pour cadre la Roumanie très exotique et sauvage d’avant la première guerre mondiale ; avec Terre des Affranchis, c’est à la Roumanie entre superstitions et communisme de Ceausescu que Liliana Lazar donne corps.

– le livre avec un ermite pour héros : deux en fait, avec un bon et un méchant (ou un perdu ?), mais chacun à leur façon un regard sur des temps tourmentés, que ce soit en Lituanie ou en Roumanie.

le livre lu au meilleur endroit : Who was David Weiser ?, lu lors d’un passage à Gdansk, ville balte dont Huelle a recréé admirablement le cadre dans son roman. Si j’avais écrit le billet adéquat, j‘aurais pu rajouter Le Tambour de Günter Grass, roman dense et incroyable dont la première partie est située au temps où la ville s’appelait Dantzig.

le livre qui donne envie de mettre ses souliers de randonnée (et son violon à l’épaule) : Les racleurs de vent, récit d’un voyage à pied au travers de la Hongrie et la Roumanie de la fin des années 1920 par un Irlandais érudit, musicien, et intrépide.

– le livre qui fait revivre une époque : Souvenirs de ma vie hongroise, le témoignage d’un Français très bien renseigné sur la Hongrie des années 1920 et pour moi une mine d’information sur le monde des écrivains d’alors.

la déception à laquelle je ne m’attendais pas : La Porte, roman encensé dans toutes les langues, d’une auteur que j’avais pourtant aimée lors d’une première lecture.

la découverte en bibliothèque la plus inespérée : c’est certainement La saga de Youza, que je n’avais pratiquement aucune chance de trouver en français dans une bibliothèque de prêt hongroise. Elle y était pourtant, heureusement parce que j’ai pris grand plaisir à la lire et à me rendre compte que j’ai beaucoup à apprendre sur l’histoire de la Lituanie.

le livre à avoir demandé le plus d’attention : Harmonia Cælestis, un peu comme un adolescent aux abords ingrats cachant un cœur généreux.

– le pays le plus représenté dans mes lectures : la Hongrie, sans surprises puisque c’est avec la découverte de sa littérature qu’est née l’envie d’ouvrir plus grand la porte sur celle de tous ces pays d’Europe « de l’Est ».

– la meilleure découverte de l’année : sans aucun doute, La Ballade de la trompette et du nuage, pour la poésie et l’humanité de l’écriture, de la construction et du cadre de ce roman situé dans la campagne slovène des années 1950 et de la seconde guerre mondiale.

Presque toutes ces lectures sont le fruit du hasard, des circonstances, des suggestions d’autres blogs et des fonds de l’Institut Français et de la Bibliothèque Nationale de la Littérature Étrangère de Budapest. Dans tous les cas, le hasard a bien fait les choses et je continuerai à m’y fier, même si j’aimerais pour 2014 le forcer un peu à prendre plus en compte les (auto-)biographies et récits de voyage. Les suggestions sont bienvenues !


Youozas Baltouchis – La saga de Youza

41EX9gSZlIL._Des livres qui entreprennent de raconter l’histoire d’un pays au travers de la vie d’un personnage ou d’une famille, sur plusieurs dizaines d’années voire quelques siècles, il y en a beaucoup, surtout dans des pays à l’histoire toute en bouleversements tels que ceux d’Europe de l’Est. Si c’est réussi, si le pont entre Histoire et histoire se fait sans avoir trop l’air de donner des leçons ou de faire de la propagande, si les personnages sont assez bien mis en chair pour ne pas donner l’impression qu’ils sont juste un prétexte, si le rythme du passage des années et des événements est bien mtrisé, et si le style est au rendez-vous, alors c’est un genre que j’aime beaucoup.

Ça fait beaucoup de « si » et pouvoir tous les aligner n’est pas toujours gagné d’avance, j’en avais eu la preuve avec Le Livre des Pères du Hongrois Miklós Vámos, qui m’avait assez déçue. Avec La saga de Youza, du Lituanien Youozas Baltouchis, c’est tout le contraire : un livre tout simple, sans artifices de style ou de construction, mais avec une belle description d’un monde en plein changement, au travers d’un éventail restreint de personnages bien brossés.

