Petit guide de la Hongrie, chapitre 3: Gyula Krúdy – Pirouette

Zoltán Latinovits prête son visage à Sindbad.

Zoltán Latinovits prête son visage à Sindbad.

De Gyula Krúdy, je n’avais jusqu’ici lu qu’une petite poignée de nouvelles très courtes qui m’avaient fait penser que son principal sujet était la vie nocturne de Budapest, les duels, les cafés, le monde des hommes. En lisant Pirouette pour le troisième chapitre de mon exploration de la littérature hongroise du siècle et demi dernier, j’ai donc eu une surprise en découvrant non seulement l’histoire d’une jeune fille mais aussi un auteur atypique à l’atmosphère particulière, rêveuse et mélancolique, impression confirmée par le deuxième court roman (Le compagnon de voyage) et la nouvelle (Le secret de Sindbad) qui complétaient le recueil.

Écrit en 1917, Pirouette emmène le lecteur d’abord à Budapest d’avant la première guerre mondiale. Muguette y grandit sous la coupe de sa grand-mère dans une grande maison aux lourdes draperies où se rencontrent hommes du monde et femmes du demi-monde. La maison aux volets verts est à l’image de la ville où se côtoient opulence, misère et beaucoup de faux-semblants, Muguette faisant dans les deux cadres l’effet d’une petite fleur tant sa grand-mère se soucie de préserver son « âme innocente » des turpitudes ambiantes.

Les chapitres font des méandres au gré des aventures de Muguette plus qu’ils ne tendent vers un but précis – elle tombe amoureuse, échappe aux griffes d’un homme sinistre, s’enfuit de chez elle, prend des cours de théâtre. Muguette, « petite fille aux cheveux flottant sur ses épaules, » est un fil conducteur au caractère effacé, dont l’histoire est plutôt l’occasion de décrire le milieu où elle vit et les gens qui l’habitent – les fantasques sœurs Pongyi, les professeurs Fipsz et Remete rongés par la misère, le « fourmillement de la rue Király, évocatrice, tant elle débordait d’animation, de bâillements et de richesse dans ses couleurs, de quelque tableau représentant un port, » les fastes de Buda :

Les petites places de ce quartier faisaient penser à des boîtes de bonbon. Le vent qui soufflait du Danube y valsait avec la lumière du soleil, tandis que, dans l’éclat de leurs carrosseries soignées, les voitures de place venaient s’y ranger, après avoir déposé, à quelques pas de là, les comtesses aux fines jambes de biche. De vieux retraités, proprement vêtus, étaient assis sur des bancs. Un boulanger dont le panier d’osier répandait une agréable odeur de petits pains frais et de saucisses de Francfort baisait la main des femmes de chambre, accourues dans leurs robes noires, à son coup de sonnette. La taille serpentine des mannequins, la blouse blanche des modistes, le charmant sourire des modistes à l’imagination romanesque, tout comme la chevelure argentée des libraires, conféraient à « la Cité » son atmosphère particulière. Celui ou celle qui avait décidé de s’y fixer faisait désormais partie, sa vie durant, de l’élite.

Cette grande première partie du livre se termine avec la rencontre de l’homme âgé, assagi et nostalgique de la jeunesse, qui finit par prendre envers Muguette un rôle à mi-chemin entre époux et grand-père. Tous deux, « une fleur sous le feuillage d’un vieux chêne, » s’installent à la campagne, où ils semblent trouver la paix dans les collines du bord du lac Balaton.

Tout ça, ça fait un peu Hector Malot, mais avec Krúdy c’est en fait d’autre chose qu’il s’agit. Le calme final n’est qu’apparent, un voyageur de passage jette une ombre sur cet équilibre pastoral, et si l’homme âgé semble avoir trouvé l’apaisement auprès de Mugette, celle-ci n’a pas réalisé tous ses rêves et c’est sur l’image d’une jeune femme entre pleurs et contentement que se termine le livre. La futilité (mais aussi la nécessité) de l’amour, les rêves inaccomplis, l’impossibilité de l’innocence sont apparemment parmi les thèmes de l’œuvre de Krúdy au moment même où il s’apprêtait à célébrer son mariage avec sa deuxième femme bien plus jeune que lui.

