Deux livres pour deux anniversaires

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Les deux prochains livres seront l’occasion de célébrer deux grands écrivains du XXè siècle, deux hommes très différents mais dont la vie et lœuvre ne reconnaissaient pas de frontières.

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Petit guide de la Hongrie, chapitre 4 : Michel Babits – Le fils de Virgile Timár

BabitsLes trois précédentes étapes de mon exploration chronologique de la littérature hongroise avaient été plutôt marquées par l’aventure et les rebondissements, quelque fois patriotiques, quelque fois juste drôles. Dans Le fils de Virgile Timár le ton est tout à fait différent, c’est celui d’un drame d’intérieur : l’intérieur d’un couvent et surtout celui d‘un homme.

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Virgile Timár, moine cistercien d’un couvent-école de province, respecté mais plutôt solitaire, se prend d’affection pour son jeune élève Pista, récemment devenu orphelin. D’après les dires charitables des « frères en religion » de Timár, Pista a la malchance d’être le fils de « la belle Lina Vágner », « la créature la plus mal famée de tout le comitat », dont le grand crime à leurs yeux est d’être une « fille-mère ». Pour Timár cependant, Pista cesse rapidement d’être simplement le « brave garçon très honnête » qu’il avait défendu au début et devient celui pour lequel Timár s’extirpe de sa vie trop paisible de livres et de prières. S’instaure entre les deux une relation complexe, timidement paternelle pour Timár, insouciante mais un peu marquée par le chantage affectif pour Pista.

C’est ainsi que le pauvre Timár vivait de semaine en semaine et, peu à peu, il ne vécut plus qu’en Pista. Son existence sans événements n’était qu’une feuille grise sur laquelle s’inscrivait la jeune existence de Pista, comme la source fraîche se grave dans le sol desséché. (…) Timár se sentait parfois réellement humilié en face de son jeune ami. C’est que, des deux, c’était le jeune garçon qui avait moins besoin de l’autre, qui était le plus fort. Cela, il le faisait souvent sentir à Timár involontairement et avec sa cruauté enfantine.

Cet équilibre délicat vient à être bouleversé par l’arrivée d’un troisième homme, amant il y a bien longtemps de Lina Vágner et, tout semble l’indiquer, père de Pista. Ce Vitányi, journaliste-écrivain à succès, homme du monde débonnaire et pris sur le tard de désirs de paternité, vient revendiquer son fils. Pista est prié de choisir : d’une part la vie provinciale et mesurée de Virgile Timár, les dimanches après-midi à étudier les textes classiques à deux, la promesse d’un voyage d’été en Italie ; de l’autre la vie pleine de mystères et de promesses de Budapest, la porte ouverte vers un monde moins étriqué aux côtés d’un homme célèbre. La décision sera cruelle pour Timár, qui voit s’envoler le garçon juste au moment où il découvrait le moyen d’échapper à la futilité de sa propre vie.

Avant de poursuivre, je dois dire quà la première lecture j’ai été plutôt exaspérée par ce livre, par l’atmosphère trop raréfiée, trop catholique, qui se dégage des personnages et quelquefois de l’écriture. Je suis toujours un peu sceptique envers les « âmes virginales » qu’on rencontre dans certains livres (en l’occurrence pour décrire un adolescent), et que dire, en tant que lectrice du XXIe siècle, des tourments d’un prêtre de 100 ans plus tôt, dont la vie s’est écoulée à se préserver de dangers imaginaires au sein du séminaire puis du couvent. Il était vraiment temps que Virgile Timár délaisse un peu la lecture de ses vies de saints et ouvre finalement les yeux sur la vie et le monde autour de lui.

Il était de nouveau l’adolescent frissonnant et ignorant, le novice aux allures gauches, à la curiosité lâche qui venait à peine de commencer dans son âme la lutte contre l’ennemi héréditaire, l’ennemi qui ne laisse pas de répit, l’épouvante partout présente, la Femme. (…) Qu’était-ce donc que la Femme, quelle sorte de créature ambiguë, née à la fois pour la sainteté et pour la luxure ? En quoi le corps féminin consistait-il pour être à la fois le vase de la Chasteté et l’instrument de l’Abomination ?

Dans sa préface, le traducteur Aurélien Sauvageot exprime aussi un doute envers les mérites du livre comparé aux autres œuvres de Babits, expliquant avoir tout de même préféré traduire Le fils de Virgile Timár parce que c’est un livre très court et qu’il désirait faire connaître Babits aux lecteurs français des années 1930.

Mais il cite aussi la sobriété et la finesse psychologique de « ce petit récit sans prétention », deux aspects que j’ai davantage appréciés en relisant le livre et en mettant de côté le cadre et l’époque. C’est finalement une histoire assez universelle que Babits raconte, mais il réussit en assez peu de pages à dépeindre les personnages et le contexte qui rendent cette version particulière et complète.

Le personnage le plus intéressant pour moi était celui de Vitányi, non pas en lui-même mais par ce qu’il représente pour les autres personnages du livre : un juif, converti au catholicisme, mais juif quand même, avec « des traits vraiment très orientaux, des traits de juif négroïde », dont les idées font frémir la société bien pensante de la province. De garçon suspicieux parce qu’illégitime, Pista se retrouve avec une deuxième tare : « on a beau faire, le sang juif reparaît », commentent les autres moines une fois révélée l’identité de son père, ajoutant « qu’il aille à l’endroit qui lui convient, à Judapest ! » Timár aussi reconnaît l’héritage juif dans la physionomie de Pista (en qui il avait pourtant vu jusque là le portrait craché de sa mère), mais à l’inverse de ses confrères il honore aussi la vivacité d’esprit de Pista, son esprit rebelle à l’enseignement trop conventionnel et catholique, qui le rendent unique et digne d’intérêt aux yeux de Timár.