Le principal, c’est Youza, simple paysan quelque part dans la campagne lituanienne du début du XXè siècle. Parce que la belle Vintsiouné lui a préféré le riche Stonkous, il quitte la ferme familiale et part s’installer, seul, sur les berges du Kaïralabé pour y vivre loin du monde. Pour les autres au village, c’est de la folie, personne ne s’est jamais installé sur ce grand marécage isolé et plein de dangers, et surtout pas seul. De plus, la nature y est avare de ses dons, la végétation est là pour le prouver.

Il arrivait assez souvent à Youza de se perdre dans de longues rêveries. Le matin surtout. Il s’arrêtait au milieu de mottes moutonneuses de sphaignes entre les bouleaux éplorés et rachitiques, et regardait ceux-ci longuement. Ils avaient bien des raisons de pleurer, ces pauvres bouleaux. Depuis des dizaines d’années, ils plongeaient leurs racines dans ces mottes de mousse, y cherchant leur nourriture sans rien trouver. Que pouvaient leur donner des mottes de mousses ou des flottis de lentilles d’eau ? Aussi n’avaient-ils pu ni grandir ni se ramifier, comme tous les arbres sont censés le faire ; ils avaient seulement réussi à rester debout, agitant leurs feuilles chétives et faisant craquer leurs fourches desséchées.

Mais Youza persiste et n’épargne pas ses forces : au fil des migrations des oiseaux, du gel et du dégel, il construit la maison, l’écurie, le puits, les bains, plante le potager, le verger, le champ de lin, installe la ruche, finissant par vivre presque confortablement malgré le souvenir de Vintsiouné qui le taraude. Personnage taciturne par nature, « des mots pour rien » est sa réponse la plus fréquente à ceux qui tentent de le faire changer d’avis, et même si son frère lui manque parfois, il ne sort que très rarement de son marécage durant le demi-siècle qu’il y vit.

Un quasi-ermite, voilà qui fait un drôle de témoin de l’Histoire qui suit son cours en parallèle, mais j’ai justement aimé le choix de Baltouchis de raconter le XXè siècle lituanien depuis le pas de porte de Youza plutôt que de le faire aller au cœur des événements.

Tout commence lorsque Youza, ayant repéré l’emplacement idéal pour creuser son puits, tombe sur des os humains. Aux habits de drap gris, il reconnaît un soldat russe, pour qui il fabrique un cercueil. Mais en sortant les os, voilà qu’apparaissent des habits en drap bleu foncé : un Russe du tsar et un Allemand du kaiser, tombés plusieurs années auparavant juste là où il s’est installé.

d’où sortaient donc ces deux-là ? Qui les avait descendus ? Qui les avait enterrés sur la butte avec cinq fusils ? Pas avec deux fusils, mais avec cinq, alors qu’il n’y avait que deux soldats. Mais peut-être qu’ils n’étaient pas deux ? Peut-être que des ossements, il y en avait dans la terre autant que de fusils ? Qu’il suffirait de creuser… Mais puisqu’il en était ainsi, puisqu’il en était vraiment ainsi, peut-être était-ce une illusion de croire que tous passaient à coté du Kaïrabalé, et personne à travers ? Par conséquent, était-il si seul que ça, Youza, sur son Kaïrabalé ?

Youza se sentit subitement si inquiet qu’il lui arriva dès lors de se lever la nuit. 

Les autres marques du passage du temps sont bien plus vivantes, que ce soit son frère Adomas qui lui rend visite pour lui conter ses déboires (le remembrement des terres sous les bolchéviques, les goûts changeants des Anglais pour les cochons engraissés en Lituanie), ou d’autres pour des raisons encore plus graves. Stonkous, le fils de koulaks qui échappe à la déportation et devient fervent fasciste ; Adomélis le bolchévique de première heure ; Konèle le taillandier, poursuivi avec femme et filles parce que juif : tous trouvent un refuge plus ou moins heureux dans les diverses cachettes aménagées dans la métairie de Youza.

