Lisa Heiss – Askania Nova. Le paradis dans la steppe

AskaniaQuand j’ai regardé pour la première fois la couverture d’Askania Nova, je me suis dit que l’illustrateur avait dû prendre ses rêves pour la réalité en dessinant ensemble des zèbres, des rennes, des chameaux et des cigognes en plein air, avec une stèle scythe au premier plan. Il m’a suffi d’arriver au bout des 190 pages de ce livre pour me rendre compte que j’avais tort de douter : c’est bien l’histoire de gens qui avaient fait de leurs rêves la réalité.

J’avais noté le nom d’Askania Nova dans un coin de ma tête en lisant The Black Sea (La mer Noire) de Neal Ascherson. Mi-livre d’histoire, mi-impressions de voyage autour de la mer Noire des années 1980-1990, c’est un ouvrage que j’ai adoré lire tellement il regorge d’informations sur cette région que je ne connais pas bien. Il faut dire qu’il y a de quoi raconter sur le pourtour de la mer Noire, avec son histoire mouvementée, ses peuplades scythes ou lazi, ses Cosaques, réfugiés polonais et autres colons germanophones. Justement, c’est de ces derniers que parlait Ascherson quand il évoquait Askania Nova, réserve naturelle créée par un propriétaire terrien allemand dans la deuxième moitié du XIXè siècle dans le sud de ce qui est aujourd’hui l’Ukraine, juste au nord de la Crimée.

Un colon allemand ? En Ukraine ? Au XIXè siècle ? C’était suffisant pour éveiller mon intérêt et, comme le hasard fait bien les choses, je suis tombée sur ce livre de Lisa Heiss dans le catalogue de ma bibliothèque préférée.

Le livre se présente en fait comme une courte biographie romancée de la famille Fein (puis Falz-Fein), de son installation dans la steppe, et de la fondation d’Askania Nova. Tout commence avec Johann Fein, paysan-vigneron engagé à contrecœur dans l’armée du petit duché de Wurtemberg (sud-ouest de l’Allemagne) dans les années 1760 : tellement à contrecœur qu’il déserte et doit donc quitter sa terre natale.

Plus loin à l’est, l’impératrice de Russie Catherine II vient justement de décider de faire venir des colons dans les régions désertes entre le Don et la Volga afin d’y affermir son pouvoir. Johann et ses compères Georges le forgeron et Hermann le débrouillard saisissent la chance au passage et partent pour le sud de la Russie. Après quelques péripéties dont un séjour raté près de Saratov sur la Volga, voilà Johann établi 1,500kms plus au sud-ouest, sur un coin de la steppe qu’il baptise « Nouvelle Patrie ».

La ferme et l’élevage établis là prospèrent, s’agrandissent et passent de génération en génération tandis qu’autour d’eux de nouvelles vagues de colons (surtout souabes) s’organisent, que le commerce se développe et que la Russie guerroie avec les Turcs.

Lisa Heiss ne retranscrit l’histoire que dans ses grandes lignes, en se fondant sur divers témoignages et archives, dans un style très (trop, à mon goût) simple et fluide. Elle y fait le portrait d’hommes travailleurs, doués de bon sens et épris de liberté au point de s’installer là où les rares créatures qui y vivent déjà – nomades ou tarpans (chevaux sauvages aujourd’hui disparus) – n’oissent qu’à leurs propres lois. Le climat y est rude, la steppe est balayée par la vjuga (un vent hivernal puissant), la neige et le gel, mais elle ne manque pas de beauté.

Quand le printemps viendra-t’il ? C’était l’éternelle question. Il vint pourtant. Le soleil fit fondre la glace et la neige et ils oublièrent l’hiver. Les perce-neige levèrent leurs corolles blanches et après eux apparut l’herbe rase, verte et drue. En trois semaines, la steppe verdirait entièrement, puis apparaîtraient les tulipes et les narcisses, les bleuets et les campanules et plus tard, à l’automne, les absinthes jaune sombre. La steppe était changeante et belle.