J’ai l’impression qu’il me manque une clé pour comprendre vraiment Le fils de Virgile Timár, comme si Babits avait voulu faire passer un message à ses lecteurs contemporains, mais je n’en sais pas assez sur les années 1920 (le livre a été publié en 1922) ou sur Babits pour déchiffrer ce message. Il me semble quand même qu’au-delà de la simple histoire de Virgile Timár, Babits se livre à une réflexion sur la place des juifs assimilés dans la société hongroise et sur qui a le droit de briguer le rôle d’éducateur des jeunes générations. La question de savoir à qui, des parents naturels ou de l’école/église devrait incomber cette responsabilité, revient à plusieurs reprises au fil du livre, d’abord en relation avec la mère de Pista, accusée d’immoralité, puis avec les deux hommes – l’un catholique et l’autre juif – qui se disputent le rôle de père.

Ce portrait de Babits par József Rippl-Rónai (1861-1927), célèbre peintre hongrois proche des Nabis, date de 1923.

Ce portrait de Babits par József Rippl-Rónai (1861-1927), célèbre peintre hongrois proche des Nabis, date de 1923.

Mihály Babits (pour lui donner son vrai nom plutôt que la version francisée privilégiée par Aurélien Sauvageot), né en 1883 à Szekszárd dans une famille de la classe moyenne intellectuelle, est peut-être surtout connu aujourd’hui en tant que poète, mais il a accumulé au cours de sa vie toutes les casquettes d’une personnalité littéraire de premier plan : écrivain, traducteur (entre autres Shakespeare, Dante, Goethe, Sophocle), rédacteur de la revue Nyugat, et enseignant. Son Livre de Jonas, un poème lyrique en vers, a été traduit en français (Flammarion, 1992). Sa poignée de romans montre une grande variété de styles. Le premier, Calife-cigogne (1913/16), aussi traduit en français (In Fine Editions, 1992), est un roman fantastique. Après Le Fils de Virgile Timár(1922) suivent Château de cartes (1923, roman satirique sur la classe moyenne traditionnelle hongroise), Les fils de la mort (1927, décrit comme étant une fresque relatant la décadence d’une famille et d’une classe sociale), et Elsa, pilote, ou la société parfaite (1933, un roman futuriste). Homme aux convictions pacifistes et catholiques, Mihály Babits décède en 1941 à Budapest d’un cancer du larynx.


Vladimir Lortchenkov – Des mille et une façons de quitter la Moldavie

lortchenkov« Nous n’attendons pas grand chose des pays de l’ex-URSS. Nous savons que nous sommes une constellation de l’absurde. Et l’Ukraine est loin d’être le plus absurde. La palme nous revient à nous, la Moldavie. » Les mots sont du moldave Vladimir Lortchenkov, dans un éditorial publié dans le New York Times fin décembre 2013 où il appelait la Moldavie à devenir le 51e état des États-Unis. « Les Moldaves, comme les Américains, sont un peuple de la frontière. Ce n’est pas le but qui importe, mais le fait d’essayer. Nous comprenons peut-être l’absurdité de notre quête vers la terre promise européenne, mais nous ne pouvons pas nous en empêcher. »

Des côtés absurdes et irréductibles de la Moldavie, ainsi que de son potentiel humoristique et entreprenant, Lortchenkov en fait aussi la démonstration dans son très loufoque et divertissant Des mille et une façons de quitter la Moldavie, son premier livre à être traduit en français et récemment publié par les éditions Mirobole (qui m’ont envoyé ce livre et que je remercie).

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En lisant Des mille et une façons de quitter la Moldavie je n’ai pas pu m’empêcher de penser à Chicken Run, ce film d’animation des créateurs de Wallace et Gromit, dans lequel des poules pondeuses destinées à l’abattoir tentent de s’échapper de leur poulailler industriel, menées par un coq vantard tombé là par hasard. On remplace le poulailler par la Moldavie, ce petit pays coincé entre l’Ukraine et la Roumanie ; les poules par les Moldaves (ceux qui ne sont pas encore partis) ; et le coq par, au choix, un paysan désabusé, un pope orthodoxe en croisade, et un amoureux inconditionnel de l’Italie, et nous voilà en plein dans le monde un peu délirant de Vladimir Lortchenkov.

Ah oui, l’Italie… le pays rêvé, l’Eldorado de tous ces Moldaves, principalement du petit village de Larga mais aussi d’ailleurs, prêts à tout pour accéder enfin à une vie prospère, loin de la terre pauvre et boueuse, du chômage et de la corruption de leur pays. Seulement, entre la Moldavie et l’Italie, il y a les frontières bien gardées de l’Union Européenne, la malhonnêteté des passeurs et des trafiquants d’organes, et la méfiance de tous les voisins qui encouragent les désirs d’Europe du pays sans vraiment vouloir lui délivrer le sésame.

Qu’à cela ne tienne, Séraphim, Vassili, Païssii, Voronine et les autres sont prêts à prendre les choses en main et là, tous les moyens sont permis. C’est là qu’on apprend que transformer un tracteur en avion, puis en sous-marin, relève du domaine du possible (pour le sous-marin, il suffit d’ajouter les pédales du vélo du voisin). On apprend aussi comment s’y prendre (ou pas) pour se greffer un rein de cochon, et quelques règles de curling, cette discipline olympique qui consiste à placer des pierres rondes dans un certain but. Ça se joue sur glace, apparemment, sauf quand on est Moldave et qu’il n’y a que des champs comme terrain d’entraînement (par curiosité je suis allée voir s’il y avait une équipe moldave de curling à Sotchi cette année. La réponse est non).