De l‘écriture de Krúdy se dégage aussi une impression un peu rêveuse, un peu estompée. Je ne sais pas vraiment d’où vient cette impression, mais sans doute en partie de la personnalité de ses protagonistes, qui semblent toujours avoir un peu le vague à l’âme, et de la manière que Krúdy a d’attribuer le silence ou la parole à ses personnages. A Muguette, bien qu’étant le fil conducteur du livre, il ne donne par exemple pas souvent la parole, et c’est le narrateur qui nous donne accès à ses pensées, alors que par contraste les autres personnages (la grand-mère, l’homme âgé, le voyageur qui a des vues sur Muguette) la poussent presque dans l’ombre tant ils sont volubiles, surtout (pour les hommes) en ce qui concerne les tourments de leur âme.

Cette mélancolie est peut-être aussi le reflet du regard de l’écrivain sur la Hongrie d’avant la guerre. Celle-ci n’est mentionnée qu’une fois, et tout de suite contrastée avec le train de vie d’avant, celui où « de merveilleux attelages circulaient sur la chaussée, donnant l’illusion d’une ville qu’habiteraient uniquement des riches. » Krúdy, connu en son temps pour son train de vie bohémien à Budapest, ponctue son récit de références aux acteurs, auteurs et lieux de plaisir de la ville telle qu’il la connaissait (l’édition que j’ai utilisée contient des notes de fin de chapitre pour expliquer ces références).

Tout n’est pas que tristesse et mélancolie, cependant, et l’aspect rêveur de l’écriture va de pair avec une écriture qui met l’accent sur la description, les détails et sur la caractérisation de personnages qui ne font que des apparitions éclair mais qui rendent le tout vivant.

Ah, Pest, ville des femmes aux belles jambes ! Adorateur de la beauté féminine, Jóska Hirsch passait des heures à stationner devant les magasins de chaussures et ne craignait pas de suivre telle ou telle femme jusqu’au plus lointains faubourgs, parce qu’elle avait des jambes ravissantes. Il avait en mémoire toute une collection de souliers appartenant à des femmes dont il se rappelait avec précision les jambes mais jamais les visages.

J’aurais pu citer plein d’autres passages mais j’ai choisi celui-ci parce qu’il reflète bien un autre aspect du livre qui m’a aussi fait sourire : la fascination de Krúdy pour les pieds, les jambes et les chaussures. Je m’en suis rendu compte très vite tellement ces sujets reviennent régulièrement et ont droit aux images les plus fréquentes : certaines chaussures sont si grandes qu’elles causent à Muguette de rêver qu’elles jouent de l’accordéon, d’autres sont tellement déformées par l’usage qu’elles finissent par devenir « pareilles à des bouches que trop de baisers ont démesurément agrandies. » Ce n’est sûrement pas pour rien que l’édition hongroise de Pirouette que j’ai regardée a quatre bottines de femmes dessinées sur la couverture, et rien d’autre !

Les jambes de femme sont d’ailleurs une bonne passerelle vers le deuxième récit du recueil, Le compagnon de voyage. Il s’agit ici du récit par un homme âgé, qui dit avoir perdu, « outre le goût des femmes et de la bonne chère, tout intérêt pour le temps qu’il pouvait faire, » de son séjour dans une paisible ville de province. Là la vue des jambes de sa future logeuse lui fait promptement retrouver le goût des femmes au bout de deux pages dans lesquelles il détaille le luxe de ses souliers et la cambrure de ses pieds, ainsi que quelques considérations sur l’effet néfaste du mauvais pavage des petites villes sur les jambes de ces dames. Ces jambes, et la logeuse qu’il séduit, le poussent à prolonger son séjour dans cette ville et à y renouer avec l’expérience de la conquête.

On retrouve dans ce récit le même ton calme et un peu distant que dans Pirouette, même si Le compagnon de voyage se termine de manière plus tranchée avec le départ du voyageur retourné à son ennui cynique et laissant derrière lui le corps sans vie d’une autre jeune fille séduite.

Ce personnage de l’homme de passage âgé (version fin XIXe, c’est à dire la quarantaine), prétendument mélancolique et assagi après une vie de plaisir, est lui aussi un ou plutôt le thème récurrent des trois histoires qui forment le recueil. La troisième, Le secret de Sindbad, met en scène un des personnages les plus connus de Krúdy, Sindbad, qui apparaît dans nombre de ses nouvelles. Ici, comme avec le narrateur de Compagnon de voyage et (quoiqu’un peu moins) deux des personnages masculins de Pirouette, on retrouve l’homme dont la vie se nourrit de conquêtes, souvent sincère sur le moment mais vite apte à passer au prochain amusement.

