Quelques publications de début d’année

On commence par une belle moisson chez Noir sur Blanc avec :

Solstice d’hiver du serbe Svetislav Basara (je suis incapable de dire de quoi il s’agit);

Le Temps des femmes de la russe Elena Tchijova, un « roman à cinq voix » (féminines) dans la Leningrad des années 1960;

Saturne, du polonais Jacek Dehnel, un « roman familial d’une tension inouïe » autour du peintre Francisco de Goya ; et

(à venir en avril), Siège 13 de Tamás Dobozy. Je le mets ici même si Dobozy est un écrivain canadien (de parents hongrois) qui écrit en anglais. Siège 13 est une collection de nouvelles alternant entre Budapest pendant la seconde guerre mondiale et la diaspora hongroise nord-américaine.

Chez Gallimard, Le Miel du suisse-serbo-croate Slobodan Despot, un voyage au travers la Yougoslavie juste après la guerre, a déjà fait son apparition sur les blogs. J’ai aimé ce que Cécile en dit ici.

Gallimard ré-édite aussi, 40 ans après sa première publication, Le sang du ciel du polonais Piotr Rawicz : « quelque part dans une Ukraine qui n’est qu’une Ukraine de légende, Piotr Rawicz parvient à reconstituer, dans un rythme sauvage, l’univers hallucinant de la persécution nazie, à dépeindre le mécanisme de l’extermination d’un peuple. »

Chez Phébus, Cette nuit, je l’ai vue, du slovène Drago Jančar, un roman sur un couple et sur la Slovénie de la seconde guerre mondiale.

Les Zweig-ophiles peuvent se réjouir de la publication de la correspondance d’un écrivain phare de la Mitteleuropa et de l’allemand Klaus Mann couvrant la période 1925-1941, aussi chez Phébus (parution prévue en mars).

Aux Éditions Non Lieu, Nous étions cinq, du tchèque Karel Polacek, un roman sur l’enfance dans une ville de province de Bohème du début du XXè siècle et durant la seconde guerre mondiale, que les Éditions Non Lieu comparent à La guerre des Boutons de Louis Pergaud.

Chez Libretto, Le journal d’un loup du polonais Mariusz Wilk. Un livre classé autobiographie sur les six années passées sur les îles Solovki en 1991 par cet adepte du grand nord scandinave et russe. Une poignée de livres de Mariusz Wilk existe aussi aux Éditions Noir sur Blanc avec à chaque fois une couverture magnifique.

Les étrangers du hongrois Sándor Márai sort chez Le livre de poche en version… poche (le grand format est chez Albin Michel) et relate les deux années parisiennes d’un jeune Hongrois dans les années 1920, tirant probablement son inspiration d’un épisode similaire de la vie de Márai. A ne pas confondre avec L’étrangère, autre roman de Márai.

Chez Galaade, L’écrivain fantôme du serbe Zoran Živković, un « surprenant thriller littéraire sans cadavre ni assassin ».

Et puis, même si c’est déjà paru il y a quelques mois et est plus axé image que littérature, mention spéciale pour Roumanie, un autre regard, aux Éditions Le Monde Autrement. L’album a l’air très sympathique et est le dernier-né d’une série qui comporte aussi des titres sur la Slovaquie, l’Albanie, la Géorgie, l’Ouzbékistan et le Pakistan.

Edit du 26/2 : Sandrine me signale les éditions Mirobole, qui publient en avril Des mille et une façons de quitter la Moldavie de Vladimir Lortchenkov, et Cécile Dans les docks de Braïla du roumain Panaït Istrati aux éditions Sillage. Merci à toutes les deux !

Edit du 3/3 : Je rajoute à la liste Le char et le trolley, du journaliste et écrivain tchèque francophone Martin Daneš chez Vents d’ailleurs. Le livre est écrit directement en français. Le contexte : Tchécoslovaquie, à la fin des années 1960.


Petit guide de la Hongrie, chapitre 2: Kálmán Mikszáth – Un étrange mariage

136144« Il y avait encore un cinquième diable, car en de telles circonstances, toute l’Armada est présente. Ce cinquième diable proposa : ‘Écoute-moi Dőry, je veux te donner un bon conseil… Une idée hardie, il est vrai, mais possible à réaliser…’ ».