Esprits trop rationnels s’abstenir de cette lecture : Lortchenkov fait faire à ses personnages les tours et détours les plus abracadabrants, quoique quand même restant en général juste à la limite de la crédibilité. J’ai envie de penser qu’il met ici en avant les capacités de débrouillardise et d’innovations des Moldaves, qualités qu’ils ont sûrement eu le temps de cultiver dans leur petit coin de l’ex-URSS.

Avec son humour pince-sans-rire, Lortchenkov crée aussi des personnages attachants et singuliers malgré leurs côtés parfois macabres, tel ce Vassili qui rechigne à enterrer sa femme pendue, parce que son corps encore attaché à la branche est parfait pour faire sécher au vent les colliers d’ail. (Presque) tout le livre est comme ça, une succession d’idées, de personnages et de situations loufoques. Quelque fois j’ai eu l’impression que Lortchenkov inventait au fur et ô mesure et ça s’essoufflait un peu, mais seulement pour repartir de plus belle ensuite.

Et il y a tous ces clins d’œil, ces petites blagues dispersées tout au long du livre, comme le tir dans les nuages pour éviter la pluie qui menace un meeting pro-européen (Putin en aurait-il pris de la graine ?), ou l’histoire de l’apprenti ethnologue envoyé parmi les paysans et qui croit entendre de la bouche de l’un d’entre eux une version préservée au long des siècles du mythe de « Cerescu », « Persika » et « Plutonescu ». J’en viens presque à regretter de ne pas être moldave, tant il doit y avoir de références (politiques, sociales, culturelles) qui m’échappent.

Mais ça serait vraiment la seule raison de le regretter, parce qu’à en croire Séraphim et compagnie, il n‘y a vraiment pas grand chose d’attrayant en Moldavie. Après, il y a sa littérature et ça, heureusement, ça s’exporte.

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Né en 1979, Vladimir Lortchenkov est un journaliste et écrivain moldave d’expression russe.

Vladimir Lortchenkov, Des mille et une façons de quitter la Moldavie (Vse tam budem, 2008). Trad. du russe par Raphaëlle Pache. Mirobole Éditions, 2014.


Vassil Barka – Le prince jaune

barka prince jauneAu travers d’une simple famille de paysans, les Katrannyk, Vassil Barka retrace dans Le prince jaune l’un des épisodes les plus glaçants parmi les nombreux qu’a connu l’Europe du XXè siècle.

L’Ukraine, terre fertile surnommée le grenier de l’Europe, devient durant l’hiver 1932-1933 un vaste mouroir à ciel ouvert à l’instigation du régime stalinien, qui veut à la fois hâter la collectivisation de l’agriculture, anéantir la classe paysanne prospère et briser toute velléité de nationalisme ukrainien. Entre 5 et 7 millions d’hommes, de femmes et d’enfants meurent durant cet hiver-là, tués par la famine organisée et dans les rafles, soit environ 20 pour cent de la population.

Parmi eux, des milliers de familles comme celle, fictionnelle, des Katrannyk : des trois générations de paysans sous le même toit, seul un, Andrijko, le plus jeune, survivra à cet hiver de privations et d’horreurs.

Le prince jaune est le récit-témoignage, par un Ukrainien qui a vécu cette époque, des efforts désespérés des paysans pour se maintenir en vie malgré leur condamnation d’avance par le pouvoir de Moscou et les « 25000 » (ouvriers communistes envoyés dans les campagnes pour faire appliquer les directives). C’est une course-poursuite macabre : d‘un côté, les caches maladroites de provisions, remplacées une fois vide par les racines, les feuilles, les oiseaux, chiens, zisels (sorte de rongeur), les chevaux déjà morts et enterrés, même la chair humaine, tout ce qui peut permettre de subsister encore un peu. De l’autre, les fouilles impitoyables qui enlèvent jusqu’au dernier grain de céréale, les wagons remplis à ras bord en partance pour Moscou, les monticules de légumes et céréales qui pourrissent dans les moulins et églises réquisitionnés sous les yeux de la population affamée et maintenue à distance par les gardes armés.

Au village de Klénototcha, les gens mouraient, comme dans l’Ukraine entière ; on leur avait pris leur blé et toute nourriture et on les avait condamnés à une mort certaine ; l’État, en ennemi implacable, usant de la force contre eux, leur avait supprimé, outre tout ravitaillement, la possibilité de gagner leur vie en travaillant. Une épidémie de peste aurait été un fléau moins grand.

La provision de pommes de terre des Katrannyk touchait à sa fin et le maître de maison parcourait les environs à la recherche de nourriture pour les siens.

Partout, le froid et la désolation. La tristesse submergeait son âme dans ce désert de neige ; il lui semblait que le monde s’était refroidi comme une maison abandonnée. Un seul désir enfiévrait son être : trouver à manger.

Pour les paysans, la déchéance physique est presque inéluctable, tous se transforment en cadavres ambulants, les jambes ballonnées, le souffle court, épuisés par le moindre effort. Des villages entiers finissent désertés et envahis par la végétation, leurs habitants décimés par la faim et la brutalité arbitraire des cadres communistes, ou partis autre part avec le vain espoir de trouver de la nourriture et du travail.