Visiblement il y a encore beaucoup d’autres choses à dire sur ces trois histoires, mais je termine avec l’idée que, même si elles se passent toutes dans un temps pas très bien défini mais plutôt d’avant-guerre, Krúdy m’a laissé l’impression d’être un écrivain moderne pour son temps. Dans sa jeunesse (il a commencé à écrire et à être publié très tôt) il s’est inspiré d’écrivains classiques tels que Jókai et Mikszáth chez qui la bonne histoire prime. Ces trois récits écrits alors que Krúdy commence à vieillir sont au contraire plus marqués par une certaine introspection qui reflète probablement autant l’état d’esprit de l’écrivain que de ses personnages. En tout cas je n’ai certainement pas fait le tour du « problème Krúdy », il me semble vraiment au contraire que c’est le genre d’écrivain pour lequel il vaut mieux avoir lu plus d’un livre ou d’une nouvelle pour mieux profiter de ses nombreux écrits.

Cette édition est probablement encore une fois introuvable dans le commerce (Corvina, Budapest, 1986 ; et Paris, Souffles, 1988*). Heureusement ce ne sont pas les traductions récentes ou ré-éditions d’autres œuvres de cet écrivain très prolifique qui manquent, et elles doivent être très facile à trouver en librairie. En voici quelques titres : N.N. (La Baconnière, 2013), L’Affaire Eszter Solymosi (Albin Michel, 2013), Le coq de madame Cléophas (Circé, 2013), Les beaux jours de la rue de la Main-d’or (Cambourakis, 2008), et Héliotrope (L’Harmattan, 2004).

* on me signale qu’on peut trouver l’édition française de Pirouette (Éditions Souffles, Collection Europe Centrale) dans de nombreuses bibliothèques en France.

Krudy

Né en 1878 dans le nord-est de la Hongrie, Gyula Krúdy contribue à des journaux de sa région et de Nagyvárad (Transylvanie) avant de partir pour Budapest en 1896. Là, il est journaliste et écrivain, remportant très tôt un succès qui se confirme au début des années 1910 avec l’élaboration de son propre style. La fin de la décennie est cependant marquée par une période d’isolation, voire même de mise au ban, après la chute de la première république de Mihály Király et du régime communiste de Béla Kun en faveur desquels Krúdy s’était prononcé (le régime de Béla Kun est suivi par celui très conservateur de l’admiral Horthy, qui durera jusqu’en 1944). Il redevient un auteur accepté dans les années 1920 et obtient le prix Baumgarten en 1930, mais peine à retrouver le succès populaire. Miné par des soucis de santé et financiers, il décède en 1933 et est un peu oublié par ses compatriotes jusqu’à ce que la publication en 1940 du Szindbád hazamegy (« Szindbád rentre chez lui ») de Sándor Márai entraîne une redécouverte de son œuvre.

Gyula Krúdy, Pirouette (Bukfenc, 1917). Trad. du hongrois par François Gachot. Corvina, 1986.


Martin Daneš – Le char et le trolley

MD-Trolley1Zdeněk, conducteur de trolleybus, est employé depuis de nombreuses années par la compagnie des transports urbains de Budweis. Son travail, c’est sa vie. Regardez-le conduire son « trollinet » sur la ligne 1 : « excellent tour de la ville, meilleur qu’un projet de vacances exotiques, qu’il ne rechignait pas à répéter, encore et encore, d’heure en heure et de jour en jour. »  Et avec quel compagnon ! Aux yeux de Zdeněk, son trolley est un être qui lui fait des confidences, lui fredonne des mélodies, lui adresse des sourires timides – mieux qu’un bébé ou que le chiot que sa femme a adopté pour combler le vide. Bref, Zdeněk aime, a toujours aimé et aimera toujours son trolley et ne se voit pas vivre sans.

