Petit guide de la Hongrie, chapitre 4 : Michel Babits – Le fils de Virgile Timár

BabitsLes trois précédentes étapes de mon exploration chronologique de la littérature hongroise avaient été plutôt marquées par l’aventure et les rebondissements, quelque fois patriotiques, quelque fois juste drôles. Dans Le fils de Virgile Timár le ton est tout à fait différent, c’est celui d’un drame d’intérieur : l’intérieur d’un couvent et surtout celui d‘un homme.

***

Virgile Timár, moine cistercien d’un couvent-école de province, respecté mais plutôt solitaire, se prend d’affection pour son jeune élève Pista, récemment devenu orphelin. D’après les dires charitables des « frères en religion » de Timár, Pista a la malchance d’être le fils de « la belle Lina Vágner », « la créature la plus mal famée de tout le comitat », dont le grand crime à leurs yeux est d’être une « fille-mère ». Pour Timár cependant, Pista cesse rapidement d’être simplement le « brave garçon très honnête » qu’il avait défendu au début et devient celui pour lequel Timár s’extirpe de sa vie trop paisible de livres et de prières. S’instaure entre les deux une relation complexe, timidement paternelle pour Timár, insouciante mais un peu marquée par le chantage affectif pour Pista.

C’est ainsi que le pauvre Timár vivait de semaine en semaine et, peu à peu, il ne vécut plus qu’en Pista. Son existence sans événements n’était qu’une feuille grise sur laquelle s’inscrivait la jeune existence de Pista, comme la source fraîche se grave dans le sol desséché. (…) Timár se sentait parfois réellement humilié en face de son jeune ami. C’est que, des deux, c’était le jeune garçon qui avait moins besoin de l’autre, qui était le plus fort. Cela, il le faisait souvent sentir à Timár involontairement et avec sa cruauté enfantine.

Cet équilibre délicat vient à être bouleversé par l’arrivée d’un troisième homme, amant il y a bien longtemps de Lina Vágner et, tout semble l’indiquer, père de Pista. Ce Vitányi, journaliste-écrivain à succès, homme du monde débonnaire et pris sur le tard de désirs de paternité, vient revendiquer son fils. Pista est prié de choisir : d’une part la vie provinciale et mesurée de Virgile Timár, les dimanches après-midi à étudier les textes classiques à deux, la promesse d’un voyage d’été en Italie ; de l’autre la vie pleine de mystères et de promesses de Budapest, la porte ouverte vers un monde moins étriqué aux côtés d’un homme célèbre. La décision sera cruelle pour Timár, qui voit s’envoler le garçon juste au moment où il découvrait le moyen d’échapper à la futilité de sa propre vie.

Avant de poursuivre, je dois dire quà la première lecture j’ai été plutôt exaspérée par ce livre, par l’atmosphère trop raréfiée, trop catholique, qui se dégage des personnages et quelquefois de l’écriture. Je suis toujours un peu sceptique envers les « âmes virginales » qu’on rencontre dans certains livres (en l’occurrence pour décrire un adolescent), et que dire, en tant que lectrice du XXIe siècle, des tourments d’un prêtre de 100 ans plus tôt, dont la vie s’est écoulée à se préserver de dangers imaginaires au sein du séminaire puis du couvent. Il était vraiment temps que Virgile Timár délaisse un peu la lecture de ses vies de saints et ouvre finalement les yeux sur la vie et le monde autour de lui.

Il était de nouveau l’adolescent frissonnant et ignorant, le novice aux allures gauches, à la curiosité lâche qui venait à peine de commencer dans son âme la lutte contre l’ennemi héréditaire, l’ennemi qui ne laisse pas de répit, l’épouvante partout présente, la Femme. (…) Qu’était-ce donc que la Femme, quelle sorte de créature ambiguë, née à la fois pour la sainteté et pour la luxure ? En quoi le corps féminin consistait-il pour être à la fois le vase de la Chasteté et l’instrument de l’Abomination ?

Dans sa préface, le traducteur Aurélien Sauvageot exprime aussi un doute envers les mérites du livre comparé aux autres œuvres de Babits, expliquant avoir tout de même préféré traduire Le fils de Virgile Timár parce que c’est un livre très court et qu’il désirait faire connaître Babits aux lecteurs français des années 1930.

Mais il cite aussi la sobriété et la finesse psychologique de « ce petit récit sans prétention », deux aspects que j’ai davantage appréciés en relisant le livre et en mettant de côté le cadre et l’époque. C’est finalement une histoire assez universelle que Babits raconte, mais il réussit en assez peu de pages à dépeindre les personnages et le contexte qui rendent cette version particulière et complète.