Simples paysans au départ, la famille Fein s’embourgeoise et, quand l’héritage arrive aux mains de Frédéric (Friedrich) Falz-Fein dans les années 1880, celui-ci se retrouve à la tête d’une grande fortune et de propriétés immenses où ce féru de sciences naturelles peut réaliser son rêve.

Falz Fein

Je veux faire d’Askania Nova un jardin zoologique et je le peuplerai de tous les animaux du monde. Je laisserai une grande partie de la steppe retourner à l’état sauvage et nous n’y verrons plus une charrue, plus une faux. Ici, je ferai un paradis dans la steppe.

Askania Nova, nom qui reprend le titre du duché allemand d’Anhalt-Köthen, propriétaire originel de ce morceau de steppe, a eu une existence mouvementée, dont seule une très courte partie s’est déroulée sous l’égide des Falz-Fein, le reste survivant tant bien que mal à la nationalisation après une première guerre mondiale qui contraint les survivants de la famille à l’exil, et aux grosses destructions liées au passage de troupes allemandes durant la seconde. Si elle n’est plus, pour citer les derniers mots du livre, « une des plus belles « réserve » (sic) du monde entier, pour la plus grande gloire de l’U.R.S.S. », elle abrite tout de même encore un institut de recherche, un parc zoologique, un arboretum, et l’un des derniers lambeaux de steppe, inscrits au patrimoine de l’UNESCO. Petit bout de verdure vu du ciel, entouré des taches parfaitement rondes de l’irrigation par pivot au milieu de l’aridité ambiante, Askania Nova a également été nommée l’une des sept merveilles de l’Ukraine. L’écrivain italien Dino Buzzati s’est inspiré de la réserve pour sa nouvelle L’expérience d’Ascania, qu’on peut lire dans le recueil Bestiaire Magique.

Askania-Nova

Askania Nova, le livre, ne remplit pas toutes les promesses du sous-titre : j’aurais aimé en savoir beaucoup plus sur le fonctionnement de ce « paradis », sur la personnalité et la vie de son fondateur, sur ce qu’en pensaient ses contemporains. Mais le livre n’est pas fait pour être une biographie en profondeur, et reste une bonne lecture qui m’a permis d’en savoir un peu plus sur une région et une famille qui m’intriguaient.

Lisa Heiss, Askania Nova. Le paradis dans la steppe (Askania Nova. Das Paradies in der Steppe, 1970). Trad. de l’allemand par Evelyne Jeitl. Magnard, 1970.


Petit guide de la Hongrie, chapitre 5: Frigyes Karinthy – Voyage autour de mon crâne

Frigyes Karinthy« Il était ridicule pour un homme d’être allongé comme ça, avec le crâne ouvert et son cerveau exposé à tout le monde, ridicule d’être là ainsi et de vivre. »

Après le roman d’aventure historico-patriotique, la critique sociale humoristique, le roman expérimental et le roman psychologique, mon exploration de la littérature hongroise du siècle passé m’amène à un genre nouveau : lautobiographie médicale. Voyage autour de mon crâne fut l’un des gros succès des années 1930 en Hongrie et pas tant parce que ce genre de récit ne devait pas courir les rues à l’époque que par la stature de son auteur et protagoniste.

L’histoire est celle de Frigyes Karinthy. Âgé de presque 50 ans au moment des faits, il est alors un humoriste, poète et journaliste reconnu à Budapest, s’étant forgé assez tôt une réputation avec Így írtok ti (1912, « A la manière de… »), une collection de pastiches d’écrivains de son temps. En traduction, il est surtout connu pour ses petits romans fantastiques dont Farémido (1916), Danse sur la corde (1921), Reportage céleste de notre envoyé au paradis (1937) existent en français chez Cambourakis et Capillaria (1926) ressortira en juin aux éditions de la Différence (aussi chez Cambourakis, Au tableau !, un livre humoristique sur la vie quotidienne à l’école).