Malheureusement, les temps changent et à Budweis à la fin des années 1960 c’est plutôt le bus qui a le vent en poupe – soucis d’économie, dit-on, question de liaisons radiales et tangentielles. Les collègues désertent les trolleys, attirés par des contrats promettant augmentations de salaire et formations pour conduire les bus. Zdeněk, lui, est l’irréductible : cet engin, « ce gros insecte tremblant, hurlant et puant le pétrole », il ne le conduira jamais. Il commence alors sa croisade personnelle pour trouver le responsable de la suppression programmée des trolleys, et défendre leur cause.

Par son attachement sans compromis à son outil de travail, Zdeněk m’a rappelé le Hanta broyeur de papiers d’un autre tchèque, Bohumil Hrabal (Une trop bruyante solitude – retrouvez mon billet sur ce lien), mais un Hanta qui verrait le monde aux travers des yeux de Forrest Gump. On est en 1968-69, quand même, les chars soviétiques viennent juste d’entrer en Tchécoslovaquie, il y en a même eu à Budweis (ce qui a d’ailleurs mis Zdeněk au chômage technique jusqu’à ce qu’ils vident les rues). Eva, la femme de Zdeněk, se fait du souci pour son pays, tout comme František Šourek, le chef local du comité du parti, qui espère profiter de la lutte entre réformateurs et orthodoxes pour avancer dans la hiérarchie du parti.

Notre conducteur de trolley, lui n’a que fichtre de la répression, des mouvements réformateurs, du l’exode vers l’ouest qui s’amorce : n’ayant qu’un but en tête, il fait ce que personne d’autre n’aurait osé faire par des temps pareils.

Zdeněk, ce grand enfant gentiment naïf et indigné, m’a beaucoup fait sourire, tant Martin Daneš a réussi à distiller par petites touches les traits qui rendent ce personnage entier et sympathique aux yeux du lecteur. Que dire d’un homme qui se réfugie dans la lecture du magazine « Les transports urbains en commun » lorsqu’une conversation avec sa femme tourne au vinaigre ? Ou qui explique l’attitude d’un tout jeune collègue pressé de finir son travail le soir parce que, fraîchement marié, il ne s’est pas encore lassé de la vie conjugale au profit de la conduite des trolleys ?

Il y a beaucoup d’humour dans ce récit de la croisade d’un homme simple au travers d’une période de l’histoire tchécoslovaque que beaucoup d’autres romans dépeignent de manière bien plus sombre. Mais malgré la fin doucement cynique de l’histoire, c’est un humour frais, à mon avis, plutôt que grinçant et sans complaisance comme le décrit la quatrième de couverture. Les espoirs écrasés des manifestants tchèques, les manigances des politiciens de province et les grandes manœuvres orchestrées par Moscou y sont aussi, mais m’ont paru atténués plutôt que magnifiés par la quiétude d’une ville de province et les préoccupations toutes autres de cet homme à la fois ordinaire et hors du commun qu’est Zdeněk.

Photo via le site des éditions Vents d'ailleurs

Photo via le site des éditions Vents d’ailleurs

Le char et le trolley est le premier roman en français de Martin Daneš, correspondant à Prague de nombreux journaux francophones, ainsi que traducteur et auteur de romans et recueils de nouvelles et de chroniques en tchèque. Originaire non pas de Budweis (ville du sud-ouest de la république tchèque, appelée en tchèque Česke Budějovice) mais de Česka Lípa en Bohême du Nord, il habite en France depuis 2008.

Martin Daneš, Le char et le trolley. Vents d’ailleurs, 2014.

Ce livre m’a été envoyé par les éditions Vents d’ailleurs, ce pour quoi je les remercie.


Stefan Chwin – Hanemann

LivreL’année dernière, à la faveur d’un voyage en Pologne, j’avais découvert à la fois Gdansk et deux des écrivains natifs de cette ville baltique, Pawel Huelle et Günter Grass. Dorénavant c’est au tour de Stefan Chwin de me faire penser que cette belle ville au passé bouleversé a décidément l’art d’inspirer des romans beaux et déroutants.

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Hanemann est autant le roman d’un personnage que celui d’une ville : Gdansk à l’orée de la seconde guerre mondiale est une ville nommée Danzig, habitée en partie par des Allemands au train de vie plutôt bourgeois. L’avancée des troupes soviétiques fait fuir en masse la population allemande, vidant les maisons et les commerces de leurs occupants évacués vers l’Allemagne. Au passage des forces russes se succède l’arrivée des réfugiés des contrées plus orientales de la Pologne, s’installant dans les empreintes tout juste laissées vides par les Allemands.