Le personnage le plus intéressant pour moi était celui de Vitányi, non pas en lui-même mais par ce qu’il représente pour les autres personnages du livre : un juif, converti au catholicisme, mais juif quand même, avec « des traits vraiment très orientaux, des traits de juif négroïde », dont les idées font frémir la société bien pensante de la province. De garçon suspicieux parce qu’illégitime, Pista se retrouve avec une deuxième tare : « on a beau faire, le sang juif reparaît », commentent les autres moines une fois révélée l’identité de son père, ajoutant « qu’il aille à l’endroit qui lui convient, à Judapest ! » Timár aussi reconnaît l’héritage juif dans la physionomie de Pista (en qui il avait pourtant vu jusque là le portrait craché de sa mère), mais à l’inverse de ses confrères il honore aussi la vivacité d’esprit de Pista, son esprit rebelle à l’enseignement trop conventionnel et catholique, qui le rendent unique et digne d’intérêt aux yeux de Timár.

J’ai l’impression qu’il me manque une clé pour comprendre vraiment Le fils de Virgile Timár, comme si Babits avait voulu faire passer un message à ses lecteurs contemporains, mais je n’en sais pas assez sur les années 1920 (le livre a été publié en 1922) ou sur Babits pour déchiffrer ce message. Il me semble quand même qu’au-delà de la simple histoire de Virgile Timár, Babits se livre à une réflexion sur la place des juifs assimilés dans la société hongroise et sur qui a le droit de briguer le rôle d’éducateur des jeunes générations. La question de savoir à qui, des parents naturels ou de l’école/église devrait incomber cette responsabilité, revient à plusieurs reprises au fil du livre, d’abord en relation avec la mère de Pista, accusée d’immoralité, puis avec les deux hommes – l’un catholique et l’autre juif – qui se disputent le rôle de père.

Ce portrait de Babits par József Rippl-Rónai (1861-1927), célèbre peintre hongrois proche des Nabis, date de 1923.

Ce portrait de Babits par József Rippl-Rónai (1861-1927), célèbre peintre hongrois proche des Nabis, date de 1923.

Mihály Babits (pour lui donner son vrai nom plutôt que la version francisée privilégiée par Aurélien Sauvageot), né en 1883 à Szekszárd dans une famille de la classe moyenne intellectuelle, est peut-être surtout connu aujourd’hui en tant que poète, mais il a accumulé au cours de sa vie toutes les casquettes d’une personnalité littéraire de premier plan : écrivain, traducteur (entre autres Shakespeare, Dante, Goethe, Sophocle), rédacteur de la revue Nyugat, et enseignant. Son Livre de Jonas, un poème lyrique en vers, a été traduit en français (Flammarion, 1992). Sa poignée de romans montre une grande variété de styles. Le premier, Calife-cigogne (1913/16), aussi traduit en français (In Fine Editions, 1992), est un roman fantastique. Après Le Fils de Virgile Timár(1922) suivent Château de cartes (1923, roman satirique sur la classe moyenne traditionnelle hongroise), Les fils de la mort (1927, décrit comme étant une fresque relatant la décadence d’une famille et d’une classe sociale), et Elsa, pilote, ou la société parfaite (1933, un roman futuriste). Homme aux convictions pacifistes et catholiques, Mihály Babits décède en 1941 à Budapest d’un cancer du larynx.

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12 commentaires on “Petit guide de la Hongrie, chapitre 4 : Michel Babits – Le fils de Virgile Timár”

  1. […] (1920s) : Le fils de Virgile Timár (Timár Virgil fia), Mihály Babits, […]

  2. mich dit :

    Merci madame d’avoir porté votre intérêt sur cette oeuvre de Babits. Vous serez sans doute intéressée par les précisions suivantes (de Sipos Lajos dans sa biographie de l’écrivain, publiée en 2003, livre en hongrois http://www.libri.hu/konyv/dr_sipos_lajos.babits-mihaly.html ) traduites par mes soins:

    <Au début de 1921, Babits a extrait un passage dans lequel entre en scène Vitányi Vilmos, journaliste juif père biologique de l’élève Vágner Pista, et l’envoya à deux journaux à la fois sous le titre "Portrait tiré d’un roman" (Arckép egy regényből). Le chapitre fut inséré dans le Journal de la Semaine (Hetilap) publié à Budapest le 15 janvier 1921 et dans L’orient de Kolozsvár (Kolozsvári Napkelet) le 1er février. (-) Et le livre finalement parut dans Nyugat le 1er juillet 1921.

    (suite dans commentaire suivant)

  3. mich dit :

    La presse catholique conservatrice et les journaux juifs évoquèrent l’œuvre avec des mots violents identiques. Culture Hongroise (Magyar Kultúra), relancé en 1921, évoqua le roman dans un long article le 5 septembre. Le chroniqueur Nagy Péter qualifia rien moins Babits en tant que rédacteur de Nyugat, de suppôt de l’idéologie « libéralo-juive » dans le roman: « il pousse en droite ligne » son jeune protagoniste Vágner Pista « corps et âme dans la débauche, sous les griffes de l’esprit juif corrompu, à faire le révolutionnaire » et dire « adieu à la religion, à la nation, à la patrie, à l’Europe, à l’ordre, à la culture, à l’institution, au passé ».

