Ismail Kadaré – Les tambours de la pluie

#Õ׉¿”ô|8oꌈ­Š_È?Šô|8qˆØ] ˆô|8a¤« Leur camp s’étend à perte de vue. La terre a disparu à nos yeux et nous en avons le cœur éteint. Nous sommes en quelque sorte restés seuls avec les nuages au-dessus de la tête, cependant qu’à nos pieds la multitude de tentes, comme une vision de cauchemar, s’emploie à créer un nouveau paysage, une sorte de monde de nulle part, si l’on peut dire. »

Le camp est celui des forces ottomanes, installées au pied d’une citadelle albanaise qu’elles s’apprêtent à assiéger : nous sommes au début du XVè siècle, et l’empire ottoman poursuit son avancée inexorable dans les Balkans.

C’est la chronique de cette campagne d’un été qu’Ismail Kadaré, la personnalité littéraire la plus connue d’Albanie, invente dans Les tambours de la pluie. Plus qu’un récit guerrier et sanglant, on y trouve à la fois une riche galerie de personnages et une atmosphère pesante et de plus en plus tendue à l’approche de l’assaut final.

Au fil du livre, Kadaré fait se suivre les récits des Albanais et des Ottomans. Celui des premiers, très court, donne voix à une personne non identifiée qui rend compte de l’état d’esprit des retranchés, de la soif qui les tenaille, de leurs interrogations sur les agissements des ennemis installés aux pieds de leurs murs. Ces chapitres encadrent et font écho à ceux, bien plus étoffés, sur les envahisseurs, les stratagèmes élaborés pour venir à bout de l’ennemi qui résiste, les exécutions des « traîtres », les danses des derviches et autres distractions pour maintenir le moral, le harcèlement nocturne par les troupes de Georges Castriote dit Skanderberg, grand héros des Albanais.

Sous la chaleur accablante, le siège piétine, les assauts se font plus violents et les décisions plus implacables, car même les plus puissants savent que leur destin dépend d’une victoire de moins en moins assurée et que celle-ci leur échappera dès que les tambours annonceront l’arrivée de la pluie d’automne.

Kadaré excelle dans ses descriptions, que ce soit de l’armée toute entière et de son foisonnement ou des personnages qui la composent. Ainsi l’intendant en chef, le chroniqueur, le poète, l’astrologue, le pacha Ugurlu Tursun et les femmes de son harem sont autant de personnages avec leurs diverses préoccupations, craintes et désirs quant à la vie au camp et la vie en général. Il n’est pas toujours facile de s’y retrouver, entre les capitaines des janissaires, des akindjis, des asapes, entre le mufti, le sanjakbey et l’allaybey, mais à travers eux le camp prend vie et c’est impressionnant : plus de 10,000 soldats venant des quatre coins du monde ottoman et même par-delà, des tentes à n’en plus finir, des bouches à nourrir, des têtes à occuper et des corps à soigner.

« Pour l’heure, elle était plongée dans les ténèbres, mais, dès l’aube, l’armée, plus chatoyante qu’un tapis persan, se déploierait de toutes parts. Une véritable floraison de panaches, de tentes, de crinières, de drapeaux blancs et bleus, et de croissants, de centaines et de centaines de croissants en cuivre, en argent, en soie, tombés comme dans un rêve. »

Au milieu de tout ça, la forteresse albanaise dont la noirceur et la croix, « cet instrument de torture », qui la surmonte, en font une présence opprimante pour les forces ottomanes qui ne peuvent qu’essayer de deviner ce qui se passe derrière ces hauts murs.

La quatrième de couverture suggère une double lecture avec un parallèle avec le « blocus implacable » imposé par les pays socialistes contre l’Albanie dans les années 1960. Je connais trop mal la trajectoire particulière de ce pays durant la période communiste pour pouvoir appréhender pleinement cette deuxième dimension, mais certains passages se prêtent très volontiers à une telle lecture. Ainsi du passage où l’intendant en chef dessille les yeux du chroniqueur en lui révélant que les cris de guerre utilisés durant les attaques sont choisis par le pouvoir central loin, très loin du camp, ou de l’atmosphère de paranoïa confinant à la folie qui s’installe parmi les préposés au creusement d’un tunnel devant passer sous les murs de la citadelle. C’est l’occasion pour le sosie du pacha, tombé en disgrâce et relégué sous terre, de faire quelques révélations à l’astrologue, lui aussi préposé au creusement pour n’avoir pas assez bien su lire le mouvement des étoiles.

« Il n’a pas voulu de moi, répéta l’autre, voilà pourquoi je croupis dans cette fosse. Ici, il y a beaucoup d’indésirables, autrement dit de condamnés. Des centaines d’autres sont placés sous surveillance. D’autres encore subissent des interrogatoires. Sans parler des torturés… As-tu tous tes sens ? demanda l’astrologue. Où se trouvent tous ces gens-là ? … Partout, répondit l’autre. La moitié de l’hôpital de campagne est sous les ordres de Kapduk aga. Beaucoup de médecins sont en fait des juges d’instruction. Derrière l’atelier de fonderie, sur le terrain vague, là… là règnent une véritable terreur… Quant aux espions, ils pullulent, il y en a même ici au fond de ce trou… Moi, je me déplace en permanence afin de brouiller mes traces. »

Nul besoin cependant de connaître sur le bout des doigts l’histoire médiévale et moderne de l’Albanie pour apprécier ce livre très humain sur le siège d’une citadelle médiévale à la frontière entre Orient et Occident. De la poignée de livres de Kadaré lus à ce jour, celui-ci m’a paru le plus réussi, par sa maîtrise de la construction à deux voix, par la richesse du détail et la poésie de l’écriture, et simplement par la justesse du ton.

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L’homme étant un écrivain très prolixe, j’ai encore bien de quoi découvrir son œuvre et à travers elle l’histoire de l’Albanie : Le Palais des rêves et Le Général de l’armée morte figurent en première place parmi ceux que j’aimerais lire.

Ismail Kadaré, Les tambours de la pluie (Kështjella, 1970/1994). Trad. de l’albanais par Jusuf Vrioni. Fayard, 2001.

Avec ce billet je marque un nouvel ajout au tour d’horizon européen « Voisins Voisines » chez Anne.

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2 commentaires on “Ismail Kadaré – Les tambours de la pluie”

  1. anne7500 dit :

    Et le premier livre albanias de l’année, il n’est jamais trop tard 😉

  2. […] Les tambours de la pluie, d’Ismail Kadaré : lu par Passage à l’Est […]


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