Au travers de ces individus, ce sont des groupes entiers de la société locale et leur destin durant les années de guerre et de communisme qui sont représentés, de manière simplifiée mais très parlante. Youza, qui à chaque fois tombe des nues en apprenant ce que les pourchassés lui décrivent de chaque nouveau pouvoir qui s’installe, agit par simple humanité, sans se soucier de l’appartenance politique de l’un ou de l’autre (Baltouchis réserve quand même le plus mauvais rôle au fils Stonkous, fasciste tour à tour implorant et vicieusement violent, qui plus est fils l’arrogante Vintsiouné). Lui qui s’obstine à vivre en quasi-autarcie et à ne s’abaisser devant aucun pouvoir, sera finalement celui qui tirera le moins mal son épingle du jeu, et j’en ai fini par me demander si Youza, héros d’un livre paru alors que la Lituanie est encore l’une des Républiques socialistes soviétiques, n’est pas censé être une allégorie de ce que pourrait être la Lituanie si elle était libre et indépendante.

Mais Youza est avant tout son propre personnage, et La saga de Youza est aussi l’histoire émouvante d’un homme poursuivi jusqu’à la fin de sa vie par l’amour non partagé qu’il porte à Vintsiouné, amour que cet homme taciturne a du mal à admettre et formuler mais que Baltouchis se charge de décrire de manière pudique et vivante.

Youza ne la vit pas sortir. Il n’entendit pas non plus le claquement de la porte qui se refermait. Quand il revint à lui, il était toujours assis sur le banc où Vintsiouné lui avait ordonné de s’asseoir. Au dehors s’épaississaient les ténèbres de crépuscule et la pièce était emplir du parfum de Vintsiouné. De ce même parfum dont il s’était enivré lorsqu’il valsait avec elle au bord du lac, dans le bruissement des jeunes bouleaux, la tenant par la taille, elle, Vintsiouné. Elle fleurait alors la fraise mûre, et peut-être aussi une odeur âpre de bois-joli lézardant au soleil parmi les pins résineux, ou encore une senteur d’acore, dont les racines blanches baignaient dans l’eau des bords du lac. Non, personne d’autre au monde ne fleurait ce parfum-là. Elle seule. Seulement elle, Vintsiouné.

Difficile de réconcilier ces odeurs délicates d’un monde encore très régi par la nature, et la brutalité du métal des fusils et du cuir noir des vestes des activistes, mais Baltouchis les combine pour en faire un beau roman sur un homme qui s’attache à rester humain dans un monde qui l’est de moins en moins.

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Chercher des informations sur Youozas Baltouchis sur internet ne donne pas grand chose de plus que ce qui est donné sur la quatrième de couverture du livre : né en 1909 à Riga, il commence à travailler tout jeune, comme berger. Engagé politique anti-hitlérien à Moscou, il est publié à partir de 1940.

Élargir la recherche à Juozas Baltušis fait apparaître que son vrai nom était Albertas Juozenas, qu’il est décédé en 1991 à Vilnius, qu’il a été primé à deux reprises en Lituanie pour ses romans (1957 et 1980) et que La saga de Youza est le seul de ses (apparemment nombreux) livres et pièces de théâtre a avoir été traduits en français. Cette traduction vaut au roman d’obtenir le Prix du Meilleur livre étranger en 1991, troisième d’une série de primés balto-russes après Le Fou du Tsar de l’Estonien Jaan Kross (1990) et La Maison Pouchkine d’Andreï Bitov (1989).

Dire, comme le fait la quatrième de couverture, que La saga de Youza a fait de Youozas Baltouchis l’écrivain le plus célèbre de son pays est dire beaucoup et pas grand chose à la fois, étant donné à quel point les auteurs baltes sont peu connus en général. Le roman, dans sa traduction très recherchée par Denise Yoccoz-Neugnot vaut certainement la peine d’être redécouvert, que ce soit dans l’édition Alinea ou celle reprise par Pocket (2001).

Youozas Baltouchis, La saga de Youza (Sakmé apie Juza, 1979). Trad. du lituanien et du russe par Denise Yoccoz-Neugnot. Alinea, 1990.

Avec ce billet je marque un nouvel ajout au tour d’horizon européen « Voisins Voisines » chez Anne.