Comme si souvent avec les écrivains de cette génération, la postérité leur a donné une réputation un peu faussée (surtout en traduction) en les faisant principalement passer pour écrivains là où le gros de leur activité quotidienne passait dans l’écriture d’articles plus ou moins alimentaires, d’essais, de feuilletons, de pièces de théâtre, ou dans la traduction (on lui doit Micimackó, le nom hongrois de Winnie l’ourson). Karinthy fourmillait de projets mais n’a jamais réussi à écrire le grand livre pour lequel il aurait voulu être connu : dans la préface à la réédition de la traduction chez Viviane Hamy en 1990, Pierre Karinthy prend l’exemple d’une histoire que Frigyes Karinthy a écrit à propos d’un homme qui, partant d’un gros projet de roman en plusieurs volumes, perd petit à petit de son ambition et passe à un plus petit roman, puis une pièce de théâtre, pour finalement résumer son sujet en deux lignes lors d’un dîner.

Pourtant Karinthy ne manquait pas de choses à dire, comme il le montre dans Voyage autour de mon crâne (qui est quand même d’abord une série d’articles publiée dans le quotidien budapestois Pesti Napló à partir de 1936). Il y relate avec un mélange intéressant de détachement, d’introspection et d’humour les mois précédents, au cours desquels il ressent les effets d’une tumeur au cerveau, et son opération à Stockholm.

Tout commence avec l’épisode le plus cité du livre, celui où Karinthy, assis à sa table habituelle au Café Central de Budapest, se surprend à entendre un roulement de train, « assez fort pour couvrir les bruits réels », alors qu’il sait très bien qu’il n’y a aucun train à proximité. Il conclut d’abord à des troubles auditifs bénins, va voir quelques docteurs (on lui conseille d’arrêter de fumer), prend d’autres rendez-vous, les néglige. De nouveaux symptômes, plus violents, apparaissent, et il se résout finalement à subir des examens plus poussés, surprenant sa femme avant même l’établissement d’un vrai diagnostic avec l’annonce qu’il a une tumeur au cerveau. Sa famille et ses amis se rendent enfin à l’évidence et l’aident à organiser et à financer un long voyage jusqu’en Suède, où il doit être opéré par Olivecrona, un chirurgien célébré. L’opération est un succès.

La minutie du récit, l’auto-analyse constante donnent au livre son caractère spécial. Karinthy, un touche-à-tout intellectuel qui s’est essayé à la médecine et s’intéresse à la mécanique du corps et du cerveau, donne un récit commenté presque au jour le jour de ses symptômes, de ce qu’il ressent, de ses rêves et hallucinations, en s’aidant de ses connaissances des progrès scientifiques de son époque (la méthode chirurgicale utilisée sur lui à Stockholm est alors toute nouvelle). Il est le plus explicite sur son but dans le chapitre XVII lorsque, déjà arrivé en Suède, il se remémore un livre d’un prisonnier politique du siècle d’avant (Karinthy compare souvent sa situation à celle d’un prisonnier ou coupable) :

Ce livre m’a toujours beaucoup plu, à cause du détachement serein avec lequel l’auteur décrit ses souffrances inhumaines […] A cette occasion, et pour la première fois de ma vie, je devais m’astreindre à décrire non pas la vision personnelle que les artistes qualifient de « vérité » et qui cesse d’exister avec le cerveau qui la conçoit, mais la réalité, qui demeure telle même si nous ne sommes pas en mesure de transmettre son message.

Il a l’occasion d’appliquer sa doctrine quelques pages plus tard, dans deux chapitres impressionnants où il décrit l’opération menée sous anesthésie locale, du bruit infernal de l’acier coupant l’os aux questions que lui pose le docteur pour vérifier son état, et du travail des pinces, bistouris et ciseaux qu’il imagine derrière sa tête aux encouragements qu’il se donne pour rester conscient.

