Sabrina Janesch – Katzenberge

janesch-katzenberge-bUn thème qui revient encore et encore dans les livres de l’est de l’Europe, c’est celui des populations déracinées, des territoires laissés derrière, des géographies redessinées par la guerre, les pogroms, et les déplacements de frontière. Quelque fois, c’est juste une phrase qui lève le voile sur une situation dramatique, comme dans L’épouse rebelle de Zsigmond Móricz, où un jeune journaliste s’inquiète pour son travail dans une Budapest d’entre deux guerres encore submergée par les dizaines de milliers de réfugiés hongrois de Transylvanie, attribuée à la Roumanie après la première guerre mondiale. D’autres fois, c’est tout un livre écrit sur la mémoire des hommes, des objets et des lieux, sur ce qui reste et ce qui disparaît quand une population en remplace une autre, tel le regard que porte l’Allemand Hanemann sur sa ville devenue polonaise à la fin de la seconde guerre mondiale, dans le livre de Stefan Chwin.

A leur manière, chacun de ces livres est une invitation à garder à l’esprit que les frontières des pays d’Europe de l’est d’aujourd’hui sont récentes, qu’elles sont nées dans la douleur et que leur réalité a été durement subie par de très nombreuses familles. Katzenberge, le roman de Sabrina Janesch, qui a connu un grand succès en Allemagne lors de sa sortie il y a trois ans, part un peu de tout ça et plus encore en montrant que leurs conséquences pèsent encore de nos jours.

Malheureusement Katzenberge n’est pas traduit en français (ni que je sache en aucune autre langue). Désolée pour les non-Germanophones, mais ne décrochez pas tout de suite : peut-être le sera-t-il un jour, et puis l’histoire en vaut la peine, une histoire qui lie trois pays, soixante années d’histoire récente et tout un mystère familial.

***

Le livre commence et se termine alors que Nele Leipert, à l’aube brumeuse d’une journée d’automne, pédale à travers la campagne de Silésie pour se rendre sur la tombe de son grand-père pour compléter la mission qu’elle s’est donnée. Nele est une jeune journaliste berlinoise et vit une histoire pas très enthousiasmante avec Carsten, un accro du travail. Mais elle est aussi polonaise par sa mère et lorsque sa tante a téléphoné pour lui annoncer la mort du grand-père qui lui était très proche, Nele a tout plaqué pour se rendre à l’enterrement.

L’occasion est d’importance, les gens des villages alentours ont mis de côté les vieilles rancœurs et se sont rassemblés à l’église pour entendre le prêtre évoquer la fin d’une époque. C’est que Djadjo, le grand-père, est l’un des premiers à s’être installés là juste après la seconde guerre mondiale, lui et une poignée d’hommes bientôt suivis de leurs familles rescapées du pogrom qui les a chassés de leur village de Galicie. Aucun des habitants du village silésien, tous polonais immigrés, n’est jamais retourné de l’autre coté de la Bug, la rivière qui forme dorénavant une partie de la frontière entre la Pologne et l’Ukraine.

Quand la mère de Nele, après l’enterrement, avoue à sa fille qu’elle aimerait que celle-ci fasse le voyage jusqu’en Galicie pour voir où sont leurs racines, Nele refuse d’abord : elle est berlinoise, c’est tout. Quant au grand-père, pourquoi aller en Galicie puisque tout ce qui a trait à lui se trouve ici en Silésie ?

Eben nicht alles, was deinen Großvater betrifft, ist hier in Schlesien. Hier in Schlesien, Töchterchen, ist höchstens die Hälfte. Und genau das ist der Punkt. (« C’est justement que tout ce qui touche à ton grand-père ne se trouve pas ici en Silésie. Ici, en Silésie, ma fille, se trouve tout au plus la moitié. »*)

Finalement Nele se décide à partir retrouver ce village, amorçant un long voyage dans l’espace, dans le temps et dans les zones d’ombre de l’histoire de son grand-père.

Le récit alterne entre le présent de Nele (l’enterrement, les interminables repas de famille arrosés de vodka, son désarroi face à l’indifférence de Carsten resté à Berlin, le voyage jusqu’en Galicie) et ses souvenirs de ce que son grand-père lui a raconté de son passé. Au fur et à mesure que Nele prépare son voyage et fait les étapes vers l’est, on suit le grand-père faire, à rebours, le chemin inverse, jusqu’à la culmination avec, pour Nele, la découverte pleine d’émotion de ce village perdu et, pour le grand-père, l’horreur de la nuit du pogrom et de la fuite pour échapper aux Ukrainiens auparavant voisins et désormais meurtriers.

En cours de chemin, la quête de Nele prend une autre dimension : il ne s’agit plus seulement de fouler la terre des origines, mais aussi d’en apprendre davantage sur Leszek, le frère aîné du grand-père, que personnage n’a jamais vu au village mais sur qui les rumeurs courent. A Wydzra, où Nele fait halte comme ses grands-parents et arrière-grands-parents ont fait halte tout un hiver durant leur fuite vers l’ouest, les anciens se souviennent encore de la famille Janesczko, et surtout de la disparition brutale de Leszek cet hiver-là et des soupçons qui ont alors pesé sur son frère. Nele, la pauvre, ne sait plus trop que penser : ce grand-père qu’elle veut honorer en faisant ce voyage est-il en fait un meurtrier ? Peut-elle se fier aux souvenirs du grand-père qui faisaient plutôt de Leszek un homme louche et profiteur, un traître qui s’était allié avec les Ukrainiens et n’avait prévenu aucun des siens de la vague meurtrière qui allait s’abattre sur le village galicien ?