De cette idée hardie découle toute l’histoire d’Un étrange mariage, un mariage doublé de fiançailles bien longues dont les participants se cherchent et s’évitent pour le malheur des uns et le bonheur des autres – y compris le lecteur.

Un étrange mariage est le premier roman que je lis de Kálmán Mikszáth, auteur hongrois très populaire de la fin du XIXè siècle. Je lui ai trouvé quelques faiblesses, mais il s’est bien racheté grâce au savoureux de l’histoire, à l’enjouement du style et au portrait qu’il brosse d’une certaine société hongroise.

J’avais choisi Un étrange mariage, publié en 1900, comme deuxième chapitre de mon exploration de la littérature hongroise du siècle et demi dernier, mais Mikszáth nous plonge en fait bien plus en arrière, « il y a de cela environ quatre-vingts ans, » pour nous conter des faits dont il promet qu’ils se sont passés comme il s’apprête à les décrire.

Nous faisons connaissance avec notre « héros » alors qu’il chemine à pied par une belle journée de printemps avec son ami Zsiga Bernáth, en direction de la maison où ils doivent passer leurs vacances. János Buttler, comte de son état et futur propriétaire (à sa majorité) d’immenses domaines, est présentement étudiant à Sárospatak et bientôt occupé à de vaines tentatives pour attraper deux poulettes dans la cour de l’aubergiste Tóth en vue de remplir leur estomac creusé par la marche.

En ce temps-là, les étudiants n’étaient pas encore gâtés comme à présent. La canne de rotin tenait la première place dans le matériel d’enseignement et le « hue mes deux jambes » dans les moyens de transport. En outre, les étudiants avaient toujours le ventre creux, et même bien plus que de nos jours.

Ce déjeuner, ils le prendront finalement chez le baron et chef de district István Dőry, en compagnie de Mariska, la fille de la maison, du prêtre paroissial János Szecsenka, et du chimpanzé Kipi. Après avoir passé une courte nuit chez Dőry, voilà les deux étudiants repartis pour leur but final, le domaine familial de Bornóc, et leurs voisins le vieux Horváth et sa jolie fille Piroska.

Deux étudiants, dont un bien naïf, deux filles en âge d’être mariées, deux pères aimants à leur manière, un prêtre peu scrupuleux, et un aubergiste au grand cœur : nous avons rencontré presque tous les acteurs principaux de cette comédie noire qui, sous la plume de Mikszáth, vont s’affronter pendant des années.

Car Buttler, tombé sous le charme d’une jolie fille, tombe aussi pendant ses vacances dans les rets d’une autre bien plus déterminée, et le voilà tout à la fois fiancé, marié de force, et contraint de courir les tribunaux, d’Eger à Vienne et de Vienne à Rome, pour qu’ils décident lequel des deux anneaux il pourra garder à son doigt.

J’écris comédie noire par manque de meilleure description, parce que le sort du pauvre János n’est vraiment pas enviable, victime qu’il l’est d’un complot diabolique mené par un homme au pouvoir local démesuré (et que même la fortune Buttler ne peut contrecarrer) et allié avec un corps ecclésiastique qui sait très bien où sont ses intérêts. Même s’il est entouré de gens de bonne volonté et de bon conseil, János n’est pas vraiment à la hauteur, étant donné qu’il est plutôt enclin à la douce rêverie et aux accès de désespoir face aux coups du sort, qu’à oeuvrer pour sa propre cause.

János est en fait un personnage assez incongru, jeune romantique embourbé dans une époque et une situation qui ne se prêtent pas du tout au romantisme : il lui faudrait de la ruse, du flair, de la psychologie et beaucoup d’entregent pour soudoyer les bonnes personnes. Il en montrera finalement sur le tard, mais pour une grande partie du livre il m’a surtout fait l’effet d’un grand dadais sans caractère. Pour moi c’était un des points faibles du livre, j’ai du mal à croire à l’amour réciproque d’un jeune naïf et d’une fiancée pas très dégourdie non plus (au moins au début), surtout s’ils ne se voient que peut-être dix fois pendant de très, très longues fiançailles. Heureusement Mikszáth ne prend pas non plus trop au sérieux ce genre d’amour à l’eau de rose qui devait sûrement faire soupirer les jeunes filles et les vieilles dames à l’âme sensible de son époque.