Le livre est aussi une manière pour Karinthy de mettre à nu l’homme derrière l’artiste (ce qui ne l’empêche pas de prendre plaisir à brouiller les pistes). La question de qui il est et de quel facette de lui il veut montrer revient à plusieurs reprises, surtout aux moments où il est le plus vulnérable. S’il mesure son état de santé à sa capacité de faire des bons mots (« Je sentis mon sens de l’humour me revenir, ce qui signifiait que j’étais à nouveau moi-même. »), il admet aussi que sa vie est un perpétuel théâtre, que ce soit avec ou sans public. Voici sa réaction à son premier accès de nausées un mois après le début des départs de train : 

Aussi déplaisante que fût cette expérience, le plus désagréable pour moi consistait dans le fait que je me surprenais une fois encore en train de jouer la comédie. C’est une tendance que j’avais depuis longtemps observée chez moi, et j’avais bâti toute une théorie à ce sujet, conformément à cette philosophie du théâtre que j’avais élaborée : rien n’existe comme tel, mais toute chose joue le jeu qui lui est assigné, le pommier jouant simplement le rôle de pommier, alors que les étoiles ont leur part dans le grand ensemble du ciel […] Je me tenais droit, attendant de vomir, les jambes légèrement écartées, un peu tourné de côté, comme si je devais faire bonne figure à tout prix. Ma main était posée sur mon front dans l’attitude conventionnelle de la douleur.

Ainsi, Karinthy s’examine, de près, de loin, passant au microscope ses symptômes physiques comme son quotidien et les bribes de son passé qui s’y ramènent, tel le souvenir d’un de ses amis, décédé une vingtaine d’années auparavant d’une tumeur au cerveau. Le tout est raconté sur un ton assez distant, sans vraiment d’émotion même lorsqu’il se sait au bord du gouffre. C’est cependant aussi principalement de cette manière de se mettre en scène, de se contempler à distance, de s’imaginer les réactions de ses connaissances et du public à la nouvelle de sa maladie et de son opération (public et amis à qui il tend un miroir en les mentionnant de manière plus ou moins ouverte dans son livre) que provient l’aspect humoristique de Voyage autour de mon crâne.

La traduction de Françoise Vernan (1953 pour l’édition Corrêa, remaniée en 1990 pour les éditions Viviane Hamy) ne lui rend pas toujours service : en feuilletant la version hongroise j’ai eu l’impression que l’écriture y est plus désinvolte qu’elle ne l’est dans la française un peu datée. Et puis il y a d’autres détails, comme par exemple le « őnagysága » (titre très courtois pour s’adresser à une dame et qui signifie littéralement « sa grandeur ») dont il affuble sa femme, qui est simplement rendu par « ma femme » en français. J’imagine qu’un lecteur contemporain habitué à lire Karinthy décrire son monde aurait compris l’allusion mieux qu’une personne d’aujourd’hui (à signaler qu’il existe une autre version française du livre, traduite par Judith et Pierre Karinthy et publiée par Denoel en 2006, l’approche n’y est peut-être pas la même).

Il est un peu ironique que ce livre, qui n’aurait pas existé si Karinthy n’avait pas été aussi connu et adulé en Hongrie (son opération a été financée par souscription publique) soit aujourd’hui un des piliers de la réputation de l’auteur. Malheureusement, celui-ci décède seulement deux ans plus tard, en 1938, à l’âge de 51 ans, d’une attaque cérébrale.

Correa

Frigyes Karinthy, Voyage autour de mon crâne (Utazás a koponyám körül, 1937). Trad. du hongrois par Françoise Vernan. Corrêa/Buchet Chastel, 1953 et Viviane Hamy, 1990/2008.

Hamy1DenoelLecture commune avec Hauntya: son avis ici!


