Stefan Chwin – Hanemann

LivreL’année dernière, à la faveur d’un voyage en Pologne, j’avais découvert à la fois Gdansk et deux des écrivains natifs de cette ville baltique, Pawel Huelle et Günter Grass. Dorénavant c’est au tour de Stefan Chwin de me faire penser que cette belle ville au passé bouleversé a décidément l’art d’inspirer des romans beaux et déroutants.

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Hanemann est autant le roman d’un personnage que celui d’une ville : Gdansk à l’orée de la seconde guerre mondiale est une ville nommée Danzig, habitée en partie par des Allemands au train de vie plutôt bourgeois. L’avancée des troupes soviétiques fait fuir en masse la population allemande, vidant les maisons et les commerces de leurs occupants évacués vers l’Allemagne. Au passage des forces russes se succède l’arrivée des réfugiés des contrées plus orientales de la Pologne, s’installant dans les empreintes tout juste laissées vides par les Allemands.

Dans cette ville à la population en plein renouvellement, Hanemann est l’un des rares Allemands à être restés. Pour ceux qui le côtoient ainsi que pour le lecteur, c’est un homme assez solitaire et réservé par nature, et ce plus encore depuis le décès par noyade de son amante quelques temps avant l’évacuation de la ville.

En réfléchissant ensuite au livre, la facon de Chwin d’annoncer ce décès et de présenter la réaction d’Hanemann au travers de commérages et d’un effort de reconstruction postérieur, ainsi que la question brièvement soulevée de la cause du décès (accident, suicide, meurtre ?) m’ont laissés un peu perplexe, étant donné qu’ils ne jouent aucun rôle dans la suite du livre. Ces quelques chapitres de départ, décrivant le monde allemand d’Hanemann avant l’évacuation, installent cependant quelques uns des thèmes récurrents du livre – la possibilité (ou non) du choix entre la vie et la mort et l’effet que cela a sur ceux qui restent après, pas seulement au niveau d’un individu mais aussi d’un peuple, d’une ville, des objets dont s’entourent les hommes.

Spécialiste en anatomie et médecin légiste, Hanemann a voué sa vie professionnelle d’avant-guerre à « percer le grand mystère », à « dévoiler ce qui sépare les vivants des morts ». Rescapé (par chance ou apathie) d’une évacuation vers un paquebot qui finira au fond de l’eau, il vit les années qui suivent à la frontière entre ces deux mondes.

Et quand Hanemann se laissait aller à ces souvenirs, il se disait que ce qui s’était passé était justement survenu pour qu’il pût désormais sombrer dans cette demi-torpeur qui gagnait son âme et insensibilisait celle-ci aux voix du monde extérieur. Il avait l’impression de pouvoir vivre ainsi.

Alors qu’aux images de la rue autour de lui se superposent parfois celles de ses voisins disparus d’avant-guerre, il médite sur le suicide du poète romantique allemand Heinrich von Kleist et de sa compagne, puis sur celui plus récent du poète polonais Stanislaw Witkiewicz, mais ne peut se résoudre à suivre leur exemple. Plus ou moins toléré par les autorités polonaises qui préféreraient le renvoyer vers un pays où il n’a ni racines ni famille, Hanemann ne revient véritablement à la vie qu’avec l’arrivée de Hanka, une jeune polonaise ukrainienne qu’il sauve du suicide, et d’Adam, un petit orphelin muet aux dons de mime à qui il enseigne la langue des signes.

Hanemann est un livre tout en symboles et en échos, baigné d’un certain flou à l’image du clair-obscur de la vie du médecin : les jalons chronologiques (la guerre, le sort de la population juive, l’évacuation, l’instauration d’un pouvoir communiste) sont tout juste évoqués, les faits sont souvent racontés indirectement, par les souvenirs d’anciens voisins ou par le biais d’un narrateur omniscient qui prend souvent la forme du fils de réfugiés polonais installés dans la même maison qu’Hanemann.

Ce flou et ce symbolisme sont cependant sous-tendus par une description minutieuse des objets de la vie courante. Ceux-ci forment une dimension à part entière du livre que j’ai beaucoup aimée et qui permet d’ancrer encore plus l’idée du départ des hommes, de la destruction et du changement d’identité de la ville.