Deux seuls thèmes étaient accordés à l’homme : le temps et « de quoi avez-vous rêvé ? » Les spirituels dialogues qui se trouvent dans les romans ne sont que des fictions. Comme, dans les peintures de Raphaël, les arbres qui n’ont jamais existé. Les jeunes parlaient peu. (Une fois mariées, les filles se rattrapaient bien.) Leurs phrases étaient simplettes. Il y avait de longs silences, coupés par des questions, de ce genre : « A quoi pensez-vous, en ce moment, Mademoiselle ? » A cet instant, la demoiselle tressaillait : « Devinez-le. »

Heureusement Mikszáth est bien loin d’infliger à ses lecteurs ce genre de non-dialogues !

De tout manière, l’histoire d’Un étrange mariage va bien au-delà des infortunes personnelles du jeune Buttler. C’est toute une époque qui y est décrite et souvent critiquée et, surtout, Mikszáth s’en donne à cœur joie pour vilipender le clergé et toute l’Église catholique.

Dès le départ (c’est durant un jeudi « soi-disant saint » que nous trouvons nos deux étudiants en chemin) on sent que Mikszáth se fiche des camps religieux en général et de la religion catholique en particulier. Ainsi du prêtre Szecsenka, présenté au lecteur après une description de Mariska et de sa gouvernante francaise, les deux femmes de la maison Dőry :

A l’arrière-plan, une troisième jupe froufroutait, boutonnée depuis le cou jusqu’à la cheville. Elle recouvrait les membres bien faits du révérendissime János Szecsenka, prêtre paroissial. C’était un jeune curé, beau de sa personne, aux yeux bleus, aux joues colorées, avec l’amorce d’un double-menton. Sur ses lèvres rasées, errait un sourire moqueur. Il ressemblait plus à un petit abbé de la cour des rois de France, qu’à un curé de village hongrois.

Pour le malheur de Buttler, ce petit curé se révélera bien moins féminin que ne le laisse présager cette soutane froufroutante, et tous les autres représentants de l’Église catholique rencontrés au détour des pages (et ils sont assez nombreux) sont aussi présentés sous des traits plutôt ridicules ou mauvais qu’angéliques. Sans doute le fait que l’histoire se passe dans le nord-est de la Hongrie n’est pas anodin. La région est réputée pour ses vins (le Tokaj coule à flots dans le livre aussi) autant que pour être l’un des bastions du protestantisme hongrois, où calvinistes et luthériens côtoient de manière plus ou moins amicale les catholiques.

Le calviniste se moquait du papiste, le papiste de la mauvaise tête du parpaillot et le luthérien des deux autres. Ce qui avait été, il y avait encore un demi siècle, une lutte de classes sanglante, était devenu maintenant un aimable objet de taquinerie autour de la nappe blanche. Les particularités des luthériens étaient réunies en treize points humoristiques. Le luthérien porte une carotte dans sa blague à tabac, grimpe en voiture du pied gauche, le soir, en allumant sa pipe, laisse reposer le tuyau au travers de sa femme, etc.

Maintenant on ne s’attaquait plus aux clochers, mais simplement à leurs tintements particuliers. La grande cloche calviniste bourdonnait lourdement, grossièrement : « Que le diable te patrafiole », celle des catholiques tintinnabulait : « Jésus-Maria, Jésus-Maria », et la cloche des luthériens faisait résonner « Ni ici, ni là, ni ici, ni là . » A cette époque, on aiguisait son esprit sur de telles matières.

Buttler, étudiant au collège protestant de Sárospatak, n’est donc pas à ranger dans le même camp que les Dőry et leurs accointances papistes, ce qui pèse fort dans la balance du sort, parce que derrière le prêtre parjure se profilent la cour impériale viennoise, résolument catholique, et le Saint Siège. D’où les déboires juridiques de János qui s’éternisent.