Romain Gary et son Éducation Européenne

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Romain Gary est, avec Joseph Kessel, un des auteurs qui ont accompagné mon adolescence, bien que je n’aie lu et relu de chacun d’eux qu’une poignée de livres. De La Promesse de l’aube, je ne me souviens que de bribes, surtout celles qui figuraient au programme scolaire. Je me souviens bien mieux d’Éducation européenne et surtout de Les Cerfs-volants. A l’époque je n’avais pas vu le parallèle entre ces deux livres, le premier et le dernier publiés par Romain Gary, mais qui partagent pour sujet la seconde guerre mondiale, particulièrement la guerre vue de Pologne/Lituanie. Une coïncidence surprenante pour moi, vu mon intérêt pour l’histoire et la littérature des pays de l’Est ! Aussi quand Emma, de Book Around The Corner, a proposé de lire un livre de Romain Gary pour marquer le centenaire de la naissance de l’écrivain aujourd’hui, le choix était tout indiqué : Éducation européenne, daté de l’automne 1943 et publié en 1945.

A l’époque de l’écriture du roman, Romain Gary, qui continue peut-être encore de se faire appeler Gari de Kacew d’après son nom de naissance, est engagé dans les Forces Françaises Libres, en opération en Afrique et en Angleterre. Ce détail m’a beaucoup surpris après ma lecture d’Éducation européenne, qui se passe entièrement dans la région de Wilno (aujourd’hui Vilnius, capitale de la Lituanie, Wilno était polonaise lorsque Romain Gary y a vécu une partie de son enfance, mais contrôlée tour à tour par les forces soviétiques, nazies et lituaniennes durant la seconde guerre mondiale).

Étiqueté juif et polonais ou russe, réfugié en France avec sa mère en 1927, naturalisé français en 1935, Romain Gary se partage après la guerre et jusqu’à son suicide en 1980, entre carrière diplomatique (Bulgarie, Bolivie, France, Grande-Bretagne, États-Unis) et écriture de romans et scénarios. Ce ne sont que les très grandes lignes d’une vie tellement riche en événements et mystifications qu’elle est difficile à résumer sans se faire prendre aux nombreux pièges tendus par un homme qui aimait se réinventer.

Cette lecture d’Éducation européenne, les nombreux billets d’Emma sur les différentes œuvres de Romain Gary, et toutes les autres publications à l’occasion de son centenaire, m’ont vraiment donné envie de lire ses autres livres et une biographie (je veux bien des recommandations). Ici en Hongrie, Romain Gary semble très peu connu : seuls La Promesse de l’aube, Lady L., et La vie devant soi existent en hongrois, ce qui est étonnant vu que les hongrois traduisent vraiment beaucoup.

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Education europeenne

Éducation européenne retrace l’hiver passé par des groupes de partisans dans la forêt près de Wilno : polonais, ukrainiens, juifs, ils y ont trouvé refuge dans des cachettes creusées sous terre, et mènent le combat contre l’occupant allemand. Parmi eux se trouve Janek, adolescent que son père a aidé à se cacher avant de disparaître, probablement tué dans un acte de rétribution de l’armée nazie.

Lecteur avide de Karl May et de ses aventures de Peaux-Rouge, Janek a encore l’âme d’un enfant au début du livre mais devient homme au contact des partisans, éduqué plutôt par le regard qu’ils portent sur le monde que par la violence de leur combat. Malgré la détresse qui ronge certains des partisans, malgré la maladie et la faim qui les guettent, malgré aussi les relations parfois sordides qu’il voit s’établir entre occupants et villageois, le nouveau monde de Janek n’est pas dénué de beauté : il découvre la musique – Schubert, Chopin, Mozart, qui l’enchantent – et l’amour.

Très au loin se déroule la bataille de Stalingrad, qui sera un tournant décisif dans la guerre et qui rythme l’hiver des partisans, inspirant à la fois actions désespérées pour contrecarrer les plans de ravitaillement allemands et espoirs pour la sauvegarde de l’humanité et de l’idéal européen.