    (suite comm’ suivant)

  4. mich dit :

    (Fin de l’extrait des propos du biographe Sipos)
    Ne fut guère moins catégorique l’article de Raab Andor dans le journal Passé et Avenir [Múlt és Jövőben] « à tendance sioniste » de l’Association Culturelle Nationale des Israélites Hongrois (Országos Magyar Izraelita Közmûvelõdési Egyesület). Selon lui, Le fils de Timár Virgil est « l’image et le miroir de l’ambiance de la nation », l’exposé de cette « lutte d’esprit » qui « prévaut promptement en littérature, en science et dans le regard du monde » par laquelle se firent et se font face le « radicalisme » concentré à Budapest et les « nouvelles écoles religieuses, congrégations, associations de jeunes et autres œuvres sociales » crées « en province ».

  5. mich dit :

    Voici un autre extrait de la biographie de Sipos:

    (-) Au moment de la parution du Fils de Timár Virgil, Babits travaillait déjà au roman « Les fils de la mort » (Halálfiai). Il s’enchaîna au bureau et banc de corvée pour s’acquitter de sa promesse faite au directeur littéraire des Feuilles du soir (Est-lapok), Mikes Lajos, qui désirait à l’automne 1921 présenter en épisodes le roman au Journal de Pest (Pesti Napló).(-) La première partie est finalement parue dans le journal les derniers jours de septembre 1921. (-) Finalement la livraison au public du roman Les fils de la mort se fit en 66 épisodes insérés dans le journal, et elle s’acheva le 17 janvier 1922.

  6. mich dit :

    Sipos n’évoque pas l’accueil du second roman par la presse hongroise de l’époque, et pour cause (je l’ai lu en hongrois je ne sais plus où), les diatribes et accusations précédemment citées fusèrent en pire! Seuls les sympathisants de la revue Nyugat et quelques personnalités ont apprécié Les Fils de la mort, dans lequel la problématique Juif/catholique est aussi évoquée, grandement même, par des exemples de dialogues ou de comportements, toujours dans un esprit à la fois d’instruction et d’élévation, de critique et de bienveillance à l’égard de ceux qui sont stigmatisés, en montrant les l’illogisme et les absurdités du climat réel dans la Hongrie de l’époque. Si Babits n’avait acquis une notoriété importante par son oeuvre et sa participation à la revue Nyugat, et sans le soutien des amis et acteurs de cette revue crée en 1908, jamais ces 2 romans auraient pu paraître. Tant que Babits vécu, la revue Nyugat et son équipe sont parvenus à résister aux pressions sans concession, mais avec la mort en 1941 de Babits, Nyugat cessa de paraître, son nouveau rédacteur en chef, Gyula Illyés refusant d’éliminer tous les Juifs de l’équipe, comme il lui était ordonné, pour laisser paraître la revue.

  7. mich dit :

    Il est à mon sens impossible de lire des textes (poèmes ou proses) de quelques écrivains hongrois que ce soit, sans avoir un minimum de connaissance de l’Histoire hongroise – qui est à flux tendu en tout Hongrois et en toute expression, même chez (les « humoristes ») Kosztolányi Dezső ou les Karinthy (père et fils) ou Örkény István. S’impose à vous, chère Madame, d’approcher cette Histoire et d’en avoir des bribes en tête quand vous lisez un auteur. Et à l’heure actuelle (nombre de sites ou pages de qualité écrits en fr sur cette question ont disparu ou sont tronqués par je ne sais quel mystère… technique ou autre), le mieux et le plus agréablement (écriture simple et néanmoins instructive) serait que vous lisiez par exemple Les Hongrois – mille ans d’histoire de Paul Lendvai
    http://www.leseditionsnoirsurblanc.fr/les-hongrois-paul-lendvai-9782882501813
    Voilà, c’est tout pour aujourd’hui. En espérant vous avoir un peu éclairée et surtout intéressée.

    • Merci pour toutes ces précisions, il est certainement intéressant d’en savoir davantage sur la réception des oeuvres de Babits par ses contemporains, et sur le monde littéraire du début des années 1920. Plus intéressant encore a mon avis serait l’histoire de la genese du Fils de Virgile Timár et du personnage Babits lui-meme: visiblement Babits ne voulait pas se cantonner a l’histoire du pretre, et le choix de faire du vrai pere un journaliste d’origine juive n’était pas anodin.

  8. […] historico-patriotique, la critique sociale humoristique, le roman expérimental et le roman psychologique, mon exploration de la littérature hongroise du siècle passé m’amène à un genre nouveau : […]

  9. Claude dit :

    Bonjour, depuis la parution de votre billet, je cherche ce livre. Mais, on ne le trouve qu’à des prix monstrueux !!!! dommage ! votre article et le complément des courriers sont vraiment très intéressants, j’aime beaucoup cet auteur.
    À bientôt. Claude

    • Malheureusement je ne peux pas vous aider, a moins de suggérer que vous fassiez un séjour a Budapest pour emprunter le livre a la meme bibliotheque que moi! Qu’avez vous lu d’autre de Babits?

  10. […] hongrois qu’est Mór Jókai avec la révérence qui lui est due. Quant à Mihály Babits, son Fils de Virgile Timár (1922) m’a paru être un assez intéressant document d’époque mais son sujet reposait […]


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