Ismail Kadaré – Les tambours de la pluie

#Õ׉¿”ô|8oꌈ­Š_È?Šô|8qˆØ] ˆô|8a¤« Leur camp s’étend à perte de vue. La terre a disparu à nos yeux et nous en avons le cœur éteint. Nous sommes en quelque sorte restés seuls avec les nuages au-dessus de la tête, cependant qu’à nos pieds la multitude de tentes, comme une vision de cauchemar, s’emploie à créer un nouveau paysage, une sorte de monde de nulle part, si l’on peut dire. »

Le camp est celui des forces ottomanes, installées au pied d’une citadelle albanaise qu’elles s’apprêtent à assiéger : nous sommes au début du XVè siècle, et l’empire ottoman poursuit son avancée inexorable dans les Balkans.

C’est la chronique de cette campagne d’un été qu’Ismail Kadaré, la personnalité littéraire la plus connue d’Albanie, invente dans Les tambours de la pluie. Plus qu’un récit guerrier et sanglant, on y trouve à la fois une riche galerie de personnages et une atmosphère pesante et de plus en plus tendue à l’approche de l’assaut final.

Au fil du livre, Kadaré fait se suivre les récits des Albanais et des Ottomans. Celui des premiers, très court, donne voix à une personne non identifiée qui rend compte de l’état d’esprit des retranchés, de la soif qui les tenaille, de leurs interrogations sur les agissements des ennemis installés aux pieds de leurs murs. Ces chapitres encadrent et font écho à ceux, bien plus étoffés, sur les envahisseurs, les stratagèmes élaborés pour venir à bout de l’ennemi qui résiste, les exécutions des « traîtres », les danses des derviches et autres distractions pour maintenir le moral, le harcèlement nocturne par les troupes de Georges Castriote dit Skanderberg, grand héros des Albanais.

Sous la chaleur accablante, le siège piétine, les assauts se font plus violents et les décisions plus implacables, car même les plus puissants savent que leur destin dépend d’une victoire de moins en moins assurée et que celle-ci leur échappera dès que les tambours annonceront l’arrivée de la pluie d’automne.

Kadaré excelle dans ses descriptions, que ce soit de l’armée toute entière et de son foisonnement ou des personnages qui la composent. Ainsi l’intendant en chef, le chroniqueur, le poète, l’astrologue, le pacha Ugurlu Tursun et les femmes de son harem sont autant de personnages avec leurs diverses préoccupations, craintes et désirs quant à la vie au camp et la vie en général. Il n’est pas toujours facile de s’y retrouver, entre les capitaines des janissaires, des akindjis, des asapes, entre le mufti, le sanjakbey et l’allaybey, mais à travers eux le camp prend vie et c’est impressionnant : plus de 10,000 soldats venant des quatre coins du monde ottoman et même par-delà, des tentes à n’en plus finir, des bouches à nourrir, des têtes à occuper et des corps à soigner.

« Pour l’heure, elle était plongée dans les ténèbres, mais, dès l’aube, l’armée, plus chatoyante qu’un tapis persan, se déploierait de toutes parts. Une véritable floraison de panaches, de tentes, de crinières, de drapeaux blancs et bleus, et de croissants, de centaines et de centaines de croissants en cuivre, en argent, en soie, tombés comme dans un rêve. »

Au milieu de tout ça, la forteresse albanaise dont la noirceur et la croix, « cet instrument de torture », qui la surmonte, en font une présence opprimante pour les forces ottomanes qui ne peuvent qu’essayer de deviner ce qui se passe derrière ces hauts murs.

La quatrième de couverture suggère une double lecture avec un parallèle avec le « blocus implacable » imposé par les pays socialistes contre l’Albanie dans les années 1960. Je connais trop mal la trajectoire particulière de ce pays durant la période communiste pour pouvoir appréhender pleinement cette deuxième dimension, mais certains passages se prêtent très volontiers à une telle lecture. Ainsi du passage où l’intendant en chef dessille les yeux du chroniqueur en lui révélant que les cris de guerre utilisés durant les attaques sont choisis par le pouvoir central loin, très loin du camp, ou de l’atmosphère de paranoïa confinant à la folie qui s’installe parmi les préposés au creusement d’un tunnel devant passer sous les murs de la citadelle. C’est l’occasion pour le sosie du pacha, tombé en disgrâce et relégué sous terre, de faire quelques révélations à l’astrologue, lui aussi préposé au creusement pour n’avoir pas assez bien su lire le mouvement des étoiles.