Ces idéaux sont surtout articulés par Adam Dobrański, étudiant en droit avant la guerre et maquisard de longue date, qui se décrit comme « prosateur né » et dont les histoires occupent les longues soirées des partisans. Ces histoires-dans-l’histoire, que Gary retranscrit en intégralité en les parsemant des commentaires des partisans devenus auditeurs, prennent une place aussi importante dans le livre que le développement du personnage de Janek et font la part belle à une grande dose d’optimisme. Une, conte féerique, met en scène les « cinq collines de l’Europe », dont le dialogue imagé sur le conflit européen se termine sur une leçon d’anglais qui prend très vite une tournure churchillienne. Dans une autre, Dobrański emmène ses auditeurs à Paris pour leur montrer une maison bourgeoise où, sous couvert de paisible acceptation de la présence allemande, les habitants s’activent dans la résistance à la barbe du responsable local allemand. « Nous ne sommes pas seuls », tel est le message que Janek en retient du fond de sa cachette.

Étant donné la période et ce message idéaliste, c’est presque un texte de propagande pour la cause alliée que Gary pourrait être en train d’écrire, mais Éducation européenne est un roman bien plus profond que ça et, à mon avis, bien pessimiste.

Outre Janek et Dobrański, Gary peuple son court récit de personnages qui ne font parfois que de brèves apparitions mais qui laissent une impression forte, tels Stańczyk, coiffeur poursuivi par le désir de vengeance après le viol de ses deux filles, Moniek Stern, violoniste virtuose qui ne survit pas à la vie de la forêt, ou Zosia, petit bout de femme trop précoce dont le duo amoureux avec Janek m’a rappelé celui de Ludo et Lila dans Les Cerfs-volants. Surtout, Gary s’abstient de faire dans le noir et blanc : entre les figures héroïques comme celle de Dobrański, et les allemands anonymes pilleurs et violeurs, il y a beaucoup de personnages plus nuancés. Ainsi du cabaretier polonais Józef, qui cultive les partisans et les occupants mais finit par se faire prendre à son propre jeu, ou du vieux soldat Augustus Schröder, « le dernier Allemand », enrôlé pour faire plaisir à son fils mais dont la vraie passion est la musique et la construction de jouets musicaux (là encore, c’est un personnage qui m’a rappelé celui du « facteur timbré » dans Les Cerfs-volants).

Hymne à la résistance et à liberté, Éducation européenne est aussi empreint de la tristesse et du pessimisme de Janek, qui ne laisse pas présager d’une grande foi dans l’avenir de l’humanité. Le roman en est traversé, mais c’est surtout manifeste dans l’épilogue. Janek, dorénavant père de famille et sous-lieutenant du Corps Franc polonais, traverse à nouveau la forêt, trois ans après l’hiver de 1942-43, en se remémorant les dernières paroles de Dobrański juste avant sa mort.

-Parle-leur de la faim et du grand froid, de l’espoir et de l’amour.

-Je leur en parlerai,

-Je voudrais qu’ils soient fiers de nous et qu’ils aient honte…

-Ils seront fiers d’eux, et ils auront honte de nous.

-Essaye… Je voudrais qu’ils ne recommencent jamais…

-Ils recommenceront.

-Ouvre-leur… ton poitrail… Ton poitrail d’homme…

-Ils ne voudront pas regarder. Ils passeront à côté, les lèvres serrées et le regard froid.

-Essaye…

Ce n’est pourtant pas un roman dénué d’humour, un humour un peu triste qui surgit surtout dans les fables de Dobrański. Celles-ci donnent réellement toute la mesure du talent de Romain Gary, capable de donner vie en quelques pages à toute une compagnie de soldats allemands vaincus par la neige comme à deux corbeaux centenaires commentant un défilé de cadavres « d’ex-soldats de l’ex-Grande Armée allemande » sur la Volga.

C’est pour moi une belle redécouverte que cette Éducation européenne, et une invitation à relire et à découvrir tous ses autres livres.

Romain Gary, Éducation européenne. Calmann-Lévy, 1945.


Antal Szerb et sa Légende de Pendragon

auteur1Il y a 113 ans naissait l’un des personnages les plus importants de la littérature hongroise de l’entre-deux-guerres : Antal Szerb, écrivain, essayiste, historien de la littérature, traducteur, professeur, un de ces intellectuels typiques de l’Europe centrale au même titre que, par exemple, Márai.