Pendant ce temps les pages tournent agréablement mais, au bout de plusieurs rebondissements qui n’allaient pas dans le sens des intérêts de János, j’en suis venue à me demander quelle fin Mikszáth réservait à cette histoire tant je ne voyais pas de résolution à 50, 40, 30 pages de la fin. Et rien dans le style ne faisait penser qu’il pourrait y avoir autre chose qu’une « bonne » fin ! Finalement, ça se termine de manière très étrange, un peu à l’image de cet étrange mariage qui poursuit János, avec une entourloupette tout à fait imprévisible mais qui après coup m’a fait penser à la fin des Baradlay et d’un autre livre de Mór Jókai, Arany Ember (L’homme en or) : si on ne peut ni changer ni renverser un pouvoir plus fort que soi, alors c’est soi-même qu’il faut changer.

Mikszáth part d’un fait divers provincial (mais qui apparemment a du vrai et avait fait scandale en son temps) pour écrire une histoire amusante doublée d’une morale à teinte politique que les lecteurs de son temps ne devaient avoir aucun mal à saisir. Les allusions sont toutes aussi claires pour le lecteur d’aujourd’hui, qui peut aussi se régaler de la bonhomie, l’audace et la truculence des personnages et du style de Mikszáth, qui ont très bien vieilli.

Ce qui est certain, c’est que je ne pourrais plus aller chez un caviste hongrois et passer devant une bouteille de vin étiquetée Gróf Buttler (la même famille, apparemment, mais reprise récemment par quelqu’un d’autre), sans penser à l’ancêtre János et à son étrange mariage.

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Comme Jókai, Mikszáth fait partie du panthéon des écrivains hongrois qu’on enseigne à l’école et que tout le monde connaît … en Hongrie mais pas à l’étranger. Seul son Parapluie de Saint-Pierre, réédité en 2007 par Viviane Hamy, est facilement trouvable. L’édition d’Un étrange mariage que j’ai utilisée date de 1967, vient des éditions Corvina de Budapest, et est quasiment introuvable sauf en bibliothèque, ou en seconde main. C’est dommage et c’est pourquoi j’ai préféré lire celui-ci tant que je peux mettre la main dessus.

Mikszáth est né en 1847, dans le village de Szklabonya. Pas facile de trouver ce village sur la carte, puisqu’aujourd’hui il fait partie de la Slovaquie sous le nom de Sklabiná, mais les Hongrois l’appellent Mikszáthfalva (« village de Mikszáth »), nom qui lui a été décerné en 1910, l’année de la mort de Mikszáth, en honneur de l’écrivain.

Né dans une famille de la petite nobilité, il prend comme beaucoup le chemin de Budapest pour y faire son droit et s’y installe. Il préfère finalement le journalisme au droit, s’essayant aussi à la littérature sans au début y rencontrer beaucoup de succès. Sa région d’origine et son mélange d’habitants slovaques et de hongrois (ceux de la minorité Palóc) lui fournissent le matériau pour ses deux livres qui le font enfin remarquer, Tót atyafiak (1881, Les cousins slovaques ?*), et A jó palóczok (1882, Les bonnes gens de Palóc). L’anecdote, la description comique et satirique de la paysannerie et de la petite noblesse provinciale, et des épisodes de l’histoire hongroise, sont parmi les thèmes qui alimentent ses livres dont Le Parapluie de Saint Pierre (1895), Le siège de Beszterce (1896), L’affaire du jeune Noszty avec Mari Tóth (1908) et La Ville Noire (1910) sont avec Un étrange mariage les plus connus. Il s’engage aussi en politique aux côtés des Libéraux, une expérience qui lui permet aussi d’enrichir sa connaissance des bons et des mauvais aspects de la société et de la politique hongroises.

Pour avoir un autre aperçu du style de Mikszáth, le premier chapitre de La Ville Noire est à lire ici.

* les titres non-italicisés sont ma traduction.

Kálmán Mikszáth, Un étrange mariage (Különös házasság, 1900). Trad. du hongrois par Hubert Montarier. Corvina, 1967.


Jurek Becker – Sleepless Days

119717Après The File, voici le récit d’une quête bien différente dans l’Allemagne de l’Est des années 1970. Ecrit à l’origine en allemand, le livre est traduit en anglais mais pas en français (une traduction possible du titre : Jours sans sommeil).