Dans cette ville à la population en plein renouvellement, Hanemann est l’un des rares Allemands à être restés. Pour ceux qui le côtoient ainsi que pour le lecteur, c’est un homme assez solitaire et réservé par nature, et ce plus encore depuis le décès par noyade de son amante quelques temps avant l’évacuation de la ville.

En réfléchissant ensuite au livre, la facon de Chwin d’annoncer ce décès et de présenter la réaction d’Hanemann au travers de commérages et d’un effort de reconstruction postérieur, ainsi que la question brièvement soulevée de la cause du décès (accident, suicide, meurtre ?) m’ont laissés un peu perplexe, étant donné qu’ils ne jouent aucun rôle dans la suite du livre. Ces quelques chapitres de départ, décrivant le monde allemand d’Hanemann avant l’évacuation, installent cependant quelques uns des thèmes récurrents du livre – la possibilité (ou non) du choix entre la vie et la mort et l’effet que cela a sur ceux qui restent après, pas seulement au niveau d’un individu mais aussi d’un peuple, d’une ville, des objets dont s’entourent les hommes.

Spécialiste en anatomie et médecin légiste, Hanemann a voué sa vie professionnelle d’avant-guerre à « percer le grand mystère », à « dévoiler ce qui sépare les vivants des morts ». Rescapé (par chance ou apathie) d’une évacuation vers un paquebot qui finira au fond de l’eau, il vit les années qui suivent à la frontière entre ces deux mondes.

Et quand Hanemann se laissait aller à ces souvenirs, il se disait que ce qui s’était passé était justement survenu pour qu’il pût désormais sombrer dans cette demi-torpeur qui gagnait son âme et insensibilisait celle-ci aux voix du monde extérieur. Il avait l’impression de pouvoir vivre ainsi.

Alors qu’aux images de la rue autour de lui se superposent parfois celles de ses voisins disparus d’avant-guerre, il médite sur le suicide du poète romantique allemand Heinrich von Kleist et de sa compagne, puis sur celui plus récent du poète polonais Stanislaw Witkiewicz, mais ne peut se résoudre à suivre leur exemple. Plus ou moins toléré par les autorités polonaises qui préféreraient le renvoyer vers un pays où il n’a ni racines ni famille, Hanemann ne revient véritablement à la vie qu’avec l’arrivée de Hanka, une jeune polonaise ukrainienne qu’il sauve du suicide, et d’Adam, un petit orphelin muet aux dons de mime à qui il enseigne la langue des signes.

Hanemann est un livre tout en symboles et en échos, baigné d’un certain flou à l’image du clair-obscur de la vie du médecin : les jalons chronologiques (la guerre, le sort de la population juive, l’évacuation, l’instauration d’un pouvoir communiste) sont tout juste évoqués, les faits sont souvent racontés indirectement, par les souvenirs d’anciens voisins ou par le biais d’un narrateur omniscient qui prend souvent la forme du fils de réfugiés polonais installés dans la même maison qu’Hanemann.

Ce flou et ce symbolisme sont cependant sous-tendus par une description minutieuse des objets de la vie courante. Ceux-ci forment une dimension à part entière du livre que j’ai beaucoup aimée et qui permet d’ancrer encore plus l’idée du départ des hommes, de la destruction et du changement d’identité de la ville.

Les cygnes ou les pélicans en porcelaine blanche, les beaux sucriers d’argent en forme d’oies sauvages aux yeux de turquoise, les majestueux esquifs dans lesquels était servie la confiture de poire – toutes les pièces de vaisselle effrayées par leurs formes recherchées et peu pratiques enviaient la surface austère des ustensiles en fer-blanc qu’il était facile de glisser sous le plancher, entre les poutres des granges ou celles des moulins abandonnés. Elles s’enorgueillissaient encore de leur vif éclat sur les nappes dominicales, dans les appartements des Breitgasse, Frauengasse, Jäschkentaler Weg. Elles tintaient encore gaiement au contact des cuillères en argent, mais au fond, elles avaient la conviction, aussi tenace qu’une patine, d’être déjà de petits sarcophages. Liselotte Peltz frottait avec un chiffon doux le dos d’une tasse à café qui, la nuit, était hantée par le cauchemar d’appartenir à la mort. Les candélabres et leurs réflecteurs haut-perchés sur les murs de la Maison d’Artus feignaient de se réjouir de leur éclat, ils se rengorgeaient encore de leurs flèches de cire. Pourtant, dans leurs dorures rougeoyantes, se terrait déjà la brûlante certitude qu’au moment venu, le feu les réduirait en une coulée de cuivre tiédissante.