Les années 1920 et surtout 1930 ont été une période faste pour la littérature hongroise, avec des noms tels que ceux de Dezső Kosztolányi, Frigyes Karinthy, Zsigmond Móricz, Mihály Babits, Gyula Krúdy, Attila József. Mais Antal Szerb y tient à mon avis une place à part de par sa très grande ouverture à la culture, la littérature et l’histoire européennes, et par sa capacité à se jouer de sa grande érudition dans ses propres romans : La légende de Pendragon, son premier roman présenté plus bas, en est un parfait exemple.

Né dans une famille de la classe moyenne de Budapest, juive convertie au catholicisme, Szerb s’intéresse très tôt à la littérature, et poursuit des études de langue (hongrois, allemand, anglais) à Budapest, études qu’il met en pratique au cours de voyages prolongés en Autriche, en Italie, en France et en Angleterre. Auteur de travaux sur la littérature anglaise (1929), la littérature hongroise (1934) et d’une très remarquée Histoire de la littérature mondiale (1941), ainsi que de nombreux essais et traductions d’œuvres d’Anatole France, Casanova, Somerset Maugham, J.B. Priestley, P.G. Wodehouse et d’autres, le talent de Szerb est reconnu tôt par ses pairs : il est élu à la présidence de la Société Littéraire Hongroise dès 1933 et reçoit le prestigieux prix Baumgarten en 1935 et 1937.

Son érudition ne se cantonne pas qu’aux études sérieuses mais sert aussi de cadre à ses romans situés dans des contextes aussi variés que le Royaume-Uni des années 1930 (La légende de Pendragon, 1934), l’Italie de l’entre-deux-guerres (Le voyageur et le clair de lune, 1937), la France de l’Ancien Régime (Le collier de la reine, 1943) et d’un royaume imaginaire nommé l’Alturie (Oliver VII, 1941). Hormis Le collier de la reine, ces titres sont disponibles en français soit chez Viviane Hamy, soit aux éditions Ibolya Virág.

La vie d’Antal Szerb s’achève cependant beaucoup trop tôt, en 1945, à l’âge de 43 ans. Déjà renvoyé de son poste de professeur à l’université de Szeged et interdit de publication (son livre Oliver VII paraît sous un pseudonyme) à cause de ses origines juives, il est enrôlé dans un bataillon de travail forcé en 1944 et envoyé à Balf (près de Sopron, ouest de la Hongrie) creuser des tranchées contre les tanks soviétiques. Il décède le 27 janvier 1945, victime d’épuisement et de mauvais traitements. Son corps est exhumé en 1946 et repose aujourd’hui au cimetière Kerepesi de Budapest.

Szerb

Par coïncidence, c’est cette année aussi l’anniversaire de son premier roman, La légende de Pendragon, publié il y a 80 ans. A ces deux événements je vais en rajouter un plus personnel, puisque ce livre est le premier que j’ai lu intégralement en hongrois, c’est peut-être aussi pourquoi j’en garde un si bon souvenir. Les citations proviennent de la traduction française de Charles Zaremba et Natalia Zaremba-Huszvai, où j’ai retrouvé toute la légère ironie et l’atmosphère particulière du roman hongrois.

pendragon

« Il faut une certaine dose d’anormalité pour franchir le seuil de Llanvygan. »

Un peu comme Hitchcock, qui avait choisi d’adapter un roman tout ce qu’il y a de plus anglais (Rebecca de Daphne du Maurier) pour son premier film après son arrivée aux Etats-Unis, je me suis retrouvée, pour ma première lecture hongroise en VO, à voyager entre Londres et le Pays de Galles.