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Simrock, marié, père d’une fille, professeur d’allemand et d’histoire et heureux locataire d’un deux-pièces, mène en apparence une vie très anodine. Ceci jusqu’au jour où, à la première page du livre et à l’âge de 36 ans, il ressent une douleur du côté du cœur.

 

Plus que l’inquiétude face à l’approche de la mort, c’est le début d’une longue prise de conscience du mal-être qui l’habite : il n’est pas très heureux avec sa femme, sa fille est assez distante, son travail et sa vie lui paraissent vide de sens. Tout à coup, il prend peur à l’idée qu’à moins de tout reprendre par le début, le reste de sa vie s’écoulera de la même manière, et il décide de reprendre son destin en main pour se construire une vie qui a du sens.

Sauf qu’à Berlin-Est à l’époque du régime communiste, où vit Simrock, tout petit changement d’habitude peut vite avoir l’effet d’une rébellion, tant les habitants sont priés de ne pas trop réfléchir et de se plier aux décisions prises pour eux, que ce soit dans leur vie personnelle (les listes d’attente pour les appartements), professionnelle (les programmes scolaires trop chargés pour que professeurs ou élèves aient le temps de développer leurs propres idées) ou de citoyen (le droit ou non de traverser la frontière pour s’installer autre part).

En décidant de se prendre en main, Simrock met donc le doigt dans un engrenage où, ayant cassé le mur pour voir ce qu’il y a derrière, il s’aperçoit qu’il y en a toujours un autre, puis un autre, et un autre, qu’il lui faut démolir pour obtenir un semblant de liberté et d’individualité.

L‘effort de Simrock est mené de front avec celui de devenir un être humain tout simplement, tant il se paraît avoir été dénué de sentiments pendant son existence.

It was this unconditional aspect that accounts for his unhappiness, a disregard for himself as an individual that for many years he had not admitted to himself.

Le livre est narré à la troisième personne, par un observateur extérieur à Simrock. Simrock lui-même apparaît au début du livre comme un observateur très détaché de ses propres sentiments, presque cartésien dans sa manière d’analyser ses pensées, ses émotions, ses actions. Pour lui, il faut tout reprendre depuis le départ, et même les bases doivent être sondées pour être sure qu’elles sont les bonnes.

The first thing to do, Simrock told himself, in order not to be at the mercy of future events like a leaf in the wind, was to draft a kind of plan for the new start. 

Sleepless Days est un récit silencieusement courageux, où les actes de bravoure sont d’autant plus frappants qu’ils prennent place surtout dans l’esprit d’un homme. Écrit en 1978, c’est aussi un portrait sur le vif et vu de l’intérieur de l’Allemagne de l’Est, très différent du The File de Timothy Garton Ash : pas de dénonciations, ni de police secrète, juste la main lourde de l’administration qui s’abat pour punir. Le livre se termine alors que Simrock, déchu de son poste, attendant la sortie de prison de sa nouvelle compagne, commence à reconnaître que de telles pertes constituent pour lui une petite victoire, même si rien n’a changé autour de lui.

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Né en Pologne vers 1937 (sa date de naissance exacte n’est pas connue, ayant été falsifiée par son père pour lui éviter la déportation, puis oubliée), Jurek Becker survit au ghetto de Lodz, et aux camps de Ravensbrück et Sachsenhausen avant de s’installer avec son père à Berlin (Berlin-Est). Scénariste, il écrit Jakob der Lügner, dont il tire aussi un roman (1969 ; traduit en français sous le titre Jacob le Menteur). Le roman et le film obtiennent tous deux un grand succès (Ours d’Argent au festival de Berlin pour le film, prix Charles Veillon en Suisse et Heinrich-Mann-Preiss en RDA pour le livre). Suivent d’autre scénarios et romans, certains écrits après son départ de la RDA en 1977 (certaines sources parlent de son refus de se plier aux exigences de la censure pour Sleepless Days, d’autres de son engagement en faveur de deux personnalités artistiques de RDA). Il décède en 1997.