Les cygnes ou les pélicans en porcelaine blanche, les beaux sucriers d’argent en forme d’oies sauvages aux yeux de turquoise, les majestueux esquifs dans lesquels était servie la confiture de poire – toutes les pièces de vaisselle effrayées par leurs formes recherchées et peu pratiques enviaient la surface austère des ustensiles en fer-blanc qu’il était facile de glisser sous le plancher, entre les poutres des granges ou celles des moulins abandonnés. Elles s’enorgueillissaient encore de leur vif éclat sur les nappes dominicales, dans les appartements des Breitgasse, Frauengasse, Jäschkentaler Weg. Elles tintaient encore gaiement au contact des cuillères en argent, mais au fond, elles avaient la conviction, aussi tenace qu’une patine, d’être déjà de petits sarcophages. Liselotte Peltz frottait avec un chiffon doux le dos d’une tasse à café qui, la nuit, était hantée par le cauchemar d’appartenir à la mort. Les candélabres et leurs réflecteurs haut-perchés sur les murs de la Maison d’Artus feignaient de se réjouir de leur éclat, ils se rengorgeaient encore de leurs flèches de cire. Pourtant, dans leurs dorures rougeoyantes, se terrait déjà la brûlante certitude qu’au moment venu, le feu les réduirait en une coulée de cuivre tiédissante.

Certains de ces objets, avec Hanemann, sont cependant des survivants, survivants aux bombardements, aux saccages ou aux pillages, et finissent par remplacer d’une certaine manière ces jalons chronologiques que Chwin s’abstient de faire trop précis : dans l’appartement où un couple polonais nouvellement arrivé s’installe, ils trouvent des cadres où la poussière n’a pratiquement pas eu le temps de s’installer, où les draps récemment triés par une Allemande en vue de l’évacuation sentent encore la rose et la lavande. Pourtant, avec le passage des années les couverts en argent disparaissent, les broderies aux inscriptions allemandes finissent en serpillière, la peinture aux fenêtres s’écaille, et les meubles, bibelots et couverts en matériaux nobles estampillés de marques de vieux fabricants allemands sont remplacés par « la vague impitoyable des fourchettes en aluminium » et des « cendriers en demi-porcelaine avec les lettres “FWP” » (FWP : fonds de vacances pour les ouvriers). Chwin fait montre d’une sympathie évidente pour ces témoins d’une période et d’une aisance révolues, en plus de les utiliser de manière très poétique.

C’est d’ailleurs peut-être pour cette approche si détaillée et quasi affectueuse de ces témoins muets que je garderai un bon souvenir du livre, plus que pour l’histoire elle-même qui, quoique belle, m’a semblé parfois lancer des ponts qui n’atterrissaient pas sur une autre rive. Malheureusement, je resterai aussi marquée par les nombreuses erreurs de relecture et mise en page (coupures de mots fantaisistes, lettres qui jouent à saute-mouton, etc) qui ont un peu gâché ma lecture et ne font honneur ni au texte ni à la belle traduction qui en est faite.

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Né en 1949 à Gdansk où il vit encore, Stefan Chwin est un écrivain, critique littéraire et historien de la littérature, spécialisé dans le romantisme et affilié à l’Université de Gdansk.

Il fait ses débuts dans les années 1980s avec des histoires pour enfants écrites sous le pseudonyme Max Lars. Son roman Hanemann, paru en 1995 sous son vrai nom, lui vaut de recevoir le Paszport Polityki, décerné par l’hebdomadaire Polityka, la même année. Il est aussi l’auteur d’Esther (1999), du Pélican d’Or (2003, aussi disponible aux éditions Circé), deux romans situés dans la Pologne de la fin du 19e et début du 20e siècle à Varsovie et Gdansk respectivement. Il reçoit le prix du PEN polonais, ainsi que le « Erich Brost Danzig Award » (du nom d’un journaliste allemand né près de Gdansk) pour sa participation au travail de réconciliation entre l’Allemagne et la Pologne, en 1997. Bien plus récemment, il a reçu ce janvier le « Prix Académique Jan Heweliusz de la Ville de Gdansk » pour son travail de recherche sur la culture européenne et polonaise des 19e et 20e siècles. Pour ceux et celles qui lisent l’anglais, le site bookinstitute.pl a tout plein d’informations sur Stefan Chwin et ses romans (traduits ou non) ainsi que sur la littérature polonaise.

Je remercie les éditions Circé qui m’ont fait parvenir ce livre et découvrir cet auteur.

Stefan Chwin, Hanemann (1995). Trad. du polonais par Lydia Waleryszak. Editions Circé, 2012.

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5 commentaires on “Stefan Chwin – Hanemann”

  1. Et toc je viens de le mettre en commande

  2. youpi si ça marche
    je viens de vérifier en médiathèque et chance ce livre est présent et aussi un autre de ses romans qui me tente bien également : le pélican d’or

    • décidement vous avez une médiatheque en or. Moi aussi je suis tentée par Le pélican d’or; ce que j’ai lu d’Esther me parait aussi intéressant mais pas de traduction pour le moment, dommage.

  3. […] Hanemann sur sa ville devenue polonaise à la fin de la seconde guerre mondiale, dans le livre de Stefan […]


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