Petit guide de la Hongrie, chapitre 6: Tibor Déry – La phrase inachevée

Dery-Tibor-La-Phrase-InacheveeEn rédigeant ma série de 12 livres pour mon exploration de la littérature hongroise du siècle dernier, j’avais choisi pour les années 1940 La phrase inachevée de Tibor Déry en me fiant à sa date de publication, 1946/1947. C’était une erreur, parce que le livre a en fait été écrit entre 1934 et 1938, quoique sa première publication n’a effectivement eu lieu que juste après la seconde guerre mondiale. Si le livre a quelque chose à dire sur les années 1940, c’est seulement dans la mesure où il décrit des choses que le climat de l’immédiat après-guerre permettait de dire tout haut alors que celui des années 1930 tendait plutôt à les censurer.

Autour d’une famille bourgeoise en perte de vitesse, les Parcen-Nagy, et d’une famille d’ouvriers communistes, les Rózsa, Déry construit en effet un vaste portrait de la société budapestoise d’avant-guerre et surtout de cette partie de la société – ouvriers et intellectuels engagés à gauche – refoulée dans l’illégalité par des classes dirigeantes profondément hostiles aux idées socialistes ou communistes. En guise de trait d’union entre ces deux familles, Lörinc Parcen-Nagy, jeune homme en rupture de ban avec son milieu et qui tente de vivre selon son propre code moral, mais trop incertain de ses opinions, trop malheureux et trop marqué par ses origines bourgeoises pour être accepté par le prolétariat.

Parmi les écrivains hongrois qui ont décrit la vie des gens de Budapest dans les années 1930, Sándor Márai (par exemple dans ses Métamorphoses d’un mariage) ou Antal Szerb (par exemple Le Voyageur et le clair de lune) ont décrit les préoccupations sentimentales et existentielles des classes aisées. Dezső Kosztolányi et Zsigmond Móricz, eux, se sont davantage intéressés à la vie de bohème des journalistes sans le sou et à celle des petits employés rongés par les tracas pécuniaires et le manque de perspectives d’avenir. Dans La phrase inachevée, Déry descend encore plus bas sur l’échelle sociale, voire passe de l’autre coté, celui des femmes de ménage, des garçons de café, des petits vendeurs de journaux et surtout des ouvriers comme ceux des usines métallurgiques de Csepel.

Dans les quartiers populaires comme celui d’Angyalföld (Terre des Anges) où vivent les Rózsa, règnent la précarité, l’insalubrité, la maladie et la faim. S’y ajoute un climat tendu entre prolétariat qui tente de s’organiser, et bourgeoisie industrielle qui réplique aux menaces de grèves à coups de mise au chômage, de répression policière et de censure. Le souvenir de la courte mais sanglante Commune de 1919, première grande remise en cause de l’ordre politique et social du pays, hante encore, 15 ans après, les classes dirigeantes très conservatrices et de plus en plus autoritaires.

En faisant des Rózsa des militants communistes, Déry montre au lecteur le ferment de mécontentement, les dissensions entre sociaux-démocrates et communistes (attisées par leur ennemi commun au pouvoir), mais aussi la traque continue dont font l’objet les militants. Tous les ouvriers qu’on rencontre dans le livre ne sont pas politisés, loin de là (et heureusement, sinon ça pourrait ne pas être très drôle à lire), mais ceux qui s’engagent risquent la filature, la clandestinité, la prison, les interrogatoires musclés, avec pour seules échappatoires la mort ou, comme pour Mme Rózsa, l’exil.

Les autres habitants de la rue Országbíró, voisins des Rózsa, forment un arrière-plan saisissant qui illustre le plaidoyer des Rózsa pour une société meilleure que celle où une femme tue sa fille qu’elle ne peut plus nourrir, où un couple se suicide parce qu’il ne peut plus payer le loyer après un accident de travail qui fait du mari un estropié, où les ouvriers traversent la capitale à pied pour rentrer chez eux après une longue journée de travail parce que leur salaire n’est pas suffisant pour payer les transports en commun, et où les « capitalistes » s’enrichissent quasi impunément en détournant les fonds de la sécurité sociale.

Le principal coupable de ce dernier méfait est justement Károly Parcen-Nagy, le père de Lörinc, dont le suicide révèle encore un peu plus le fossé qui existe entre milieux bourgeois et ouvrier, puisqu’il permet aux autres membres de la famille (principalement des femmes) de s’adonner à leurs propres passe-temps : les vieilles querelles familiales, les spéculations quant à la distribution de l’héritage de la grand-mère, le renouvellement de la garde-robe, les affaires du cœur, et ainsi de suite. Là aussi cependant les personnages sont assez nuancés et différenciés pour donner l’impression que c’est un portrait assez fidèle de la Budapest des années 1930, entre le cousin qui flirte avec le communisme pour se donner une contenance, et la vieille parente pauvre, ancienne actrice à succès, réduite à faire des récitals humiliants pour subvenir aux besoins de son fils, avocat au chômage.