Jurek Becker, Sleepless Days (Schlaflose Tage, 1978). Trad. de l’allemand par Leila Vennewitz. Paladin, 1986.


Timothy Garton Ash – The File. A Personal History

J’ai une définition assez large de « l’Est » dont la littérature est l’objet de ce blog : en gros tout ce qui est à l’est de la ligne Allemagne/Autriche/Italie et à l’ouest de la Russie. Évidemment, c’est totalement arbitraire : Vienne, par exemple, c’est tout-à-fait l’Europe centrale, et pourquoi ne pas prendre en compte aussi l’ex-Allemagne de l’Est qui, après tout, partage le même héritage communiste que les autres pays représentés ici ?

Comme je n’ai pas vraiment de bonne réponse à ce pourquoi (sauf que du coup le blog pourrait devenir un grand fourre-tout!) et parce que quelque fois je lis des livres trop formidables pour ne pas être partagés, je fais une petite entorse aujourd’hui pour présenter The File (Le Dossier), de Timothy Garton Ash.

 The file

A ma connaissance, ce livre n’existe pas en français (loriginal est en anglais) et c’est vraiment dommage tellement ce livre sur la confrontation entre un homme et son fichier de la Stasi est intelligemment pensé, écrit et construit. Difficile en plus de ne pas penser au film La vie des autres qui avait remporté un tel succès après sa sortie en 2006, à la différence qu’il s’agit ici de l’histoire personnelle de Garton Ash.

Après l’ouverture des archives du « Ministère de la Sécurité d’État » (Stasi) suivant la chute du régime est-allemand, celui-ci se découvre, comme des centaines de milliers d’autres Allemands et une poignée d’étrangers, un dossier, datant du tournant des années 1970 et 1980, époque où il s’était installé à Berlin-Ouest, puis Berlin-Est, pour travailler sur la thèse de doctorat qu’il prépare à l’université d’Oxford sur Berlin sous Hitler. A la lecture de ces 325 pages de rapports où il apparaît sous le nom de code flatteur « Romeo », il se donne pour tâche de retourner envers la machine Stasi tous les efforts qu’elle a déployé pour le traquer, en comparant son dossier avec ses propres souvenirs et en cherchant à rencontrer toutes les personnes qui ont croisé son chemin à cette époque.

So that was their “plan of action”, then. My plan of action, now, is to investigate their investigation of me. I shall pursue their inquiry through this file, try to track down both the informers and the officers on my case, consult other files, compare the Stasi record with my own memories, with the diaries and notes I kept at the time, and with the political history I have since written about this period. And I shall see what I find.

Le livre, publié en 1997, est le résultat de cette enquête et est écrit avec à la fois la connaissance profonde de l’historien, la ténacité et le style du journaliste et la compassion de l’être humain. Par-delà cette confrontation inattendue avec son soi plus jeune, c’est un grand questionnement sur comment un système de surveillance d’une telle ampleur pouvait fonctionner, sur les conséquences qu’il a encore après la chute du Mur et surtout sur les motivations des gens qui y ont contribué.

Il faut dire que Garton Ash est vraiment bien placé pour écrire ce genre de livre. Déjà, étudiant à Berlin, il avait été frappé par les parallèles entre l’Allemagne nazie et celle dans laquelle il évoluait, avec toujours à l’esprit la question de comment et pourquoi certains rejoignent la résistance à une dictature et d’autres la servent. Hors ses recherches, il s’était aussi beaucoup investi comme observateur de l’Allemagne de Honecker, écrivant sur ce sujet pour des journaux anglais ainsi qu’un livre en allemand qui lui vaut d’être privé d’accès à la RDA pendant plusieurs années. Petit à petit, il avait bifurqué de l’Allemagne nazie à tout l’espace communiste, s’intéressant aux mouvements dissidents de la Hongrie, de la Tchécoslovaquie et, surtout, de la Pologne (c’est l’époque de l’émergence de Solidarnosc et de l’instauration de la loi martiale, l’époque aussi où il rencontre sa femme polonaise). C’est dire à quel point sa quête personnelle avec The File rejoint et prolonge sa carrière intellectuelle !

