Alice Zeniter – Sombre Dimanche

imagesFin mars, alors que le Salon du Livre venait juste de fermer ses portes à Paris, nous autres lecteurs francophones de Budapest avions droit à notre propre événement littéraire avec la présence de la française Alice Zeniter, venue présenter son roman Sombre Dimanche à la librairie française et espagnole Latitudes dans le cadre du festival de la Francophonie. C’est toujours un plaisir d’entendre quelqu’un parler de son livre et là, évidemment, j’avais fait mes devoirs avant la présentation en rayant Sombre Dimanche de la liste de livres à lire un jour parce qu’ayant trait à la Hongrie.

***

De Hongrie, et surtout de la mélancolie hongroise, il est question du début à la fin, à commencer par le titre. Sombre Dimanche est aussi le nom d’une chanson populaire hongroise des années 1930 (Szomorú Vasárnap) parlant de fleurs, de cercueils et d’amours perdues. Cette chanson est celle qui accompagne la famille Mándy chaque 2 mai lorsque le grand-père, ivre mort, commémore à sa façon le décès de sa femme Sara, et c’est celui qu’il chante sous les yeux de son petit-fils Imre en ce 2 mai du début des années 1980 qui ouvre le livre.

Chez les Mándy il y a le grand-père, le père, la mère, le fils (Imre) et sa sœur Ági. Il y a aussi la maison, symbole des jours meilleurs de la famille mais dorénavant encerclée par les rails qui mènent à la gare Nyugati, et envahie chaque nuit par les déchets.

Alternant les chapitres entre le présent d’Imre qui grandit jusque dans les années 2000, et le passé des parents et grand-parents jusque dans les années 1950, Sombre Dimanche invente le portrait assez réussi d’une famille qui l’est, elle, beaucoup moins. Tous ont leurs secrets et meurtrissures qui les rendent comme incapables de fonctionner normalement : le grand-père au tempérament irascible et à la jambe roide, le père enfoncé dans son silence et ses souvenirs, Ági au corps et aux rêves brisés, et Imre le déboussolé qui voit la vie lui passer à côté en le laissant perpétuellement du côté des vaincus. Que tout ça soit l’état final des choses (que le va-et-vient du roman explique petit à petit) plutôt que la situation de départ, donne le ton : l’histoire de la famille Mándy n’est pas celle de l’ascension sociale ni de l’accomplissement des rêves personnels.

A l’histoire de la famille se mêle l’histoire avec le grand H, celle du bloc communiste, de 1989 et de l’entrée dans l’Union Européenne, celle aussi à plus petite échelle avec par exemple le premier concert d’un groupe occidental à l’Est depuis 20 ans, et l’arrivée des feuilletons américains avec l’ouverture du pays. Du point de vue de l’écriture, c’est cet aspect du livre qui m’a le plus plu : il est tellement difficile de faire passer l’histoire d’un pays dans un roman sans avoir l’air de donner des leçons, et c’est un exercice qu’à mon avis Alice Zeniter réussi vraiment bien tellement les points de repère apparaissent sans avoir l’air d’y toucher (sauf, à la fin, une longue référence au rôle de la Hongrie dans un épisode pas glorieux de la seconde guerre mondiale, dans la lettre-confession du grand-père, qui à mon avis n’apporte pas grand chose au livre ou aux personnages). Les petites touches qui rendent le tout plus vivant – les références culturelles, les lieux – sont là aussi et c’était amusant de voir à quel point nos points de repère en tant qu’étrangères de passage en Hongrie se ressemblent.

Ce qui m’a plu aussi, et va dans la même direction, c’est que le livre résiste à la tentation de faire de ses protagonistes des acteurs ou héros de tous les événements importants de l’histoire de la Hongrie. J’avais lu avant un roman familial qui suit le destin de trois familles entre 1920 et les années 2000, écrit récemment par un hongrois et qui avait eu beaucoup de succès, mais avait fini par m’exaspérer justement parce que l’auteur s’obstinait à faire en sorte que ses personnages jouent un rôle dans absolument tous les épisodes qui font maintenant partie de la mémoire collective du pays. Au contraire, le Imre d’Alice Zeniter est vraiment plutôt un anti-héros, pour qui la fin du communisme en Hongrie se passe quelque part entre la fois où il est allé au marché pour acheter le déjeuner du grand-père, et son premier boulot au Diamond Sex Shop. Pour une famille qui vit si près d’une gare, qui plus est d’une « gare de l’ouest » (dans la vraie vie c’est aussi l’une des gares principales de Budapest), Imre, sa sœur et ses parents semblent singulièrement incapables de saisir les occasions que leur offrent le passage du temps et l’ouverture du pays.

Dis comme ça, ça ne fait pas très réjouissant, et ça ne l’est pas, mais le livre n’est en fait pas misérabiliste du tout, plutôt un bon reflet de la manière hongroise de prendre avec philosophie et une bonne dose d’abattement mêlée d’alcool la vie telle qu’elle est, même quand elle est moche.

La famille Mándy n’est pas vraiment porteuse d’optimisme, donc, mais au moins elle est sympathique, plus sympathique que les rares étrangers qui débarquent comme en pays conquis (plus ou moins littéralement) et influent sur la vie des protagonistes : des Russes, un professeur français plutôt lâche, deux sœurs allemandes qui ne voient en la Hongrie que comme un miroir de ce qu’elles veulent être.

Je ne dirais pas que j’ai tout aimé dans ce livre (certains passages voués à en expliquer d’autres m’ont paru un peu invraisemblables ou moins bien écrits, comme le coup du maquillage d’Imre et de son ami Zsolt, ou celui de la mort d’Ilonka, la mère d’Imre) ou que j’en garderai un souvenir impérissable. Mais ce qui m’a plu m’a beaucoup plu : la petite histoire dans la grande, et la construction bien menée qui dévoile ce qu’il faut juste là où il faut.

Durant la présentation du livre les questions ont fusé : d’où est venue l’inspiration ? Cette maison au bord des rails a-t-elle vraiment existé ? Pourquoi un livre si peu optimiste ? Qui se cache derrière cet horrible professeur français ? Et ainsi de suite. J’avais les miennes, auxquelles Alice Zeniter a bien voulu répondre, ce sera pour le prochain billet.

Alice Zeniter, Sombre Dimanche. Albin Michel, 2013.

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5 commentaires on “Alice Zeniter – Sombre Dimanche”

  1. Claude dit :

    Bonjour, je ne l’ai pas lu, mais ça ne va pas tarder je pense, l’histoire me fait penser à celle que je relis actuellement, d’une allemande élevée à l’Est, Rita Kuczynski, « Partition » . Je pense que nous pourrons en reparler.
    à bientôt, Claude

  2. je l’ai dans ma liseuse, je l’ai entamé mais je n’ai pas été emportée, à revoir car à la lecture de ton billet je pense qu’il va me plaire
    je vais lire l’interview avec plaisir

    • C’est surtout la curiosité de voir comment l’auteur s’y prendrait pour décrire un pays pas tres bien connu, dans lequel elle n’était que de passage, mais que je connais assez bien maintenant, qui m’a poussé a lire le livre. De ce point de vue la, je l’ai trouvé réussi. Pour ce qui est de la « petite » histoire et du style, c’était une lecture agréable mais sans plus.


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