« Il n’a pas voulu de moi, répéta l’autre, voilà pourquoi je croupis dans cette fosse. Ici, il y a beaucoup d’indésirables, autrement dit de condamnés. Des centaines d’autres sont placés sous surveillance. D’autres encore subissent des interrogatoires. Sans parler des torturés… As-tu tous tes sens ? demanda l’astrologue. Où se trouvent tous ces gens-là ? … Partout, répondit l’autre. La moitié de l’hôpital de campagne est sous les ordres de Kapduk aga. Beaucoup de médecins sont en fait des juges d’instruction. Derrière l’atelier de fonderie, sur le terrain vague, là… là règnent une véritable terreur… Quant aux espions, ils pullulent, il y en a même ici au fond de ce trou… Moi, je me déplace en permanence afin de brouiller mes traces. »

Nul besoin cependant de connaître sur le bout des doigts l’histoire médiévale et moderne de l’Albanie pour apprécier ce livre très humain sur le siège d’une citadelle médiévale à la frontière entre Orient et Occident. De la poignée de livres de Kadaré lus à ce jour, celui-ci m’a paru le plus réussi, par sa maîtrise de la construction à deux voix, par la richesse du détail et la poésie de l’écriture, et simplement par la justesse du ton.

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L’homme étant un écrivain très prolixe, j’ai encore bien de quoi découvrir son œuvre et à travers elle l’histoire de l’Albanie : Le Palais des rêves et Le Général de l’armée morte figurent en première place parmi ceux que j’aimerais lire.

Ismail Kadaré, Les tambours de la pluie (Kështjella, 1970/1994). Trad. de l’albanais par Jusuf Vrioni. Fayard, 2001.

Avec ce billet je marque un nouvel ajout au tour d’horizon européen « Voisins Voisines » chez Anne.

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Péter Esterházy – Harmonia Cælestis

31F78FCBB4L._En choisissant de lire Harmonia Cælestis, je savais déjà que ce ne serait pas entièrement une partie de plaisir : l’auteur, Péter Esterházy, a une réputation d’écrivain post-moderne bien assise à laquelle je m’étais frottée il y a quelques années en lisant sa contribution à une anthologie de nouvelles hongroises du 20è siècle. Le titre était « The Miraculous Life of Prince Bluebeard » et j’étais restée perplexe, sinon dubitative.

Après cette introduction plus qu’alléchante, je peux dire que je suis sortie de la lecture des 609 pages d’Harmonia Cælestis toujours perplexe, mais moins dubitative.

Mais puisque le livre a pour sujet une histoire de la famille Esterházy, autant aussi présenter l’homme du point de vue familial : né en 1950, Péter Esterházy est l’un des rejetons de ce qui fut l’une des familles les plus puissantes d’Europe Centrale, tant politiquement et culturellement qu’au niveau économique et territorial (étant devenue le plus grand propriétaire terrien de la Hongrie au 18è siècle).

Dixit Péter, le nom d’Esterházy est synonyme de rêve : « qui saurait passer en revue toutes les douces mélodies qui résonnaient chez les Hongrois d’autrefois lorsqu’ils prononçaient le nom de mon père qui, en résumé. » (sic).

Nicolaus Esterházy, celui par qui tout a commencé

Nicolaus Esterházy, celui par qui tout a commencé

C’est donc en quelque sorte de l’intérieur qu’Esterházy raconte cette famille mais attention : loin d’être une biographie linéaire ou une saga familiale avec des bons et des méchants, Harmonia Cælestis est un livre touffu, exigeant, déstabilisant, qui joue sur les mots et la chronologie et où l’incertitude (mais qu’est-ce qu’il veut bien dire ici ?! Où s’arrête le réel, où commence l’imagination?) est autant le fil conducteur que les divers membres de cette famille.

