Jurek Becker – Sleepless Days

119717Après The File, voici le récit d’une quête bien différente dans l’Allemagne de l’Est des années 1970. Ecrit à l’origine en allemand, le livre est traduit en anglais mais pas en français (une traduction possible du titre : Jours sans sommeil).

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Simrock, marié, père d’une fille, professeur d’allemand et d’histoire et heureux locataire d’un deux-pièces, mène en apparence une vie très anodine. Ceci jusqu’au jour où, à la première page du livre et à l’âge de 36 ans, il ressent une douleur du côté du cœur.

 

Plus que l’inquiétude face à l’approche de la mort, c’est le début d’une longue prise de conscience du mal-être qui l’habite : il n’est pas très heureux avec sa femme, sa fille est assez distante, son travail et sa vie lui paraissent vide de sens. Tout à coup, il prend peur à l’idée qu’à moins de tout reprendre par le début, le reste de sa vie s’écoulera de la même manière, et il décide de reprendre son destin en main pour se construire une vie qui a du sens.

Sauf qu’à Berlin-Est à l’époque du régime communiste, où vit Simrock, tout petit changement d’habitude peut vite avoir l’effet d’une rébellion, tant les habitants sont priés de ne pas trop réfléchir et de se plier aux décisions prises pour eux, que ce soit dans leur vie personnelle (les listes d’attente pour les appartements), professionnelle (les programmes scolaires trop chargés pour que professeurs ou élèves aient le temps de développer leurs propres idées) ou de citoyen (le droit ou non de traverser la frontière pour s’installer autre part).

En décidant de se prendre en main, Simrock met donc le doigt dans un engrenage où, ayant cassé le mur pour voir ce qu’il y a derrière, il s’aperçoit qu’il y en a toujours un autre, puis un autre, et un autre, qu’il lui faut démolir pour obtenir un semblant de liberté et d’individualité.

L‘effort de Simrock est mené de front avec celui de devenir un être humain tout simplement, tant il se paraît avoir été dénué de sentiments pendant son existence.

It was this unconditional aspect that accounts for his unhappiness, a disregard for himself as an individual that for many years he had not admitted to himself.

Le livre est narré à la troisième personne, par un observateur extérieur à Simrock. Simrock lui-même apparaît au début du livre comme un observateur très détaché de ses propres sentiments, presque cartésien dans sa manière d’analyser ses pensées, ses émotions, ses actions. Pour lui, il faut tout reprendre depuis le départ, et même les bases doivent être sondées pour être sure qu’elles sont les bonnes.

The first thing to do, Simrock told himself, in order not to be at the mercy of future events like a leaf in the wind, was to draft a kind of plan for the new start. 

Sleepless Days est un récit silencieusement courageux, où les actes de bravoure sont d’autant plus frappants qu’ils prennent place surtout dans l’esprit d’un homme. Écrit en 1978, c’est aussi un portrait sur le vif et vu de l’intérieur de l’Allemagne de l’Est, très différent du The File de Timothy Garton Ash : pas de dénonciations, ni de police secrète, juste la main lourde de l’administration qui s’abat pour punir. Le livre se termine alors que Simrock, déchu de son poste, attendant la sortie de prison de sa nouvelle compagne, commence à reconnaître que de telles pertes constituent pour lui une petite victoire, même si rien n’a changé autour de lui.

 Jurek_Becker_2

Né en Pologne vers 1937 (sa date de naissance exacte n’est pas connue, ayant été falsifiée par son père pour lui éviter la déportation, puis oubliée), Jurek Becker survit au ghetto de Lodz, et aux camps de Ravensbrück et Sachsenhausen avant de s’installer avec son père à Berlin (Berlin-Est). Scénariste, il écrit Jakob der Lügner, dont il tire aussi un roman (1969 ; traduit en français sous le titre Jacob le Menteur). Le roman et le film obtiennent tous deux un grand succès (Ours d’Argent au festival de Berlin pour le film, prix Charles Veillon en Suisse et Heinrich-Mann-Preiss en RDA pour le livre). Suivent d’autre scénarios et romans, certains écrits après son départ de la RDA en 1977 (certaines sources parlent de son refus de se plier aux exigences de la censure pour Sleepless Days, d’autres de son engagement en faveur de deux personnalités artistiques de RDA). Il décède en 1997.

Jurek Becker, Sleepless Days (Schlaflose Tage, 1978). Trad. de l’allemand par Leila Vennewitz. Paladin, 1986.

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