C’est une longue scène de désolation que dépeint Barka, dans une écriture sobre, au plus près des pensées de ces hommes, femmes et enfants pris dans un piège qu’ils ne comprennent pas au début et contre lequel ils ne peuvent pas se rebeller. Malgré un contexte urbain très différent, j’ai retrouvé dans certains passages du livre la même tonalité que dans La Cour d’Arkady Lvov, la même description réaliste et dénonciatrice des conséquences d’une utopie communiste imposée avec cynisme, brutalité et une foi aveugle à des communautés de gens ordinaires.

Encore quelques pas et il reste cloué sur place ! Devant ses yeux s’étend une clairière et là, près d’un cerisier devenu sauvage, un vieillard trie des herbes ; il les pose sur le côté, puis se lève, tenant dans une main un bâton pointu et dans l’autre une pierre. Lui-même, maigre, les cheveux blancs comme un génie des neiges, ressemble à un spectre : une barbe blanche et hirsute lui descend sur la poitrine ; sur sa tête, des mèches pendent comme des lambeaux de brume. Ses yeux sont enfoncés sous les broussailles de ses sourcils tombants. Des guenilles noires de saleté, sans ceinture pour les retenir, couvrent l’homme aux pieds nus ; il en a attaché les morceaux entre eux avec des ficelles pour qu’ils tiennent sur son squelette.

Le vieillard aperçut le visiteur inattendu :

– Qui es-tu ?

– Je me suis perdu.

– Ne viens pas ici. On va t’attraper et te faire cuire.

– Et vous ?

– Moi aussi, si on me trouve ; mais le bouillon sera bien maigre. Je n’ai que des os secs et des veines dures, ça ne convient pas. D’ailleurs je vais mourir demain ; je vais faire cuire ces racines et je mourrai. Sauve-toi car c’est dangereux ici !

Grand-père, c’est la peste qui a emporté tout le monde ?

– Non, fiston, c’est l’État.

Inutile de dire que ce n’est pas une lecture réjouissante mais plutôt un récit à ranger avec les romans et témoignages des rescapés des goulags, des camps de concentration et des autres incarnations des folies totalitaires de par le monde. Le récit de Barka est quand même aussi balayé de quelques rayons de lumière, tels par exemple les quelques personnages, membres de la famille ou parfaits inconnus, qui aident et partagent là où ils peuvent malgré leur propre détresse.

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Né en 1908 à l’est de l’Ukraine actuelle, Vassil (Vasyl) Barka s’intéresse tôt à la littérature, publiant son premier recueil de poèmes en 1930 et rédigeant une thèse sur la Divine Comédie de Dante à Moscou. Volontaire durant la « Grande Guerre Patriotique » russe (la seconde guerre mondiale), il est blessé et fait prisonnier. Il vit en Allemagne jusqu’en 1947, puis en France, et émigre finalement aux États-Unis en 1949/1950 (selon les sources), où il travaille pendant un temps à Radio Liberty avant d’enchaîner d’autres gagne-pains tout en se consacrant à l’écriture et à la spiritualité. Il décède en 2003 aux États-Unis.

La préface de Piotr Rawicz (né dans une famille juive à Lvov, alors en Pologne et aujourd’hui en Ukraine ; rescapé d’Auschwitz et auteur de Le sang du ciel) porte surtout sur l’histoire de l’Ukraine et des Ukrainiens et est très instructive. Tout un passage est aussi dédié à la propagande communiste visant à jeter la poudre aux yeux de l’Ouest quant à ce qui se passait en Ukraine durant cet hiver de famine-génocide aujourd’hui appelée Holodomor.

Vassil Barka, Le prince jaune (Jovtyj Kniaz, 1968). Trad. de l’ukrainien par Olga Jaworskyj. Gallimard, 1981.


Sabrina Janesch – Katzenberge

janesch-katzenberge-bUn thème qui revient encore et encore dans les livres de l’est de l’Europe, c’est celui des populations déracinées, des territoires laissés derrière, des géographies redessinées par la guerre, les pogroms, et les déplacements de frontière. Quelque fois, c’est juste une phrase qui lève le voile sur une situation dramatique, comme dans L’épouse rebelle de Zsigmond Móricz, où un jeune journaliste s’inquiète pour son travail dans une Budapest d’entre deux guerres encore submergée par les dizaines de milliers de réfugiés hongrois de Transylvanie, attribuée à la Roumanie après la première guerre mondiale. D’autres fois, c’est tout un livre écrit sur la mémoire des hommes, des objets et des lieux, sur ce qui reste et ce qui disparaît quand une population en remplace une autre, tel le regard que porte l’Allemand Hanemann sur sa ville devenue polonaise à la fin de la seconde guerre mondiale, dans le livre de Stefan Chwin.

A leur manière, chacun de ces livres est une invitation à garder à l’esprit que les frontières des pays d’Europe de l’est d’aujourd’hui sont récentes, qu’elles sont nées dans la douleur et que leur réalité a été durement subie par de très nombreuses familles. Katzenberge, le roman de Sabrina Janesch, qui a connu un grand succès en Allemagne lors de sa sortie il y a trois ans, part un peu de tout ça et plus encore en montrant que leurs conséquences pèsent encore de nos jours.

Malheureusement Katzenberge n’est pas traduit en français (ni que je sache en aucune autre langue). Désolée pour les non-Germanophones, mais ne décrochez pas tout de suite : peut-être le sera-t-il un jour, et puis l’histoire en vaut la peine, une histoire qui lie trois pays, soixante années d’histoire récente et tout un mystère familial.

