Timothy Garton Ash – The File. A Personal History

J’ai une définition assez large de « l’Est » dont la littérature est l’objet de ce blog : en gros tout ce qui est à l’est de la ligne Allemagne/Autriche/Italie et à l’ouest de la Russie. Évidemment, c’est totalement arbitraire : Vienne, par exemple, c’est tout-à-fait l’Europe centrale, et pourquoi ne pas prendre en compte aussi l’ex-Allemagne de l’Est qui, après tout, partage le même héritage communiste que les autres pays représentés ici ?

Comme je n’ai pas vraiment de bonne réponse à ce pourquoi (sauf que du coup le blog pourrait devenir un grand fourre-tout!) et parce que quelque fois je lis des livres trop formidables pour ne pas être partagés, je fais une petite entorse aujourd’hui pour présenter The File (Le Dossier), de Timothy Garton Ash.

 The file

A ma connaissance, ce livre n’existe pas en français (loriginal est en anglais) et c’est vraiment dommage tellement ce livre sur la confrontation entre un homme et son fichier de la Stasi est intelligemment pensé, écrit et construit. Difficile en plus de ne pas penser au film La vie des autres qui avait remporté un tel succès après sa sortie en 2006, à la différence qu’il s’agit ici de l’histoire personnelle de Garton Ash.

Après l’ouverture des archives du « Ministère de la Sécurité d’État » (Stasi) suivant la chute du régime est-allemand, celui-ci se découvre, comme des centaines de milliers d’autres Allemands et une poignée d’étrangers, un dossier, datant du tournant des années 1970 et 1980, époque où il s’était installé à Berlin-Ouest, puis Berlin-Est, pour travailler sur la thèse de doctorat qu’il prépare à l’université d’Oxford sur Berlin sous Hitler. A la lecture de ces 325 pages de rapports où il apparaît sous le nom de code flatteur « Romeo », il se donne pour tâche de retourner envers la machine Stasi tous les efforts qu’elle a déployé pour le traquer, en comparant son dossier avec ses propres souvenirs et en cherchant à rencontrer toutes les personnes qui ont croisé son chemin à cette époque.

So that was their “plan of action”, then. My plan of action, now, is to investigate their investigation of me. I shall pursue their inquiry through this file, try to track down both the informers and the officers on my case, consult other files, compare the Stasi record with my own memories, with the diaries and notes I kept at the time, and with the political history I have since written about this period. And I shall see what I find.

Le livre, publié en 1997, est le résultat de cette enquête et est écrit avec à la fois la connaissance profonde de l’historien, la ténacité et le style du journaliste et la compassion de l’être humain. Par-delà cette confrontation inattendue avec son soi plus jeune, c’est un grand questionnement sur comment un système de surveillance d’une telle ampleur pouvait fonctionner, sur les conséquences qu’il a encore après la chute du Mur et surtout sur les motivations des gens qui y ont contribué.

Il faut dire que Garton Ash est vraiment bien placé pour écrire ce genre de livre. Déjà, étudiant à Berlin, il avait été frappé par les parallèles entre l’Allemagne nazie et celle dans laquelle il évoluait, avec toujours à l’esprit la question de comment et pourquoi certains rejoignent la résistance à une dictature et d’autres la servent. Hors ses recherches, il s’était aussi beaucoup investi comme observateur de l’Allemagne de Honecker, écrivant sur ce sujet pour des journaux anglais ainsi qu’un livre en allemand qui lui vaut d’être privé d’accès à la RDA pendant plusieurs années. Petit à petit, il avait bifurqué de l’Allemagne nazie à tout l’espace communiste, s’intéressant aux mouvements dissidents de la Hongrie, de la Tchécoslovaquie et, surtout, de la Pologne (c’est l’époque de l’émergence de Solidarnosc et de l’instauration de la loi martiale, l’époque aussi où il rencontre sa femme polonaise). C’est dire à quel point sa quête personnelle avec The File rejoint et prolonge sa carrière intellectuelle !

Une fois ce contexte établi, ses rencontres avec les personnes dont le nom apparaît dans son dossier sont un des aspects passionnants du livre. Les chapitres montent en intensité, reconstruisant autant que possible l’histoire des amis sûrs, de ceux moins sûrs, puis de ceux qui s’avèrent avoir été informateurs et, enfin, des officiers de la Stasi.

Pour un livre écrit si peu de temps après la chute du communisme et juste une quinzaine d’années après son épisode berlinois, il n’est pas si surprenant que Garton Ash ait pu retrouver tant de ces personnes, mais ce qui m’a surpris c’est à la fois la facilité, et le fait qu’à de rares exceptions près ces personnes ont accepté de lui parler. Nous lisons Garton Ash parler aux officiers qui ont établi son dossier, nous écoutons avec lui leurs trajectoires (souvent des hommes dont le père a disparu pendant la seconde guerre mondiale et/ou qui ont été élevés dans une grande pauvreté, pour qui travailler pour l’état communiste était une échappatoire), leurs tentatives pour expliquer leurs choix ou s’exonérer en faisant passer les responsabilités aux épaules du voisin, du chef, des circonstances etc. Garton Ash est souvent loin d’être convaincu par leurs arguments et il rencontre parfois des gens qui se disent prêts à tout recommencer s’il le fallait, mais il y aussi ceux qui semblent avoir préservé une certaine droiture, et ceux qui ont trop souffert pour pouvoir être condamnés par un autre homme.