C’est surtout vrai du premier livre, puisqu’il y en a deux bout à bout, l’un traduit par Joëlle Dufeuilly et l’autre par Agnès Járfás. Pour tout dire, le premier m’a vraiment fait l’effet d’un pensum (bizarrement, la présentation en paragraphes numérotés m’a fait penser à En Marge de Casanova de Miklós Szentkuthy, un livre des années 1930 au caractère lui aussi expérimental et dont je ne suis pas encore venue à bout).

« Tout, chez mon père, fonctionnait sur la base d’une logique zigzaguante, voire saute-moutonnante », écrit Esterházy au paragraphe 147 : « zigzaguant » et « saute-moutonnant » sont certainement deux qualificatifs très appropriés pour décrire la structure de ce premier livre. Logique il y a (sûrement), mais je ne suis pas tout à fait sûre si le but est de s’y perdre ou de s’y retrouver.

Ainsi, Esterházy saute allégrement d’un siècle à l’autre, d’une association d’idées à l’autre, d’un langage châtié façon vieux français à un autre beaucoup plus cru, voire obscène : au lecteur de suivre tant bien que mal (pour ma part, plutôt mal que bien). Des leitmotivs – les « mon père » et « ici apparaît le nom de mon père », les « c’est ainsi qu’ils firent connaissance » (le père et la mère), l’origine supposée du nom de famille, et j’en passe – rythment la lecture mais ne font que brouiller davantage les pistes, en créant une impression constante de déjà-vu qui se moque du passage du temps entre le 18è siècle de Marie Thérèse et les années 1970. Et si Esterházy semble parfois se poser pour s’attarder sur un personnage ou une histoire, ce n’est que pour repartir ensuite de façon encore plus délirante.

Ce qui a rendu la lecture un peu plus supportable, c’est quand même sa capacité à encapsuler de manière succincte une idée générale sur l’histoire de la Hongrie et des Hongrois :

« Le peuple de Kanizsa souffrit beaucoup avec le Turc, il aspirait vivement à s’en libérer, mais, tout de même, il aurait bien aimé qu’après le Turc ne vînt pas l’Allemand (qu’ensuite, après l’Allemand arriverait le Russe, personne n’aurait jamais osé l’imaginer ; qu’après le Russe personne ne vienne mais que ce soit presque comme si quelqu’un était encore là, encore moins).

« Selon son opinion, opinion partagée par la génération à laquelle il appartenait, la question des « larmes d’enfant » était facile à résoudre. Sur la balance de la révolution, la compote de fruits mélangés pesait visiblement plus lourd qu’une larme. »

« Mon père aimait passionnément la lecture, c’était sa vie, oui, mais ses doigts, à cause de l’embonpoint précédemment décrit, s’emboudinèrent à l’extrême. C’est pourquoi mon père engagea un « tourne-pages », un jeune homme qui, avec délicatesse et bon sens du rythme, tournait les pages. Aussi mon père lisait-il comme s’il jouait de la musique. Cela constitua plus tard, après la guerre, l’une des pluslourdes charges pesant contre lui : à travers la personne du tourne-pages, c’est tout le peuple hongrois qu’il aurait humilié. »

Par comparaison avec cet espèce de vieux meuble peinturluré, mangé de vrilles mais qui tient encore debout et dont on ne sait pas l’usage exact, qu’est la première partie, la deuxième fait l’effet d’un meuble Ikea monochrome basique.

Esterházy n’y jette pas aussi loin son filet, se contentant en général de prendre pour protagonistes son grand-père, son père et sa propre génération, et d’adopter un style beaucoup plus lisse (et qui m’a bien davantage plu). Mais, mais, ce n’est pas pour dire qu’il n’y a pas ici aussi de mirages, de faux-semblants et d’illusions voulues. Esterházy continue de jouer avec son lecteur et de se moquer de la frontière entre le vrai et son contraire. Le ton est donné dès le départ  :