***

Le livre commence et se termine alors que Nele Leipert, à l’aube brumeuse d’une journée d’automne, pédale à travers la campagne de Silésie pour se rendre sur la tombe de son grand-père pour compléter la mission qu’elle s’est donnée. Nele est une jeune journaliste berlinoise et vit une histoire pas très enthousiasmante avec Carsten, un accro du travail. Mais elle est aussi polonaise par sa mère et lorsque sa tante a téléphoné pour lui annoncer la mort du grand-père qui lui était très proche, Nele a tout plaqué pour se rendre à l’enterrement.

L’occasion est d’importance, les gens des villages alentours ont mis de côté les vieilles rancœurs et se sont rassemblés à l’église pour entendre le prêtre évoquer la fin d’une époque. C’est que Djadjo, le grand-père, est l’un des premiers à s’être installés là juste après la seconde guerre mondiale, lui et une poignée d’hommes bientôt suivis de leurs familles rescapées du pogrom qui les a chassés de leur village de Galicie. Aucun des habitants du village silésien, tous polonais immigrés, n’est jamais retourné de l’autre coté de la Bug, la rivière qui forme dorénavant une partie de la frontière entre la Pologne et l’Ukraine.

Quand la mère de Nele, après l’enterrement, avoue à sa fille qu’elle aimerait que celle-ci fasse le voyage jusqu’en Galicie pour voir où sont leurs racines, Nele refuse d’abord : elle est berlinoise, c’est tout. Quant au grand-père, pourquoi aller en Galicie puisque tout ce qui a trait à lui se trouve ici en Silésie ?

Eben nicht alles, was deinen Großvater betrifft, ist hier in Schlesien. Hier in Schlesien, Töchterchen, ist höchstens die Hälfte. Und genau das ist der Punkt. (« C’est justement que tout ce qui touche à ton grand-père ne se trouve pas ici en Silésie. Ici, en Silésie, ma fille, se trouve tout au plus la moitié. »*)

Finalement Nele se décide à partir retrouver ce village, amorçant un long voyage dans l’espace, dans le temps et dans les zones d’ombre de l’histoire de son grand-père.

Le récit alterne entre le présent de Nele (l’enterrement, les interminables repas de famille arrosés de vodka, son désarroi face à l’indifférence de Carsten resté à Berlin, le voyage jusqu’en Galicie) et ses souvenirs de ce que son grand-père lui a raconté de son passé. Au fur et à mesure que Nele prépare son voyage et fait les étapes vers l’est, on suit le grand-père faire, à rebours, le chemin inverse, jusqu’à la culmination avec, pour Nele, la découverte pleine d’émotion de ce village perdu et, pour le grand-père, l’horreur de la nuit du pogrom et de la fuite pour échapper aux Ukrainiens auparavant voisins et désormais meurtriers.

En cours de chemin, la quête de Nele prend une autre dimension : il ne s’agit plus seulement de fouler la terre des origines, mais aussi d’en apprendre davantage sur Leszek, le frère aîné du grand-père, que personnage n’a jamais vu au village mais sur qui les rumeurs courent. A Wydzra, où Nele fait halte comme ses grands-parents et arrière-grands-parents ont fait halte tout un hiver durant leur fuite vers l’ouest, les anciens se souviennent encore de la famille Janesczko, et surtout de la disparition brutale de Leszek cet hiver-là et des soupçons qui ont alors pesé sur son frère. Nele, la pauvre, ne sait plus trop que penser : ce grand-père qu’elle veut honorer en faisant ce voyage est-il en fait un meurtrier ? Peut-elle se fier aux souvenirs du grand-père qui faisaient plutôt de Leszek un homme louche et profiteur, un traître qui s’était allié avec les Ukrainiens et n’avait prévenu aucun des siens de la vague meurtrière qui allait s’abattre sur le village galicien ?

Ce n’est que tout à la fin, lorsque Nele arrive finalement dans le village quasi déserté de Zastavne, qu’une rencontre inespérée permet de lever le voile sur les événements d’un demi-siècle auparavant.

Par rapport au corps du livre, la fin m’a au départ un peu déconcertée : le temps passe, les pages tournent, et ce n’est que dans les 50 dernières pages (sur environ 290) que Nele traverse enfin la Bug et arrive à Zastavne. Cette terre quasi-mythique, je m’attendais à ce qu’on passe un peu plus de temps à la découvrir sur place, à rechercher les traces des anciens habitants polonais, à partager le récit de la visite de Nele avec sa famille en Silésie. Mais non, il y un sentiment d’urgence dans ce passage à Zastavne, il faut se dépêcher pour rentrer en Pologne avant la nuit avec pour tout bagage les souvenirs d’une journée passée en Ukraine et un peu de la terre si fertile à placer sur la tombe du grand-père.

Maintenant, je pense que ce que l’auteur a voulu souligner avec cette distribution du temps dans le livre est davantage l’importance de la recherche en elle-même et du fait de se poser des questions sur son passé et celui de sa famille, sans pour autant tomber dans la nostalgie ou le désir de vengeance. Au contraire, une fois rentrée se recueillir sur la tombe du grand-père, Nele termine le récit sur une note pleine de promesse, « ça sera une belle journée », reprenant ainsi les mots du grand-père à la naissance de son premier fils dans la nouvelle maison polonaise, l’amorce d’un nouveau chapitre dans sa vie.