Déry construit donc non seulement des personnages vivants et véridiques mais aussi il dépeint tout ce monde avec un style très lent, très détaillé et très sûr. Ainsi, à peine a-til posé l’un des jalons de l’histoire du roman (un meurtre dans un quartier sordide en plein hiver) qu’il s’offre le luxe de transporter son personnage principal à Dubrovnik, au soleil et au bord de la mer, et de s’adonner à de longues digressions sur la nature générale des sentiments (« comme les couleurs, les sentiments influent les uns sur les autres ») et sur la qualité de la lumiere du soir. Il y a parfois de quoi être dérouté par ces méandres (le livre fait quand même 700 pages), et par la disparité entre le fond – les inégalités sociales – et la forme. Déry préface son livre en demandant à ses lecteurs « au cas où ils jugeraient ce livre digne d’attention – de ne pas trop limiter le temps qu’ils lui consacrent. » Ces 700 pages en valent effectivement la peine, traversées comme elles le sont par une grande sensibilité politique, humaine et stylistique.

En guise de conclusion, je cite l’une des nombreuses descriptions – celle de l’indicateur de police Wend – qui m’ont laissé admiratives par leur finesse et leur perspicacité :

Dans son visage, les billes brunes de ses yeux s’affolaient, cherchant un point d’équilibre, roulant sans cesse au-dessus de la baguette noire de la moustache : le regard exprimait une frayeur animale, mais l’âme transmettait au tissu conjonctif, à l’iris, à la pupille, un éclat immatériel – un mouvement rythmé de supplication éperdue qui semblait vouloir compenser la lâcheté du corps. Chaque fois que l’homme mentait, ses yeux admettaient immédiatement le mensonge et semblaient pudiquement demander pardon de la gaffe commise par la langue. A ce moment-là, les pointes de sa moustache frémissaient. Et comme il mentait sans cesse, son visage vibrait sans arrêt, comme un gymnase où s’entraînent des équilibristes. Chaque mensonge était escorté d’une troupe de regards honteux et suppliants qui penchaient à droite, puis à gauche, pour rétablir la balance. La malheureuse moustache qui coupait en deux la pyramide des paroles et des regards, gardait avec peine un équilibre précaire. L’homme savait que son regard le trahissait et il avait pris l’habitude de tourner la tête en parlant, même quand il ne mentait pas ; mais pour observer à son aise le visage de son interlocuteur ; il la ramenait à son point de départ dès que l’autre prenait la parole. Ainsi, son visage bougeait sans cesse, et sa tête remuait comme celle des poules quand elles marchent ; le mouvement partait du cou et se propageait par brusques saccades inquiètes jusqu’aux épaules et au corps tout entier, dès qu’il se trouvait en société. Des bruits parasites aigus, éraillés, accompagnaient sa voix, la couvrant d’écailles ou de pellicules qui tombaient à mesure qu’il parlait ; cela accentuait encore l’impression d’affolement causée par son agitation perpétuelle.

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Comme son héros, Déry (1894-1977) est issu de la bourgeoisie riche et s’éloigne assez tôt de son milieu : membre du Parti communiste hongrois et engagé durant la Commune de 1919 dans une commission d’écrivains, il doit s’exiler à la chute de la Commune. Les dates de son retour varient selon les sources (1926, 1928, 1935) et il passe les années suivantes à écrire, traduire, faire de la prison et vivre dans une semi-clandestinité. Il fait ses premières armes en tant qu’écrivain dans la revue Nyugat (Occident) où il adopte un style expressionniste, mais passe aussi par le dadaïsme et le surréalisme. On trouve peut-être des traces de ces anciennes phases dans La phrase inachevée, surtout dans son approche au temps, mais le style du roman est sinon très réaliste. Encore membre du Parti communiste après la seconde guerre mondiale, son destin reflète les sursauts du pouvoir : membre important de l’association des écrivains au moment de la révolution de 1956, il appelle alors à plus de liberté dans la presse et la littérature et à une réforme en profondeur du système politique, ce qui lui vaut d’être arrêté l’année suivante et condamné à neuf ans de prison (il est amnistié en 1960). Niki, ou l’histoire d’un chien (1956 ; en français chez Circé, 2010), est son roman le plus connu mais il est aussi l’auteur de La réponse (1952), M. G.A. à X. (1964) L’Excommunicateur (1966), Reportage imaginaire sur un festival pop américain (1971), Cher beau-père (1973, je mets le titre hongrois juste parce que c’est un bel exemple de la capacité de la langue hongroise à faire sienne des mots étrangers : Kedves bópeer) qui existent, je crois, chez Albin Michel. On trouve aussi, aux Éditions de la Derniere Goutte : Derrière le mur de briques (2011).

Tibor Déry, La phrase inachevée (A befejezetlen mondat, 1946). Trad. du hongrois par Ladislas Gara, Georges Kassai, Claudine Comte, Geneviève Idt et Monique Fougerousse. Albin Michel, 1966.

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One Comment on “Petit guide de la Hongrie, chapitre 6: Tibor Déry – La phrase inachevée”

  1. […] qui parle peut-être pour leur génération. C’était un peu aussi le cas pour La phrase inachevée (1947) de Tibor Déry, un pavé qui me restera en mémoire autant pour la fresque des milieux […]


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