Antal Szerb et sa Légende de Pendragon

auteur1Il y a 113 ans naissait l’un des personnages les plus importants de la littérature hongroise de l’entre-deux-guerres : Antal Szerb, écrivain, essayiste, historien de la littérature, traducteur, professeur, un de ces intellectuels typiques de l’Europe centrale au même titre que, par exemple, Márai.

Les années 1920 et surtout 1930 ont été une période faste pour la littérature hongroise, avec des noms tels que ceux de Dezső Kosztolányi, Frigyes Karinthy, Zsigmond Móricz, Mihály Babits, Gyula Krúdy, Attila József. Mais Antal Szerb y tient à mon avis une place à part de par sa très grande ouverture à la culture, la littérature et l’histoire européennes, et par sa capacité à se jouer de sa grande érudition dans ses propres romans : La légende de Pendragon, son premier roman présenté plus bas, en est un parfait exemple.

Né dans une famille de la classe moyenne de Budapest, juive convertie au catholicisme, Szerb s’intéresse très tôt à la littérature, et poursuit des études de langue (hongrois, allemand, anglais) à Budapest, études qu’il met en pratique au cours de voyages prolongés en Autriche, en Italie, en France et en Angleterre. Auteur de travaux sur la littérature anglaise (1929), la littérature hongroise (1934) et d’une très remarquée Histoire de la littérature mondiale (1941), ainsi que de nombreux essais et traductions d’œuvres d’Anatole France, Casanova, Somerset Maugham, J.B. Priestley, P.G. Wodehouse et d’autres, le talent de Szerb est reconnu tôt par ses pairs : il est élu à la présidence de la Société Littéraire Hongroise dès 1933 et reçoit le prestigieux prix Baumgarten en 1935 et 1937.

Son érudition ne se cantonne pas qu’aux études sérieuses mais sert aussi de cadre à ses romans situés dans des contextes aussi variés que le Royaume-Uni des années 1930 (La légende de Pendragon, 1934), l’Italie de l’entre-deux-guerres (Le voyageur et le clair de lune, 1937), la France de l’Ancien Régime (Le collier de la reine, 1943) et d’un royaume imaginaire nommé l’Alturie (Oliver VII, 1941). Hormis Le collier de la reine, ces titres sont disponibles en français soit chez Viviane Hamy, soit aux éditions Ibolya Virág.

La vie d’Antal Szerb s’achève cependant beaucoup trop tôt, en 1945, à l’âge de 43 ans. Déjà renvoyé de son poste de professeur à l’université de Szeged et interdit de publication (son livre Oliver VII paraît sous un pseudonyme) à cause de ses origines juives, il est enrôlé dans un bataillon de travail forcé en 1944 et envoyé à Balf (près de Sopron, ouest de la Hongrie) creuser des tranchées contre les tanks soviétiques. Il décède le 27 janvier 1945, victime d’épuisement et de mauvais traitements. Son corps est exhumé en 1946 et repose aujourd’hui au cimetière Kerepesi de Budapest.

Szerb

Par coïncidence, c’est cette année aussi l’anniversaire de son premier roman, La légende de Pendragon, publié il y a 80 ans. A ces deux événements je vais en rajouter un plus personnel, puisque ce livre est le premier que j’ai lu intégralement en hongrois, c’est peut-être aussi pourquoi j’en garde un si bon souvenir. Les citations proviennent de la traduction française de Charles Zaremba et Natalia Zaremba-Huszvai, où j’ai retrouvé toute la légère ironie et l’atmosphère particulière du roman hongrois.

pendragon

« Il faut une certaine dose d’anormalité pour franchir le seuil de Llanvygan. »

Un peu comme Hitchcock, qui avait choisi d’adapter un roman tout ce qu’il y a de plus anglais (Rebecca de Daphne du Maurier) pour son premier film après son arrivée aux Etats-Unis, je me suis retrouvée, pour ma première lecture hongroise en VO, à voyager entre Londres et le Pays de Galles.

Le narrateur est János Bátky, un Hongrois établi à Londres avec une petite fortune qui lui permet de se consacrer à divers travaux de recherches intellectuelles pour son propre compte ou pour qui veut bien l’employer. Au cours d’une soirée mondaine, il fait la rencontre d’Owen Pendragon, comte de Gwynedd, personnage plus que mystérieux et sur qui les rumeurs courent. Les deux sympathisent après s’être découvert une prédilection partagée pour les mystiques anglais et en particulier un certain Robert Fludd. Bátky se voit inviter à Llanvygan, siège gallois de la famille Pendragon, avec la promesse d’avoir accès aux richesses de la bibliothèque ancestrale. C’est un grand honneur – pratiquement personne n’y a jamais mis les pieds, mais il s’avère vite que Bátky, véritable rat de bibliothèque, s’est embarqué dans une sinistre histoire qui dépasse de beaucoup son entendement.