C’est une belle plongée, très personnelle, dans l’histoire polonaise, et une bonne manière de mettre un visage plus humain sur ce qu’on peut lire dans les livres d’histoire (ou pas ; en France on connaît si peu l’histoire de cette région). Et puis il y a tout le contexte qu’on ne trouve certainement pas dans les livres d’histoire: la vodka, les assiettes trop bien garnies en guise d’hospitalité, l’atmosphère des trains et des cars où les autres voyageurs savent tout de suite que Nele n’est pas du coin parce qu’elle sort une banane de son sac (son voisin, par pitié, lui propose de la saucisse séchée). C’est un peu le genre de contexte qui nourrit le cliché, et effectivement Janesch joue aussi beaucoup sur le stéréotype, tels par exemple les Allemands qui partent à la recherche de leur passé au volant de leurs Mercedes rutilantes dans les petits villages polonais (j’y viens), alors que les Polonais s’imaginent que de l’autre côté de la frontière, en Ukraine, il y a des sorcières et des loups, que les gens qui y habitent ont à peine l’électricité et que ceux qui s’y aventurent ont peu de chances de rentrer vivants.

Ce n’est qu’un roman, donc à ne pas prendre trop littéralement, mais quand même j’ai aimé la description de la mentalité polonaise et allemande contemporaine au sujet du passé qui imprègne tout le livre. La partie allemande est un peu le miroir beaucoup plus discret de la partie polonaise, puisque d’un côté Nele part en Ukraine y chercher le passé de sa famille, mais d’un autre côté cette famille s’est installée en Silésie dans une propriété abandonnée par les Allemands qui y vivaient avant.

Cet aspect-là donne aussi lieu à de belles pages sur l’exil et le fait d’avoir à recommencer à partir de presque rien dans un endroit déserté, sans rien savoir des gens qui ont habité là avant, ni même s’ils vont revenir. Ainsi lorsque Maria, la grand-mère tout juste arrivée en Silésie, entend l’appel du coucou dans la forêt, elle ne peut s’empêcher de penser que sa famille est comme celle du coucou, qui s’installe dans le nid des autres et profite de ce qu’ils ont bâti. Là aussi, même 60 ans après le départ des anciens occupants allemands, leurs traces ressurgissent encore dans le village silésien, comme par exemple avec ce manoir qu’un ami de Nele restaure en enlevant les couches de peintures qui dévoilent d’anciennes inscriptions en lettres gothiques. « Erstaunlich, was so alles zutage kommt, wenn man an der Oberfläche kratzt » (« C’est incroyable tout ce ressurgit quand on gratte la surface »), lui fait-il remarquer, une phrase qui à elle seule résume bien tout le livre.

Janesch

Katzenberge est le premier roman de Sabrina Janesch, une toute jeune auteur (née en 1985) avec déjà derrière elle une carrière d’écrivain bien entamée, dont un deuxième roman, Ambra, publié en 2012. Mi-allemande et mi-polonaise comme son héroïne, la Pologne et son passé sont visiblement un terrain fertile pour elle puisque Ambra se déroule à Gdansk/Danzig.

Sabrina Janesch, Katzenberge. Aufbau Taschenbuch, 2010.

* soyez indulgents avec mes traductions.

Une suggestion de lecture pour ceux qui ont eu la patience de tout lire mais qui ne lisent pas l’allemand : Katzenberge m’a fait penser à ce que j’ai lu de Pigeon, vole, de Melinda Nadj Abonji, un livre allemand lui aussi récent mais qui existe en français (Métailié, 2012). Écrit par une femme née en 1968 dans la communauté hongroise de Yougoslavie (aujourd’hui en Serbie) mais dont la famille a émigré en Suisse, les thèmes paraissent assez similaires : l’émigration, l’adaptation, les racines, la famille.


Partir de Berlin, traverser la Pologne et l’Ukraine pour arriver en Moldavie

C’est l’itinéraire des trois prochains livres avec, des années 1930 à aujourd’hui, une plongée dans la mémoire familiale, un récit à peine romancé d’une catastrophe humaine organisée, et un peu d’humour pour raconter les aspirations d’un petit village aux confins de l’Europe.

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Alice Zeniter parle de son roman Sombre Dimanche

Comme promis, quelques questions et quelques réponses à propos de Sombre Dimanche d’Alice Zeniter, roman qui met en scène une famille hongroise en Hongrie dans la deuxième moitié du XXe siècle.

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Mais d’abord, quelques mots sur l’auteur : Alice Zeniter a aussi écrit Jusque dans nos bras (2010) et Deux moins un égal zéro (2003). En 2008, après être passée par l’ENS, elle arrive à Budapest pour y enseigner le français à l’institut d’enseignement supérieur Eötvös Collegium. L’année prévue se transforme en trois, Sombre Dimanche en est le résultat.

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Sombre Dimanche suit l’histoire d’une famille hongroise des années 1950 à nos jours, avec beaucoup de références à l’histoire et à la culture populaire de l’époque. Jusqu’à quel point la véracité du contexte était-elle importante pour vous?

Elle était très importante, car je voulais pouvoir redonner un monde avec beaucoup de précision, et avant de déformer la réalité pour y faire entrer une sorte de magie de la mélancolie, il fallait que les lecteurs aient une idée de ce qu’était la Hongrie, son histoire, les figures qui peuplaient la frise chronologique, etc. Et, qui plus est, c’est dans ce contexte historique et social réel que mon imagination s’est ancrée, qu’elle s’est nourrie. Tous les rêves de roman sont partis de découvertes et de rencontres réelles avec le pays.

Comment avez-vous mené la recherche pour recréer tout ce contexte historique que vous n’avez pas connu?

