Youozas Baltouchis – La saga de Youza

41EX9gSZlIL._Des livres qui entreprennent de raconter l’histoire d’un pays au travers de la vie d’un personnage ou d’une famille, sur plusieurs dizaines d’années voire quelques siècles, il y en a beaucoup, surtout dans des pays à l’histoire toute en bouleversements tels que ceux d’Europe de l’Est. Si c’est réussi, si le pont entre Histoire et histoire se fait sans avoir trop l’air de donner des leçons ou de faire de la propagande, si les personnages sont assez bien mis en chair pour ne pas donner l’impression qu’ils sont juste un prétexte, si le rythme du passage des années et des événements est bien mtrisé, et si le style est au rendez-vous, alors c’est un genre que j’aime beaucoup.

Ça fait beaucoup de « si » et pouvoir tous les aligner n’est pas toujours gagné d’avance, j’en avais eu la preuve avec Le Livre des Pères du Hongrois Miklós Vámos, qui m’avait assez déçue. Avec La saga de Youza, du Lituanien Youozas Baltouchis, c’est tout le contraire : un livre tout simple, sans artifices de style ou de construction, mais avec une belle description d’un monde en plein changement, au travers d’un éventail restreint de personnages bien brossés.

Le principal, c’est Youza, simple paysan quelque part dans la campagne lituanienne du début du XXè siècle. Parce que la belle Vintsiouné lui a préféré le riche Stonkous, il quitte la ferme familiale et part s’installer, seul, sur les berges du Kaïralabé pour y vivre loin du monde. Pour les autres au village, c’est de la folie, personne ne s’est jamais installé sur ce grand marécage isolé et plein de dangers, et surtout pas seul. De plus, la nature y est avare de ses dons, la végétation est là pour le prouver.

Il arrivait assez souvent à Youza de se perdre dans de longues rêveries. Le matin surtout. Il s’arrêtait au milieu de mottes moutonneuses de sphaignes entre les bouleaux éplorés et rachitiques, et regardait ceux-ci longuement. Ils avaient bien des raisons de pleurer, ces pauvres bouleaux. Depuis des dizaines d’années, ils plongeaient leurs racines dans ces mottes de mousse, y cherchant leur nourriture sans rien trouver. Que pouvaient leur donner des mottes de mousses ou des flottis de lentilles d’eau ? Aussi n’avaient-ils pu ni grandir ni se ramifier, comme tous les arbres sont censés le faire ; ils avaient seulement réussi à rester debout, agitant leurs feuilles chétives et faisant craquer leurs fourches desséchées.

Mais Youza persiste et n’épargne pas ses forces : au fil des migrations des oiseaux, du gel et du dégel, il construit la maison, l’écurie, le puits, les bains, plante le potager, le verger, le champ de lin, installe la ruche, finissant par vivre presque confortablement malgré le souvenir de Vintsiouné qui le taraude. Personnage taciturne par nature, « des mots pour rien » est sa réponse la plus fréquente à ceux qui tentent de le faire changer d’avis, et même si son frère lui manque parfois, il ne sort que très rarement de son marécage durant le demi-siècle qu’il y vit.

Un quasi-ermite, voilà qui fait un drôle de témoin de l’Histoire qui suit son cours en parallèle, mais j’ai justement aimé le choix de Baltouchis de raconter le XXè siècle lituanien depuis le pas de porte de Youza plutôt que de le faire aller au cœur des événements.

Tout commence lorsque Youza, ayant repéré l’emplacement idéal pour creuser son puits, tombe sur des os humains. Aux habits de drap gris, il reconnaît un soldat russe, pour qui il fabrique un cercueil. Mais en sortant les os, voilà qu’apparaissent des habits en drap bleu foncé : un Russe du tsar et un Allemand du kaiser, tombés plusieurs années auparavant juste là où il s’est installé.

d’où sortaient donc ces deux-là ? Qui les avait descendus ? Qui les avait enterrés sur la butte avec cinq fusils ? Pas avec deux fusils, mais avec cinq, alors qu’il n’y avait que deux soldats. Mais peut-être qu’ils n’étaient pas deux ? Peut-être que des ossements, il y en avait dans la terre autant que de fusils ? Qu’il suffirait de creuser… Mais puisqu’il en était ainsi, puisqu’il en était vraiment ainsi, peut-être était-ce une illusion de croire que tous passaient à coté du Kaïrabalé, et personne à travers ? Par conséquent, était-il si seul que ça, Youza, sur son Kaïrabalé ?