Certains de ces objets, avec Hanemann, sont cependant des survivants, survivants aux bombardements, aux saccages ou aux pillages, et finissent par remplacer d’une certaine manière ces jalons chronologiques que Chwin s’abstient de faire trop précis : dans l’appartement où un couple polonais nouvellement arrivé s’installe, ils trouvent des cadres où la poussière n’a pratiquement pas eu le temps de s’installer, où les draps récemment triés par une Allemande en vue de l’évacuation sentent encore la rose et la lavande. Pourtant, avec le passage des années les couverts en argent disparaissent, les broderies aux inscriptions allemandes finissent en serpillière, la peinture aux fenêtres s’écaille, et les meubles, bibelots et couverts en matériaux nobles estampillés de marques de vieux fabricants allemands sont remplacés par « la vague impitoyable des fourchettes en aluminium » et des « cendriers en demi-porcelaine avec les lettres “FWP” » (FWP : fonds de vacances pour les ouvriers). Chwin fait montre d’une sympathie évidente pour ces témoins d’une période et d’une aisance révolues, en plus de les utiliser de manière très poétique.

C’est d’ailleurs peut-être pour cette approche si détaillée et quasi affectueuse de ces témoins muets que je garderai un bon souvenir du livre, plus que pour l’histoire elle-même qui, quoique belle, m’a semblé parfois lancer des ponts qui n’atterrissaient pas sur une autre rive. Malheureusement, je resterai aussi marquée par les nombreuses erreurs de relecture et mise en page (coupures de mots fantaisistes, lettres qui jouent à saute-mouton, etc) qui ont un peu gâché ma lecture et ne font honneur ni au texte ni à la belle traduction qui en est faite.

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Né en 1949 à Gdansk où il vit encore, Stefan Chwin est un écrivain, critique littéraire et historien de la littérature, spécialisé dans le romantisme et affilié à l’Université de Gdansk.

Il fait ses débuts dans les années 1980s avec des histoires pour enfants écrites sous le pseudonyme Max Lars. Son roman Hanemann, paru en 1995 sous son vrai nom, lui vaut de recevoir le Paszport Polityki, décerné par l’hebdomadaire Polityka, la même année. Il est aussi l’auteur d’Esther (1999), du Pélican d’Or (2003, aussi disponible aux éditions Circé), deux romans situés dans la Pologne de la fin du 19e et début du 20e siècle à Varsovie et Gdansk respectivement. Il reçoit le prix du PEN polonais, ainsi que le « Erich Brost Danzig Award » (du nom d’un journaliste allemand né près de Gdansk) pour sa participation au travail de réconciliation entre l’Allemagne et la Pologne, en 1997. Bien plus récemment, il a reçu ce janvier le « Prix Académique Jan Heweliusz de la Ville de Gdansk » pour son travail de recherche sur la culture européenne et polonaise des 19e et 20e siècles. Pour ceux et celles qui lisent l’anglais, le site bookinstitute.pl a tout plein d’informations sur Stefan Chwin et ses romans (traduits ou non) ainsi que sur la littérature polonaise.

Je remercie les éditions Circé qui m’ont fait parvenir ce livre et découvrir cet auteur.

Stefan Chwin, Hanemann (1995). Trad. du polonais par Lydia Waleryszak. Editions Circé, 2012.


Milan Kundera – La valse aux adieux

Milan-Kundera-La-valse-aux-adoeux« C’est l’un des étranges mystères de la vie que les innocents doivent payer pour les coupables. »

Quel roman cruel que cette Valse aux adieux, sous ses airs de drame de station thermale, sous son écriture légère et fluide ! J’ai avalé ses 300 pages si facilement, curieuse de suivre les figures changeantes dessinées par les personnages, happée par l’accélération du mouvement, ralentissant à peine pour prendre note des ombres de plus en plus sombres se levant à l’arrière-plan, surprise enfin par la fin d’autant plus dérangeante que Kundera esquisse simplement les grands thèmes du livre, laissant au lecteur le soin d’en mesurer toute la profondeur.