Avant même de commencer à écrire « Sombre Dimanche », je cherchais frénétiquement à comprendre ce nouveau pays dans lequel j’étais arrivée: livres d’histoire, articles, discussions avec mes amis hongrois, avec mes étudiants, virées au marché aux puces pour acheter de vieux objets, promenades interminables dans la ville, etc. L’écriture du livre a simplement isolé des points précis sur lesquels je voulais pousser mes recherches.

L’idée d’entremêler l’histoire d’une famille et l’histoire du pays pour votre seul (pour le moment!) roman sur la Hongrie s’est-elle imposée comme une évidence ou a-t-elle été un choix? Y a-t-il d’autres histoires que vous auriez pu être tentée d’écrire sur ce pays?

Elle s’est imposée tout de suite. Puisque j’ai imaginé les personnages directement à partir d’événements historiques. Ce sont ces moments dans l’histoire du pays qui m’ont fait me demander: que penserait quelqu’un qui les traverserait à tel moment de sa vie ? Comme par exemple, la fin de l’enfance d’Imre qui correspond au grand tournant de 89.

Si Sombre Dimanche était ma première rencontre avec la Hongrie, j’en aurais probablement eu une image assez négative tant les personnages et le pays semblent toujours poursuivis par la malchance et l’apathie. Mais lors de votre présentation du livre vous défendiez une vision plus optimiste de la fin du livre et de vos personnages. Pouvez-vous nous en dire davantage?

Pour moi, la tristesse et la mélancolie qui sont très présentes dans le roman ne doivent masquer ni le sens de l’humour – certes très noir – et de la prose et des personnages, ni la grande tendresse dont ceux-ci sont entourés. Oui, leur vie est difficile, oui ils sont passifs et cabossés, mais ils sont en même temps pleins d’une vie intérieure qui est magnifique: ils aiment, ils rient, ils s’inventent des histoires, ils transcendent à chaque instant la réalité minable.

Le livre commence avec un texte d’Attila József, un des grands poètes hongrois. Y a-t-il d’autres livres ou des auteurs qui vous ont particulièrement marqués et que vous recommandez pour des lecteurs français ?

J’aime beaucoup les nouvelles de Kosztolanyi, Gyula Krudy dont « l’affaire Eszter Solymosi » vient de paraître en traduction française (Albin Michel), « La porte » de Magda Szabo. Et j’ai été très marquée par le film « Megall az idö » dont l’atmosphère correspondait étrangement à ce que je voulais faire dans « Sombre Dimanche ».

Le succès du livre en France, avec de nombreux prix (Prix de la Closerie des Lilas, Prix des Lecteurs de l’Express, Prix du Livre Inter) depuis sa publication l’année dernière, a-t-il été une surprise étant donné que la Hongrie est un sujet plutôt « niche »?

Oui, j’avais peur que seuls les gens ayant déjà un intérêt antérieur pour la Hongrie n’achètent le livre. Et peut-être que ça a été le cas au début, mais l’effet boule de neige a fonctionné et les prix ont attiré d’autres lecteurs qui eux aussi, par le bouche-à-oreille, ont attiré d’autre lecteurs. C’est un phénomène fascinant de regarder la communauté des lecteurs, sa diversité, et de penser que le point commun entre ces personnes variées, opposées parfois, c’est le livre qu’ils ont tous lu.

Vous étiez de nouveau à Budapest récemment pour le lancement de la traduction hongroise de Sombre Dimanche. L’idée de le traduire en hongrois est-elle venue rapidement ?

La traductrice étant mon amie de longue date, une de mes étudiantes de l’Eötvös Collegium, elle a accompagné le livre avant même qu’il ne soit écrit et nous avons rêvé de sa traduction avant qu’il n’y ait un texte fini à traduire. Le livre a été aussi cette occasion pour moi de fédérer mes amis, ma « famille » hongroise, autour d’un projet et j’en suis très fière aujourd’hui lorsque je vois Vera [Veronika Kovács] présenter la traduction.

Quelle réception le livre a-t-il reçu en Hongrie pour le moment ?

Je l’ignore encore. Pour l’instant, je sens l’intensité de la curiosité de ma part comme de celle des lecteurs hongrois et voilà tout.

Vous disiez lors de la présentation de Sombre Dimanche que vous avez mis de coté le théâtre pour vous consacrer à l’écriture. Quels sont vos projets aujourd’hui ?

Ils sont nombreux, et variés. Je travaille sur un prochain roman – non hongrois cette fois. J’ai une pièce de théâtre à venir en janvier 2015 au théâtre de Vanves. Je travaille avec la metteuse en scène Julie Beres sur une adaptation du « Petit Eyolf » d’Ibsen. Je traduis une nouvelle de Rob Doyle, un auteur irlandais. Et je continue à écrire des textes de ci de-là pour des amis qui me proposent toujours des projets passionnants.

Merci !

Et pour finir, la fameuse chanson du titre, interprétée par Pál Kalmár :

 

 


Alice Zeniter – Sombre Dimanche

imagesFin mars, alors que le Salon du Livre venait juste de fermer ses portes à Paris, nous autres lecteurs francophones de Budapest avions droit à notre propre événement littéraire avec la présence de la française Alice Zeniter, venue présenter son roman Sombre Dimanche à la librairie française et espagnole Latitudes dans le cadre du festival de la Francophonie. C’est toujours un plaisir d’entendre quelqu’un parler de son livre et là, évidemment, j’avais fait mes devoirs avant la présentation en rayant Sombre Dimanche de la liste de livres à lire un jour parce qu’ayant trait à la Hongrie.