Youza se sentit subitement si inquiet qu’il lui arriva dès lors de se lever la nuit. 

Les autres marques du passage du temps sont bien plus vivantes, que ce soit son frère Adomas qui lui rend visite pour lui conter ses déboires (le remembrement des terres sous les bolchéviques, les goûts changeants des Anglais pour les cochons engraissés en Lituanie), ou d’autres pour des raisons encore plus graves. Stonkous, le fils de koulaks qui échappe à la déportation et devient fervent fasciste ; Adomélis le bolchévique de première heure ; Konèle le taillandier, poursuivi avec femme et filles parce que juif : tous trouvent un refuge plus ou moins heureux dans les diverses cachettes aménagées dans la métairie de Youza.

Au travers de ces individus, ce sont des groupes entiers de la société locale et leur destin durant les années de guerre et de communisme qui sont représentés, de manière simplifiée mais très parlante. Youza, qui à chaque fois tombe des nues en apprenant ce que les pourchassés lui décrivent de chaque nouveau pouvoir qui s’installe, agit par simple humanité, sans se soucier de l’appartenance politique de l’un ou de l’autre (Baltouchis réserve quand même le plus mauvais rôle au fils Stonkous, fasciste tour à tour implorant et vicieusement violent, qui plus est fils l’arrogante Vintsiouné). Lui qui s’obstine à vivre en quasi-autarcie et à ne s’abaisser devant aucun pouvoir, sera finalement celui qui tirera le moins mal son épingle du jeu, et j’en ai fini par me demander si Youza, héros d’un livre paru alors que la Lituanie est encore l’une des Républiques socialistes soviétiques, n’est pas censé être une allégorie de ce que pourrait être la Lituanie si elle était libre et indépendante.

Mais Youza est avant tout son propre personnage, et La saga de Youza est aussi l’histoire émouvante d’un homme poursuivi jusqu’à la fin de sa vie par l’amour non partagé qu’il porte à Vintsiouné, amour que cet homme taciturne a du mal à admettre et formuler mais que Baltouchis se charge de décrire de manière pudique et vivante.

Youza ne la vit pas sortir. Il n’entendit pas non plus le claquement de la porte qui se refermait. Quand il revint à lui, il était toujours assis sur le banc où Vintsiouné lui avait ordonné de s’asseoir. Au dehors s’épaississaient les ténèbres de crépuscule et la pièce était emplir du parfum de Vintsiouné. De ce même parfum dont il s’était enivré lorsqu’il valsait avec elle au bord du lac, dans le bruissement des jeunes bouleaux, la tenant par la taille, elle, Vintsiouné. Elle fleurait alors la fraise mûre, et peut-être aussi une odeur âpre de bois-joli lézardant au soleil parmi les pins résineux, ou encore une senteur d’acore, dont les racines blanches baignaient dans l’eau des bords du lac. Non, personne d’autre au monde ne fleurait ce parfum-là. Elle seule. Seulement elle, Vintsiouné.

Difficile de réconcilier ces odeurs délicates d’un monde encore très régi par la nature, et la brutalité du métal des fusils et du cuir noir des vestes des activistes, mais Baltouchis les combine pour en faire un beau roman sur un homme qui s’attache à rester humain dans un monde qui l’est de moins en moins.

 220px-Juozas_Baltušis

Chercher des informations sur Youozas Baltouchis sur internet ne donne pas grand chose de plus que ce qui est donné sur la quatrième de couverture du livre : né en 1909 à Riga, il commence à travailler tout jeune, comme berger. Engagé politique anti-hitlérien à Moscou, il est publié à partir de 1940.

Élargir la recherche à Juozas Baltušis fait apparaître que son vrai nom était Albertas Juozenas, qu’il est décédé en 1991 à Vilnius, qu’il a été primé à deux reprises en Lituanie pour ses romans (1957 et 1980) et que La saga de Youza est le seul de ses (apparemment nombreux) livres et pièces de théâtre a avoir été traduits en français. Cette traduction vaut au roman d’obtenir le Prix du Meilleur livre étranger en 1991, troisième d’une série de primés balto-russes après Le Fou du Tsar de l’Estonien Jaan Kross (1990) et La Maison Pouchkine d’Andreï Bitov (1989).