Dans une ville d’eaux à plusieurs heures de Prague, Ruzena, jeune infirmière célibataire, travaille dans une grosse station thermale tout en rêvant à une vie meilleure loin de cette ville où elle est née. Son passeport pour l’avenir, elle pense l’avoir dans le tout jeune fœtus qu’elle porte et qui, elle s’en est persuadée, est le résultat d’une nuit passée avec Klima, un trompettiste célèbre de la capitale. Elle préfère écarter l’idée qu’il pourrait être celui de sa liaison avec Frantisek, un jeune mécanicien amoureux mais jaloux et qui incarne à ses yeux la médiocrité dont elle aimerait s’extirper.

Il n’est certainement pas agréable de venir au monde dans une petite ville où passent chaque année dix mille femmes mais où il ne vient pratiquement pas un seul homme jeune ; une femme peut s’y faire dès l’âge de quinze ans une idée précise de toutes les possibilités érotiques qui lui sont données pour sa vie entière si elle ne change pas de résidence.

Par un coup de téléphone au trompettiste pour lui annoncer la nouvelle, Ruzena met en route cette valse effrénée qui finira, en cinq jours et cinq chapitres, par la tuer au terme d’un concours de circonstances où le hasard et la responsabilité sont tellement éparpillés entre les différents protagonistes qu’aucun d’entre eux (même s’il le voulait, ce qui n’est peut-être pas le cas) ne pourrait comprendre cette mort.

Outre Ruzena et ses deux amants, se retrouvent et se rencontrent dans cette ville d’eaux Skreta, un gynécologue que la quatrième de couverture décrit comme étant fantaisiste (manipulateur et diabolique seraient des termes plus approprié, à mon avis), Jakub, un ancien politicien et prisonnier politique porteur d’un visa pour l’exil (c’est la Tchécoslovaquie communiste mais la situation politique n’est qu’à peine évoquée), sa pupille et patiente de la station thermale Olga, le riche Américain Bertlef, dont la femme a été soignée de ses problèmes d’infertilité par Skreta, et enfin Kamila, la femme du trompettiste.

Le tout se joue sur une musique non dénuée d’ironie et d’humour, avec pour thèmes la vie et la mort, l’arbitraire et la responsabilité. Dans cette ville où les femmes qui ne peuvent pas avoir d’enfants viennent consulter, projets eugéniques, manipulations d’intérêts personnels, et quêtes d’amours impossibles s’entremêlent pour donner lieu à une fin que j’ai trouvée d’un cynisme et d’un arbitraire à faire froid dans le dos.


La
quatrième de couverture donne cette citation d’Elizabeth Pochoda : « il est difficile d’imaginer quelque chose de plus glaçant et de plus profond que la légèreté apparente de Kundera, » et c’est mettre en très peu de mots exactement ce que j’ai ressenti en refermant ce livre.

 kundera

Milan Kundera n’a presque plus besoin d’être présenté depuis le succès obtenu par son roman L’insoutenable légèreté de l’être (1984) et par le film qui en est tiré. Quelques mots cependant sur cet écrivain tchèque : né en 1929 en Moravie et établi en France depuis 1975, La valse aux adieux est le dernier livre qu’il écrit dans son pays d’origine avant son départ pour la France, où il enseigne à Rennes puis à Paris.

Traduit et publié chez Gallimard dès 1968, il adopte la langue française pour écrire ses romans à partir de 1993 avec La Lenteur (publié en 1995) : sa meilleure maîtrise du français lui permet aussi de suivre de très près, et souvent de remanier, les traductions publiées en français de ses livres précédemment écrits en tchèque. Outre ses romans, Kundera est aussi l’auteur de quelques pièces de théâtre, de poésie (c’est avec ce genre qu’il débute dans les années 1950) et d’essais dont L’art du roman (1986) dans lequel il livre ses réflexions sur son approche à l’écriture.

La fête de l’insignifiance, son roman le plus récent, sort chez Gallimard cet avril après une première publication en italien l’année dernière.

Milan Kundera, La valse aux adieux (Valčík na Rozloučenou, 1973). Trad. du tchèque par François Kérel. Gallimard 1976 (traduction revue par l’auteur en 1986).