Le narrateur est János Bátky, un Hongrois établi à Londres avec une petite fortune qui lui permet de se consacrer à divers travaux de recherches intellectuelles pour son propre compte ou pour qui veut bien l’employer. Au cours d’une soirée mondaine, il fait la rencontre d’Owen Pendragon, comte de Gwynedd, personnage plus que mystérieux et sur qui les rumeurs courent. Les deux sympathisent après s’être découvert une prédilection partagée pour les mystiques anglais et en particulier un certain Robert Fludd. Bátky se voit inviter à Llanvygan, siège gallois de la famille Pendragon, avec la promesse d’avoir accès aux richesses de la bibliothèque ancestrale. C’est un grand honneur – pratiquement personne n’y a jamais mis les pieds, mais il s’avère vite que Bátky, véritable rat de bibliothèque, s’est embarqué dans une sinistre histoire qui dépasse de beaucoup son entendement.

Paisible de jour, le château est de nuit le théâtre d’événements bizarres, voire franchement dérangeants, entre messes noires (ou presque), déambulations de colosses en costume shakespearien armés de hallebardes, et tentatives de meurtre sur la personne du comte. Tout porte à croire qu’il s’agit d’une affaire héritage opposant la famille Pendragon et celle du milliardaire Roscoe, décédé dans des conditions louches.

Mais Szerb ne se satisfait pas d’une simple histoire de détective, donnant à La légende de Pendragon l’allure d’un roman-caméléon, un pastiche de la littérature gothique doublé d’une dose sérieuse (et solide) culture des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles.

Transformé par la force des choses en détective maladroit à temps partiel, Bátky passe le reste du temps (quand il ne tente pas de faire la cour à la belle Cynthia), à retracer le passé de la famille Pendragon et ses liens étroits avec les Rose-Croix, société secrète précurseur des francs-maçons et dont l’existence est, semble-t-il, réellement débattue. Plongeant de plus en plus profond dans les grimoires et les cryptes du château, Bátky est bien forcé de reconnaître qu’il y a bien plus de continuité qu’il n’y paraît dans les légendes de la famille Pendragon, y compris dans sa devise – « Je crois à la résurrection de la chair ».

Tout, dans La légende de Pendragon, baigne dans le regard un peu amusé d’Antal Szerb, qui ne prend visiblement au sérieux ni l’histoire abracadabrante qu’il a créée sur fond de fort sérieux traité sur le développement des courants mystiques européens, ni les personnages qui la peuplent, ni soi-même. Je pourrais parler de Maloney, l’Irlandais au double-jeu, de Lene Kretzsch, l’envahissante et moderne Allemande, d’Osborne, l’Anglais efféminé aux ambitions coloniales, dEileen St Claire, la femme fatale, mais mon préféré reste Bátky, sans doute l’alter-ego d’Antal Szerb.

Bien qu’acteur de cette farce, il ne se démunit jamais de son rôle d’observateur et n’oublie jamais de faire part de ses observations à ses lecteurs, que ce soit sur les habitudes des Britanniques comparées à celles des continentaux ou sur ses propres qualités et déficiences dans le domaine de l’amour, de la bravoure, ou de l’intellect. Ainsi, l’épisode de la presque messe noire lui fournit l’occasion de se montrer « grand, fort et protecteur » auprès de Cynthia, nièce du comte, mais dès que la chasse au comte prend vraiment une mauvaise tournure, le voilà prêt à faire ses valises. « Ah ! Retourner au British Museum, dans le calme imperturbable des livres… »

Les femmes, toujours, sont un grand mystère pour Bátky (« Les femmes me roulent toujours. Il y a des moments où elles se conduisent exactement comme si elles étaient des êtres humains »), et c’est en partie à ses réflexions à leur sujet que l’on doit les meilleures petites phrases qui parsèment le récit et rendent les dialogues aussi savoureux.

Il est difficile de classer La légende de Pendragon dans un genre précis (d’ailleurs, ce n’est pas le but), et il est tout aussi difficile de cerner tous les aspects qui en rendent la lecture aussi drôle et intéressante tellement le livre en est rempli.

Antal Szerb, La légende de Pendragon (A Pendragon legenda, 1934). Trad. du hongrois par Charles Zaremba et Natalia Zaremba-Huszvai. Viviane Hamy, 2012.