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De Hongrie, et surtout de la mélancolie hongroise, il est question du début à la fin, à commencer par le titre. Sombre Dimanche est aussi le nom d’une chanson populaire hongroise des années 1930 (Szomorú Vasárnap) parlant de fleurs, de cercueils et d’amours perdues. Cette chanson est celle qui accompagne la famille Mándy chaque 2 mai lorsque le grand-père, ivre mort, commémore à sa façon le décès de sa femme Sara, et c’est celui qu’il chante sous les yeux de son petit-fils Imre en ce 2 mai du début des années 1980 qui ouvre le livre.

Chez les Mándy il y a le grand-père, le père, la mère, le fils (Imre) et sa sœur Ági. Il y a aussi la maison, symbole des jours meilleurs de la famille mais dorénavant encerclée par les rails qui mènent à la gare Nyugati, et envahie chaque nuit par les déchets.

Alternant les chapitres entre le présent d’Imre qui grandit jusque dans les années 2000, et le passé des parents et grand-parents jusque dans les années 1950, Sombre Dimanche invente le portrait assez réussi d’une famille qui l’est, elle, beaucoup moins. Tous ont leurs secrets et meurtrissures qui les rendent comme incapables de fonctionner normalement : le grand-père au tempérament irascible et à la jambe roide, le père enfoncé dans son silence et ses souvenirs, Ági au corps et aux rêves brisés, et Imre le déboussolé qui voit la vie lui passer à côté en le laissant perpétuellement du côté des vaincus. Que tout ça soit l’état final des choses (que le va-et-vient du roman explique petit à petit) plutôt que la situation de départ, donne le ton : l’histoire de la famille Mándy n’est pas celle de l’ascension sociale ni de l’accomplissement des rêves personnels.

A l’histoire de la famille se mêle l’histoire avec le grand H, celle du bloc communiste, de 1989 et de l’entrée dans l’Union Européenne, celle aussi à plus petite échelle avec par exemple le premier concert d’un groupe occidental à l’Est depuis 20 ans, et l’arrivée des feuilletons américains avec l’ouverture du pays. Du point de vue de l’écriture, c’est cet aspect du livre qui m’a le plus plu : il est tellement difficile de faire passer l’histoire d’un pays dans un roman sans avoir l’air de donner des leçons, et c’est un exercice qu’à mon avis Alice Zeniter réussi vraiment bien tellement les points de repère apparaissent sans avoir l’air d’y toucher (sauf, à la fin, une longue référence au rôle de la Hongrie dans un épisode pas glorieux de la seconde guerre mondiale, dans la lettre-confession du grand-père, qui à mon avis n’apporte pas grand chose au livre ou aux personnages). Les petites touches qui rendent le tout plus vivant – les références culturelles, les lieux – sont là aussi et c’était amusant de voir à quel point nos points de repère en tant qu’étrangères de passage en Hongrie se ressemblent.

Ce qui m’a plu aussi, et va dans la même direction, c’est que le livre résiste à la tentation de faire de ses protagonistes des acteurs ou héros de tous les événements importants de l’histoire de la Hongrie. J’avais lu avant un roman familial qui suit le destin de trois familles entre 1920 et les années 2000, écrit récemment par un hongrois et qui avait eu beaucoup de succès, mais avait fini par m’exaspérer justement parce que l’auteur s’obstinait à faire en sorte que ses personnages jouent un rôle dans absolument tous les épisodes qui font maintenant partie de la mémoire collective du pays. Au contraire, le Imre d’Alice Zeniter est vraiment plutôt un anti-héros, pour qui la fin du communisme en Hongrie se passe quelque part entre la fois où il est allé au marché pour acheter le déjeuner du grand-père, et son premier boulot au Diamond Sex Shop. Pour une famille qui vit si près d’une gare, qui plus est d’une « gare de l’ouest » (dans la vraie vie c’est aussi l’une des gares principales de Budapest), Imre, sa sœur et ses parents semblent singulièrement incapables de saisir les occasions que leur offrent le passage du temps et l’ouverture du pays.

Dis comme ça, ça ne fait pas très réjouissant, et ça ne l’est pas, mais le livre n’est en fait pas misérabiliste du tout, plutôt un bon reflet de la manière hongroise de prendre avec philosophie et une bonne dose d’abattement mêlée d’alcool la vie telle qu’elle est, même quand elle est moche.

La famille Mándy n’est pas vraiment porteuse d’optimisme, donc, mais au moins elle est sympathique, plus sympathique que les rares étrangers qui débarquent comme en pays conquis (plus ou moins littéralement) et influent sur la vie des protagonistes : des Russes, un professeur français plutôt lâche, deux sœurs allemandes qui ne voient en la Hongrie que comme un miroir de ce qu’elles veulent être.

Je ne dirais pas que j’ai tout aimé dans ce livre (certains passages voués à en expliquer d’autres m’ont paru un peu invraisemblables ou moins bien écrits, comme le coup du maquillage d’Imre et de son ami Zsolt, ou celui de la mort d’Ilonka, la mère d’Imre) ou que j’en garderai un souvenir impérissable. Mais ce qui m’a plu m’a beaucoup plu : la petite histoire dans la grande, et la construction bien menée qui dévoile ce qu’il faut juste là où il faut.

Durant la présentation du livre les questions ont fusé : d’où est venue l’inspiration ? Cette maison au bord des rails a-t-elle vraiment existé ? Pourquoi un livre si peu optimiste ? Qui se cache derrière cet horrible professeur français ? Et ainsi de suite. J’avais les miennes, auxquelles Alice Zeniter a bien voulu répondre, ce sera pour le prochain billet.

Alice Zeniter, Sombre Dimanche. Albin Michel, 2013.