Paisible de jour, le château est de nuit le théâtre d’événements bizarres, voire franchement dérangeants, entre messes noires (ou presque), déambulations de colosses en costume shakespearien armés de hallebardes, et tentatives de meurtre sur la personne du comte. Tout porte à croire qu’il s’agit d’une affaire héritage opposant la famille Pendragon et celle du milliardaire Roscoe, décédé dans des conditions louches.

Mais Szerb ne se satisfait pas d’une simple histoire de détective, donnant à La légende de Pendragon l’allure d’un roman-caméléon, un pastiche de la littérature gothique doublé d’une dose sérieuse (et solide) culture des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles.

Transformé par la force des choses en détective maladroit à temps partiel, Bátky passe le reste du temps (quand il ne tente pas de faire la cour à la belle Cynthia), à retracer le passé de la famille Pendragon et ses liens étroits avec les Rose-Croix, société secrète précurseur des francs-maçons et dont l’existence est, semble-t-il, réellement débattue. Plongeant de plus en plus profond dans les grimoires et les cryptes du château, Bátky est bien forcé de reconnaître qu’il y a bien plus de continuité qu’il n’y paraît dans les légendes de la famille Pendragon, y compris dans sa devise – « Je crois à la résurrection de la chair ».

Tout, dans La légende de Pendragon, baigne dans le regard un peu amusé d’Antal Szerb, qui ne prend visiblement au sérieux ni l’histoire abracadabrante qu’il a créée sur fond de fort sérieux traité sur le développement des courants mystiques européens, ni les personnages qui la peuplent, ni soi-même. Je pourrais parler de Maloney, l’Irlandais au double-jeu, de Lene Kretzsch, l’envahissante et moderne Allemande, d’Osborne, l’Anglais efféminé aux ambitions coloniales, dEileen St Claire, la femme fatale, mais mon préféré reste Bátky, sans doute l’alter-ego d’Antal Szerb.

Bien qu’acteur de cette farce, il ne se démunit jamais de son rôle d’observateur et n’oublie jamais de faire part de ses observations à ses lecteurs, que ce soit sur les habitudes des Britanniques comparées à celles des continentaux ou sur ses propres qualités et déficiences dans le domaine de l’amour, de la bravoure, ou de l’intellect. Ainsi, l’épisode de la presque messe noire lui fournit l’occasion de se montrer « grand, fort et protecteur » auprès de Cynthia, nièce du comte, mais dès que la chasse au comte prend vraiment une mauvaise tournure, le voilà prêt à faire ses valises. « Ah ! Retourner au British Museum, dans le calme imperturbable des livres… »

Les femmes, toujours, sont un grand mystère pour Bátky (« Les femmes me roulent toujours. Il y a des moments où elles se conduisent exactement comme si elles étaient des êtres humains »), et c’est en partie à ses réflexions à leur sujet que l’on doit les meilleures petites phrases qui parsèment le récit et rendent les dialogues aussi savoureux.

Il est difficile de classer La légende de Pendragon dans un genre précis (d’ailleurs, ce n’est pas le but), et il est tout aussi difficile de cerner tous les aspects qui en rendent la lecture aussi drôle et intéressante tellement le livre en est rempli.

Antal Szerb, La légende de Pendragon (A Pendragon legenda, 1934). Trad. du hongrois par Charles Zaremba et Natalia Zaremba-Huszvai. Viviane Hamy, 2012.

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4 commentaires on “Antal Szerb et sa Légende de Pendragon”

  1. Marilyne dit :

    Bel article, et encore une découverte pour moi.

  2. Emma dit :

    Je l’ai lu après l’avoir découvert sur le blog de Max. J’ai trouvé ça drôle et inclassable. Je le recommande également.

    J’ai Le voyageur et le clair de lune et Oliver VII à la maison. Vive les éditions Viviane Hamy.

    • J’avais vu que tu l’avais toi aussi lu et aimé. Drole et inclassable, c’est exactement ca. J’avais envie de citer beaucoup de passages, de parler de l’humour de Szerb quand il prend des universitaires a l’esprit pas toujours tres pratique et leur fait endosser le role de détective, et encore autres choses, mais le mieux c’est quand meme de le lire. Comme tu dis, vive les éditions Viviane Hamy, qui vont d’ailleurs etre assez présentes sur ce blog dans les semaines a venir avec Karinthy et Kosztolányi.
      J’ai lu Le voyageur et le clair de lune, moins drole, plus existentiel (ce qui n’est pas non plus une mauvaise chose) mais pas encore Oliver VII. Je vais voir ce que Max a a dire sur La légende de Pendragon. « Janos Bátky’s guide to romance »… tout un sujet!


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