Une fois ce contexte établi, ses rencontres avec les personnes dont le nom apparaît dans son dossier sont un des aspects passionnants du livre. Les chapitres montent en intensité, reconstruisant autant que possible l’histoire des amis sûrs, de ceux moins sûrs, puis de ceux qui s’avèrent avoir été informateurs et, enfin, des officiers de la Stasi.

Pour un livre écrit si peu de temps après la chute du communisme et juste une quinzaine d’années après son épisode berlinois, il n’est pas si surprenant que Garton Ash ait pu retrouver tant de ces personnes, mais ce qui m’a surpris c’est à la fois la facilité, et le fait qu’à de rares exceptions près ces personnes ont accepté de lui parler. Nous lisons Garton Ash parler aux officiers qui ont établi son dossier, nous écoutons avec lui leurs trajectoires (souvent des hommes dont le père a disparu pendant la seconde guerre mondiale et/ou qui ont été élevés dans une grande pauvreté, pour qui travailler pour l’état communiste était une échappatoire), leurs tentatives pour expliquer leurs choix ou s’exonérer en faisant passer les responsabilités aux épaules du voisin, du chef, des circonstances etc. Garton Ash est souvent loin d’être convaincu par leurs arguments et il rencontre parfois des gens qui se disent prêts à tout recommencer s’il le fallait, mais il y aussi ceux qui semblent avoir préservé une certaine droiture, et ceux qui ont trop souffert pour pouvoir être condamnés par un autre homme.

Derrière ces portraits se tiennent aussi des centaines de milliers d’individus, collaborateurs et victimes, occupés à réévaluer leur passé à la lumière des dossiers nouvellement accessibles, avec toutes les découvertes bonnes ou mauvaises que cela implique.

You must imagine conversations like this taking place every evening, in kitchens and sitting rooms all over Germans. Painful encounters, truth-telling, friendship-demolishing, life-haunting. Hundreds, thousands of such encounters, as the awful power of knowledge is passed down from the Stasi to the employees of the Gauck Authority, and from the employees of the Gauck Authority to individuals like me, who then hold the lives of other people in our hands, in a way that most of us would never otherwise do.

(La Gauck Authority, ou Administration Gauck, est le nom couramment donné à l’organisation en charge de la documentation de la Stasi. Joachim Gauck, son premier commissaire, est aujourd’hui le président allemand).

Si Garton Ash évite tout voyeurisme ou sensationnalisme, c’est aussi parce qu’à part sa connaissance du sujet et son côté humain, il garde à l’esprit que personne ne sait ce qui se serait passé si les rôles avaient été inversé et la Grande-Bretagne avait été un pays communiste : aurait-elle aussi eu beaucoup de collaborateurs ? Dans les derniers chapitres, il ouvre aussi le débat sur l’influence énorme et incontrôlée des services secrets britanniques, auxquels il s’était frotté dans sa jeunesse (Oxford étant traditionnellement un bon terrain de recrutement). Je ne sais pas si, à l’époque de la sortie du livre, ce genre de préoccupation était pris très au sérieux, mais aujourd’hui, avec toutes les révélations sur GCHQ, son équivalent américain NSA, et les programmes de collecte de métadonnées, il y a vraiment de quoi se poser la question.

The File existe apparemment en seize langues, il ne reste qu’à espérer que le français sera un jour la 17è. C’est un livre à lire et à relire.

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Timothy Garton Ash est aujourd’hui un intellectuel reconnu, historien, essayiste, journaliste, professeur d’études européennes à l’université d’Oxford et auteur de nombreux livres dont Au nom de l’Europe. L’Allemagne dans un continent divisé et La chaudière (portant respectivement sur la réunification de l’Allemagne et l’Europe centrale entre 1980 et 1990) existent en français. Pour moi, Garton Ash est aussi est un des héros de la reconnaissance de la littérature d’Europe centrale en anglais, ayant par exemple mis sur pied la collection Central European Classics de la CEU Press à qui je dois mon exemplaire de l’excellent The Doll (La Poupée) de Boleslaw Prus et bien d’autres découvertes d’auteurs hongrois, tchèques, lettons, croates ou autres des XIXè et XXè siècles.

Timothy Garton Ash, The File. A Personal History. Vintage, 1997.