« Les personnages de cette biographie romancée sont fictifs : ils n’ont ni existence légale ni épaisseur psychologique, sauf dans les pages du présent livre. Dans la réalité, ils n’existent pas et n’ont jamais existé. »

et fait écho à de nombreux passages du premier livre (« il est bigrement difficile de mentir quand on ne connaît point la vérité », « même s’il part de la réalité, ce livre doit être lu comme un roman, dont on ne peut exiger ni plus ni moins que ce qu’un roman peut offrir (tout) »). Ce n’est d’ailleurs pas le seul écho, puisque nombre d’anecdotes se retrouvent d’un livre à l’autre, souvent modifiées, peut-être pour accentuer l’incertitude créée par le passage du temps et ce qu’il fait à la mémoire.

Si j’ai davantage aimé le deuxième livre, c’est parce qu’en plus du style plus lisible, on a bien davantage l’impression de suivre les vies des protagonistes, que ce soit à l’époque des 133 jours communistes de Béla Kun en 1919 ou à celle de la relégation à la campagne des éléments subversifs qu’étaient censés représenter ces aristocrates dans les années 1950. On y lit par exemple de longs extraits d’une sorte de journal du grand-père sur la situation politique de l’époque, parsemés d’interjections de Péter Esterházy –

« Temps difficiles du point de vue personnel : ma femme étant le fille du président du gouvernement antibolchevique de Szeged, le commissaire du peuple Hamburger a eu la gentillesse de me féliciter en tant que mari de l’otage le plus précieux de la Commune. Gloire douteuse. Brièvement j’ai même passé quelques temps en prison, à la cave Batthyány, en tant qu’hôte des Gars de Lénine, Cserni et Cie, en laissant ma femme seule avec notre premier-né. [Ca, c’est mon petit papa ! Mon papa ! Mon père est né ! J’en ai le document !] »

Que ce document ait été fabriqué de toutes pièces ou qu’il contienne effectivement un témoignage du grand-père, cela importe finalement peu, de même que savoir si tel ou tel épisode est arrivé à l’un plutôt qu’à l’autre, ou pas du tout. Qu’il fallait se méfier, je le savais déjà, mais ce qui m’a mis la puce à l’oreille, c’est le passage où le grand-père rabroue son fils pour avoir pris un car sans billet.

« Dans ce cas, il se trouve maintenant, mon fils, que tu vas aller à la gare routière, acheter un billet et le déchirer.

– Et après ?

– C’est tout.

– Et je dois rapporter le billet ?

– Pourquoi le rapporterais-tu ?

– Pour te le montrer.

– Pour quoi faire ?

Mon père y est allé, en a acheté un et il l’a déchiré ; l’ordre s’est rétabli. »

C’est une histoire assez banale, c’est vrai, mais que j’avais déjà croisée dans un livre sur les aristocrates de Transylvanie, dans lequel une descendante des familles Pálffy et Apponyi (deux autres grandes familles aristocratiques hongroises) racontait exactement la même chose : « One time she took the train to Fót. She was too late to buy a ticket and no conductor came along, so she paid neither the fare nor a fine. When her father heard that, he made her go to the post office and buy stamps to the value of a train ticket to Fót, then bring them home and burn them. » Tous les aristocrates hongrois ont-ils une histoire similaire à leur nom, ou s’agit-il d’une histoire qui circule dans certains milieux et qu’Esterházy se serait approprié pour son propre compte ?

Il possède en tout cas bien l’art du recyclage, y compris d’une de ses publications à une autre. Ainsi, avant d’attaquer le deuxième livre, j’ai feuilleté « The Miraculous Life of Prince Bluebeard » pour me rappeler pourquoi son style m’avait tant déplu. Quelle n’a été ma surprise d’y lire un paragraphe sur un homme envoyé à Mauthausen, revenu avec juste la peau sur les os, qui devient membre du Parti Communiste en 1945, est emprisonné et libéré en 1956. Ce paragraphe, daté d’au moins avant 1995 et qui fait partie d’une nouvelle toute à fait différente, reprenait presque mot pour mot un paragraphe d’Harmonia Cælestis (paru en 2000, mais qui a apparemment été écrit pendant dix ans).