Ce n’est que tout à la fin, lorsque Nele arrive finalement dans le village quasi déserté de Zastavne, qu’une rencontre inespérée permet de lever le voile sur les événements d’un demi-siècle auparavant.

Par rapport au corps du livre, la fin m’a au départ un peu déconcertée : le temps passe, les pages tournent, et ce n’est que dans les 50 dernières pages (sur environ 290) que Nele traverse enfin la Bug et arrive à Zastavne. Cette terre quasi-mythique, je m’attendais à ce qu’on passe un peu plus de temps à la découvrir sur place, à rechercher les traces des anciens habitants polonais, à partager le récit de la visite de Nele avec sa famille en Silésie. Mais non, il y un sentiment d’urgence dans ce passage à Zastavne, il faut se dépêcher pour rentrer en Pologne avant la nuit avec pour tout bagage les souvenirs d’une journée passée en Ukraine et un peu de la terre si fertile à placer sur la tombe du grand-père.

Maintenant, je pense que ce que l’auteur a voulu souligner avec cette distribution du temps dans le livre est davantage l’importance de la recherche en elle-même et du fait de se poser des questions sur son passé et celui de sa famille, sans pour autant tomber dans la nostalgie ou le désir de vengeance. Au contraire, une fois rentrée se recueillir sur la tombe du grand-père, Nele termine le récit sur une note pleine de promesse, « ça sera une belle journée », reprenant ainsi les mots du grand-père à la naissance de son premier fils dans la nouvelle maison polonaise, l’amorce d’un nouveau chapitre dans sa vie.

C’est une belle plongée, très personnelle, dans l’histoire polonaise, et une bonne manière de mettre un visage plus humain sur ce qu’on peut lire dans les livres d’histoire (ou pas ; en France on connaît si peu l’histoire de cette région). Et puis il y a tout le contexte qu’on ne trouve certainement pas dans les livres d’histoire: la vodka, les assiettes trop bien garnies en guise d’hospitalité, l’atmosphère des trains et des cars où les autres voyageurs savent tout de suite que Nele n’est pas du coin parce qu’elle sort une banane de son sac (son voisin, par pitié, lui propose de la saucisse séchée). C’est un peu le genre de contexte qui nourrit le cliché, et effectivement Janesch joue aussi beaucoup sur le stéréotype, tels par exemple les Allemands qui partent à la recherche de leur passé au volant de leurs Mercedes rutilantes dans les petits villages polonais (j’y viens), alors que les Polonais s’imaginent que de l’autre côté de la frontière, en Ukraine, il y a des sorcières et des loups, que les gens qui y habitent ont à peine l’électricité et que ceux qui s’y aventurent ont peu de chances de rentrer vivants.

Ce n’est qu’un roman, donc à ne pas prendre trop littéralement, mais quand même j’ai aimé la description de la mentalité polonaise et allemande contemporaine au sujet du passé qui imprègne tout le livre. La partie allemande est un peu le miroir beaucoup plus discret de la partie polonaise, puisque d’un côté Nele part en Ukraine y chercher le passé de sa famille, mais d’un autre côté cette famille s’est installée en Silésie dans une propriété abandonnée par les Allemands qui y vivaient avant.

Cet aspect-là donne aussi lieu à de belles pages sur l’exil et le fait d’avoir à recommencer à partir de presque rien dans un endroit déserté, sans rien savoir des gens qui ont habité là avant, ni même s’ils vont revenir. Ainsi lorsque Maria, la grand-mère tout juste arrivée en Silésie, entend l’appel du coucou dans la forêt, elle ne peut s’empêcher de penser que sa famille est comme celle du coucou, qui s’installe dans le nid des autres et profite de ce qu’ils ont bâti. Là aussi, même 60 ans après le départ des anciens occupants allemands, leurs traces ressurgissent encore dans le village silésien, comme par exemple avec ce manoir qu’un ami de Nele restaure en enlevant les couches de peintures qui dévoilent d’anciennes inscriptions en lettres gothiques. « Erstaunlich, was so alles zutage kommt, wenn man an der Oberfläche kratzt » (« C’est incroyable tout ce ressurgit quand on gratte la surface »), lui fait-il remarquer, une phrase qui à elle seule résume bien tout le livre.

Janesch

Katzenberge est le premier roman de Sabrina Janesch, une toute jeune auteur (née en 1985) avec déjà derrière elle une carrière d’écrivain bien entamée, dont un deuxième roman, Ambra, publié en 2012. Mi-allemande et mi-polonaise comme son héroïne, la Pologne et son passé sont visiblement un terrain fertile pour elle puisque Ambra se déroule à Gdansk/Danzig.

Sabrina Janesch, Katzenberge. Aufbau Taschenbuch, 2010.

* soyez indulgents avec mes traductions.

Une suggestion de lecture pour ceux qui ont eu la patience de tout lire mais qui ne lisent pas l’allemand : Katzenberge m’a fait penser à ce que j’ai lu de Pigeon, vole, de Melinda Nadj Abonji, un livre allemand lui aussi récent mais qui existe en français (Métailié, 2012). Écrit par une femme née en 1968 dans la communauté hongroise de Yougoslavie (aujourd’hui en Serbie) mais dont la famille a émigré en Suisse, les thèmes paraissent assez similaires : l’émigration, l’adaptation, les racines, la famille.

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