Derrière ces portraits se tiennent aussi des centaines de milliers d’individus, collaborateurs et victimes, occupés à réévaluer leur passé à la lumière des dossiers nouvellement accessibles, avec toutes les découvertes bonnes ou mauvaises que cela implique.

You must imagine conversations like this taking place every evening, in kitchens and sitting rooms all over Germans. Painful encounters, truth-telling, friendship-demolishing, life-haunting. Hundreds, thousands of such encounters, as the awful power of knowledge is passed down from the Stasi to the employees of the Gauck Authority, and from the employees of the Gauck Authority to individuals like me, who then hold the lives of other people in our hands, in a way that most of us would never otherwise do.

(La Gauck Authority, ou Administration Gauck, est le nom couramment donné à l’organisation en charge de la documentation de la Stasi. Joachim Gauck, son premier commissaire, est aujourd’hui le président allemand).

Si Garton Ash évite tout voyeurisme ou sensationnalisme, c’est aussi parce qu’à part sa connaissance du sujet et son côté humain, il garde à l’esprit que personne ne sait ce qui se serait passé si les rôles avaient été inversé et la Grande-Bretagne avait été un pays communiste : aurait-elle aussi eu beaucoup de collaborateurs ? Dans les derniers chapitres, il ouvre aussi le débat sur l’influence énorme et incontrôlée des services secrets britanniques, auxquels il s’était frotté dans sa jeunesse (Oxford étant traditionnellement un bon terrain de recrutement). Je ne sais pas si, à l’époque de la sortie du livre, ce genre de préoccupation était pris très au sérieux, mais aujourd’hui, avec toutes les révélations sur GCHQ, son équivalent américain NSA, et les programmes de collecte de métadonnées, il y a vraiment de quoi se poser la question.

The File existe apparemment en seize langues, il ne reste qu’à espérer que le français sera un jour la 17è. C’est un livre à lire et à relire.

 index

Timothy Garton Ash est aujourd’hui un intellectuel reconnu, historien, essayiste, journaliste, professeur d’études européennes à l’université d’Oxford et auteur de nombreux livres dont Au nom de l’Europe. L’Allemagne dans un continent divisé et La chaudière (portant respectivement sur la réunification de l’Allemagne et l’Europe centrale entre 1980 et 1990) existent en français. Pour moi, Garton Ash est aussi est un des héros de la reconnaissance de la littérature d’Europe centrale en anglais, ayant par exemple mis sur pied la collection Central European Classics de la CEU Press à qui je dois mon exemplaire de l’excellent The Doll (La Poupée) de Boleslaw Prus et bien d’autres découvertes d’auteurs hongrois, tchèques, lettons, croates ou autres des XIXè et XXè siècles.

Timothy Garton Ash, The File. A Personal History. Vintage, 1997.

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8 commentaires on “Timothy Garton Ash – The File. A Personal History”

  1. […] Timothy Garton Ash – The File. A Personal History → […]

  2. Jacqui dit :

    Yes, very interesting book (thanks for lending it to me). Do you have any recommendations regarding this topic from a Hungarian perspective? I heard of Kati Marton’s Enemies of the People, though I haven’t read it. I see that it’s been translated into French (here’s a review in Le Monde: http://www.lemonde.fr/livres/article/2010/11/12/n-ouvrez-pas-ces-archives-de-kati-marton_1439117_3260.html.

    Also, thanks for drawing my (or rather, our) attention to the Central European Classics series.

    « The File existe apparemment en seize langues, il ne reste qu’à espérer que le français sera un jour la 17è. » Well, you could always take on the task yourself! Have any of his books been translated into French?

    • I’m glad you enjoyed it. From a Hungarian perspective… there’s always Esterházy’s Javított Kiadás, but I’m not sure I can think of other titles right now. Thanks for the Kati Marton reference. I’ve come across her book several times and will get round to reading it one day, but I’ve read very mixed reviews of some of her other books and that has put me off rather (life being too short etc). The Le Monde review doesn’t say much about the actual book!
      Garton Ash has two books translated into French. As to adding a third one, I suppose you have a point, of sorts!

      • Jacqui dit :

        Thanks! My last attempt at reading one of Esterházy’s books came to a rapid end, but I might give it another try. I wonder why Javított Kiadás hasn’t been translated into English (as far as I can tell). I borrowed a couple of other books by Garton Ash from the library – in German though.

      • Which book was that? I wouldn’t say I relished my one experience reading his work so I can well understand you (in fact I am surprised Harmonia Caelestis is so popular and not just among Hungarians). I wonder whether I would find Javított Kiadás easier now that I know what it’s about (generally speaking) and what his style is like. I’m surprised it has not been translated into English though. I found this article by the translator about it, perhaps you’ll find it interesting: http://penamerica.blogspot.hu/2008/10/regardless-of-cost-judith-sollosy-on.html

      • Jacqui dit :

        Thanks, interesting article. Perhaps I might find it easier reading his work in English translation. I briefly started on Esti in German recently, but I think I didn’t give it a proper chance.

      • You mean Esterházy’s version of Esti Kornél?


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