Esterházy, un plagieur et self-plagieur ? Probablement pas, ou du moins reprendre et ré-écrire semble pour lui faire partie du processus d’écriture post-moderne.

Cela m’amène à la question de la traduction, qui n’est jamais anodine mais surtout pas dans Harmonia Cælestis. Pendant toute la lecture de la première partie, même en saluant le travail de la traductrice qui n’a pas dû être facile du tout, je n’ai pas pu me départir de la pensée que la version hongroise est peut-être plus compréhensible dans la mesure où les jeux de mots et les allusions constantes y figurent avec toutes leurs facettes pas toujours traduisibles. La traductrice baisse d’ailleurs les bras à l’occasion, par exemple avec le « (cápa ! cápa ! : jeu de mot intraduisible) » qui clôt un paragraphe tournant autour du thème de la castration (la traductrice de la version anglaise n’y va pas par quatre chemins, elle donne la traduction littérale du mot – « shark! shark », c’est tout. Elle pense peut-être, avec raison, qu’une bizarrerie de plus ou de moins n’y changera rien.)

Par contre, ce qui m’a un peu plus dérangé, c’est que ces insertions de la traductrice figurent à l’intérieur du texte, sans changement de police de caractère, et qu’étant donné le style toujours changeant d’Esterházy il n’est pas toujours facile de voir quelles sont les explications de la traductrice et quelles celles d’Esterházy. La version hongroise contient aussi un long commentaire d’Esterházy dans lequel il explique un peu son procédé (« A sentence never stands in isolation ; it is always intertextual. If I write down a yes, that is always just a bit the last word of Joyce’s Ulysses as well. These borrowed words are interwoven into this text not for lack of my own but to show that literature is a commentary on our shared human experience. », pour reprendre la traduction anglaise), suivi d’une longue liste de personnes et de titres auxquels il a fait des emprunts plus ou moins direct. Ni l’un ni l’autre ne figure pas dans la traduction française, pourquoi ? C’est en tout cas dire que l’incertitude mentionnée plus haut comme fil directeur du livre fonctionne vraiment à tous les niveaux de l’écriture et de la lecture.

Tout ça ne m’aura pas laissé une impression entièrement plaisante, au cours surtout de la lecture de la première partie, mais Harmonia Cælestis m’aura certainement fait cogiter sur un type d’écriture auquel je ne suis pas habituée, et j’ai pris plaisir à y réfléchir et à écrire ce très long billet. Ce n’était donc pas une lecture tout à fait inutile, et je tenterais volontiers un autre livre une fois remise de celui-ci.

Photo: PIM.hu

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Ironie du sort, l’incertitude et les faux-semblants font partie du fondement même de la relation (réelle et écrite) entre Péter Esterházy et son père qu’il avait encensé dans Harmonia Cælestis : quelques jours après avoir terminé le livre en janvier 2000, il obtient accès aux documents collectés sur lui et sa famille durant la période communiste. Il pense trouver des informations sur la surveillance exercée sur lui, mais c’est en fait un dossier sur les activités d’indicateur menées par son père pendant plusieurs décennies qu’on lui tend. Du choc naît Revu et Corrigé, commencé aussitôt et publié deux ans plus tard, dans lequel il retranscrit le chemin parcouru pour réévaluer l’histoire de son père et sa propre réflexion sur l’histoire familiale menée dans Harmonia Cælestis.

Péter Esterházy, c’est aussi : un mathématicien de formation, un écrivain parmi les plus connus de la Hongrie aujourd’hui, une collection de prix et d’honneurs internationaux prestigieux (commandeur de l’Ordre des Arts et des Lettres, pour n’en citer qu’un), et plusieurs autres titres dont le dernier à sortir en français est Pas Question d’Art, sorti chez Gallimard l’année dernière.

Péter Esterházy, Harmonia Cælestis. Trad. du hongrois par Joëlle Dufeuilly et Agnès Járfás. Gallimard, 2001.

Je finis ce billet juste à temps pour l’émission d’Arte sur Péter Esterházy et Péter Nádas ce soir (émission à suivre aussi sur Tête de Lecture) et pour l’ajouter au tour d’horizon européen « Voisins Voisines » chez Anne.

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