Milan Kundera – La valse aux adieux

Milan-Kundera-La-valse-aux-adoeux« C’est l’un des étranges mystères de la vie que les innocents doivent payer pour les coupables. »

Quel roman cruel que cette Valse aux adieux, sous ses airs de drame de station thermale, sous son écriture légère et fluide ! J’ai avalé ses 300 pages si facilement, curieuse de suivre les figures changeantes dessinées par les personnages, happée par l’accélération du mouvement, ralentissant à peine pour prendre note des ombres de plus en plus sombres se levant à l’arrière-plan, surprise enfin par la fin d’autant plus dérangeante que Kundera esquisse simplement les grands thèmes du livre, laissant au lecteur le soin d’en mesurer toute la profondeur.

Dans une ville d’eaux à plusieurs heures de Prague, Ruzena, jeune infirmière célibataire, travaille dans une grosse station thermale tout en rêvant à une vie meilleure loin de cette ville où elle est née. Son passeport pour l’avenir, elle pense l’avoir dans le tout jeune fœtus qu’elle porte et qui, elle s’en est persuadée, est le résultat d’une nuit passée avec Klima, un trompettiste célèbre de la capitale. Elle préfère écarter l’idée qu’il pourrait être celui de sa liaison avec Frantisek, un jeune mécanicien amoureux mais jaloux et qui incarne à ses yeux la médiocrité dont elle aimerait s’extirper.

Il n’est certainement pas agréable de venir au monde dans une petite ville où passent chaque année dix mille femmes mais où il ne vient pratiquement pas un seul homme jeune ; une femme peut s’y faire dès l’âge de quinze ans une idée précise de toutes les possibilités érotiques qui lui sont données pour sa vie entière si elle ne change pas de résidence.

Par un coup de téléphone au trompettiste pour lui annoncer la nouvelle, Ruzena met en route cette valse effrénée qui finira, en cinq jours et cinq chapitres, par la tuer au terme d’un concours de circonstances où le hasard et la responsabilité sont tellement éparpillés entre les différents protagonistes qu’aucun d’entre eux (même s’il le voulait, ce qui n’est peut-être pas le cas) ne pourrait comprendre cette mort.

Outre Ruzena et ses deux amants, se retrouvent et se rencontrent dans cette ville d’eaux Skreta, un gynécologue que la quatrième de couverture décrit comme étant fantaisiste (manipulateur et diabolique seraient des termes plus approprié, à mon avis), Jakub, un ancien politicien et prisonnier politique porteur d’un visa pour l’exil (c’est la Tchécoslovaquie communiste mais la situation politique n’est qu’à peine évoquée), sa pupille et patiente de la station thermale Olga, le riche Américain Bertlef, dont la femme a été soignée de ses problèmes d’infertilité par Skreta, et enfin Kamila, la femme du trompettiste.

Le tout se joue sur une musique non dénuée d’ironie et d’humour, avec pour thèmes la vie et la mort, l’arbitraire et la responsabilité. Dans cette ville où les femmes qui ne peuvent pas avoir d’enfants viennent consulter, projets eugéniques, manipulations d’intérêts personnels, et quêtes d’amours impossibles s’entremêlent pour donner lieu à une fin que j’ai trouvée d’un cynisme et d’un arbitraire à faire froid dans le dos.


La
quatrième de couverture donne cette citation d’Elizabeth Pochoda : « il est difficile d’imaginer quelque chose de plus glaçant et de plus profond que la légèreté apparente de Kundera, » et c’est mettre en très peu de mots exactement ce que j’ai ressenti en refermant ce livre.

 kundera

Milan Kundera n’a presque plus besoin d’être présenté depuis le succès obtenu par son roman L’insoutenable légèreté de l’être (1984) et par le film qui en est tiré. Quelques mots cependant sur cet écrivain tchèque : né en 1929 en Moravie et établi en France depuis 1975, La valse aux adieux est le dernier livre qu’il écrit dans son pays d’origine avant son départ pour la France, où il enseigne à Rennes puis à Paris.

Traduit et publié chez Gallimard dès 1968, il adopte la langue française pour écrire ses romans à partir de 1993 avec La Lenteur (publié en 1995) : sa meilleure maîtrise du français lui permet aussi de suivre de très près, et souvent de remanier, les traductions publiées en français de ses livres précédemment écrits en tchèque. Outre ses romans, Kundera est aussi l’auteur de quelques pièces de théâtre, de poésie (c’est avec ce genre qu’il débute dans les années 1950) et d’essais dont L’art du roman (1986) dans lequel il livre ses réflexions sur son approche à l’écriture.

La fête de l’insignifiance, son roman le plus récent, sort chez Gallimard cet avril après une première publication en italien l’année dernière.

Milan Kundera, La valse aux adieux (Valčík na Rozloučenou, 1973). Trad. du tchèque par François Kérel. Gallimard 1976 (traduction revue par l’auteur en 1986).

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4 commentaires on “Milan Kundera – La valse aux adieux”

  1. Marilyne dit :

    Cela fait une éternité que je me promets de relire Kundera, notamment avec  » La lenteur  » et  » L’art du roman « … rappel bienvenu.
    ( sinon, je viens de terminer la lecture du roman de Drago Jancar  » Cette nuit, je l’ai vue « , prenant, une réussite, je vous le recommande absolument )

    • C’est le deuxieme Kundera que je lis apres L’insoutenable légereté de l’etre, et je l’ai aimé encore plus que celui-la. Donc je ne peux moi aussi que continuer a lire Kundera. Pour Jancar, j’espere y parvenir un jour, je suis contente qu’il vous ait plu. Pour le moment j’ai un autre slovene sur mon étagere, Boris Pahor, donc je lirai celui-la d’abord.

  2. Emma dit :

    J’ai lu cela il y a très longtemps, après L’insoutenable légèreté de l’être. Tout le monde lisait Kundera à l’époque. J’étais adolescente et je ne suis pas sûre qu’on la maturité suffisante pour lire Kundera à cet âge.

    A la lecture de ce billet, je me rends compte que le livre mérite sûrement une deuxième lecture, maintenant que je suis plus mûre.

    Ça me fascine, ces écrivains qui n’écrivent pas dans leur langue maternelle. Comment font-ils pour maîtriser suffisamment bien une autre langue pour écrite de la littérature?

    • Au moins quand on est adolescent il y a toujours l’espoir d’avoir le temps de relire le livre un jour! Je me fais moins d’illusions maintenant. C’est vrai qu’il y a un tres grand pas entre l’adolescence et l’age adulte en terme de maturité, mais en meme temps je suis sure qu’il y a des choses qu’on percoit quand on est plus jeune que plus tard on n’a plus la patience (ou la réceptivité) de percevoir. Pour ce qui est de ne pas écrire dans sa langue maternelle… je ne sais pas moi non plus comment ils font pour se couler aussi bien dans une autre langue. Surtout ceux qui s’y mettent tard (je crois que c’est le cas de Kundera).


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