Dire, comme le fait la quatrième de couverture, que La saga de Youza a fait de Youozas Baltouchis l’écrivain le plus célèbre de son pays est dire beaucoup et pas grand chose à la fois, étant donné à quel point les auteurs baltes sont peu connus en général. Le roman, dans sa traduction très recherchée par Denise Yoccoz-Neugnot vaut certainement la peine d’être redécouvert, que ce soit dans l’édition Alinea ou celle reprise par Pocket (2001).

Youozas Baltouchis, La saga de Youza (Sakmé apie Juza, 1979). Trad. du lituanien et du russe par Denise Yoccoz-Neugnot. Alinea, 1990.

Avec ce billet je marque un nouvel ajout au tour d’horizon européen « Voisins Voisines » chez Anne.

Publicités

10 commentaires on “Youozas Baltouchis – La saga de Youza”

  1. Anne dit :

    J’ai aimé découvrir l’histoire de l’Estonie au 20e siècle à travers Purge, de Sofi Oksanen par exemple. J’aime apprendre par les romans…

    • Même chose ici, tout en gardant à l’esprit qu’il faut savoir faire la part des choses entre histoire et fiction! J’ai lu beaucoup de bonnes choses à propos de Purge et il me tarde de mettre la main sur une copie, ça viendra…

  2. […] La saga de Youza, de Youozas Baltouchis : lu par Passage à l’Est […]

  3. Marilyne dit :

    Bonsoir, je découvre vos pages spécialisées via celle de Anne ( avec un livre qui m’a été plus que conseillé ). Je m’intéresse particulièrement aux littératures de l’Est sans les connaître comme vous. Très heureuse de cette rencontre.

    • Bonjour Marilyne, je suis ravie de vous voir ici et j’espere que vous trouverez un peu de quoi satisfaire votre curiosité quant aux littératures de l’Est. Si vous avez des recommendations a me faire, n’hésitez surtout pas!

  4. […] Youozas Baltouchis – La saga de Youza → […]

  5. rodet dit :

    La saga de Youza, un beau,un très beau livre sur la nature. Une traduction sans doute parfaite qui porte ce livre au zénith. La nature et l’histoire, mais l’histoire ne fait que passer au bout du chemin, ou à la porte de Youza sans qu’il n’y comprenne rien. Il subit avec une naïveté invraisemblable., il les aide tous sans un mot. Il ne sait pas aborder ses congénères, leur parler, mais il est avant tout bon comme le lui avait appris son grand père. Avec un côté moyenâgeux, à la limite « serf » qui accomplit sa besogne avec application sans modifier la tradition, les us et coutumes..
    Par contre quand la nature est décrite, c’est une féerie, les mots, les termes, les comparaisons rien ne manque. C’est du Jean Jacques Rousseau pour son amour de la nature , l’amour pour ses largesses comme pour ses exigences. Youza parle des abeilles avec passion, il décrit leur vol et là, nous les entendons voler, tourbillonner; Elles lui donnent des leçons de vie.
    Mais c’est aussi un livre sur la et les fraternités; Non pas comme ce qui existe entre des enfants élevés dans un nid douillet, sous climat clément. Les frères ne se parlent presque pas , Youza ne sait pas s’exprimer dans les sentiments mais il sera toujours actif quand il le faudra, avec une grande réserve. Tous peuvent compter sur lui .
    De tous les livres que j’ai lu, à plus de 65 ans , je reconnais que celui-ci est celui qui dépasse tous les autres; Ces pays nordiques, nous offrent une littérature encore trop méconnue. Dans ce roman je retrouve du roman russe, TostoÎ, Makine… et tant d’autres. C’est une histoire sans l’être vraiment, nous vivons au jour le jour, le quotidien avec la satisfaction du lecteur pour le texte bien écrit, sans fioritures, comme d’une tâche accomplit avec amour.
    La nature est décrite tel un documentaire filmé.

    • J’ai moi aussi beaucoup aimé cette très belle description de la nature et de ce que l’homme peut en tirer s’il sait l’écouter et s’en servir avec respect. La traduction très recherchée et le travail sur le vocabulaire rural servent vraiment bien cet aspect du livre. Ce côté-là m’a plutôt fait penser à certains romans de Genevoix pour son langage et sa proximité avec le monde de la nature.

  6. Dominique dit :

    Grâce à vous j’ai trouvé ce livre en occasion, il est sagement installé sur mon étagère et m’attend


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s