Virgil Gheorghiu – Dieu ne reçoit que le dimanche

– Vous ne le ferez pas, dit Zéos Botarev. Si vous signez un seul livre du nom de Téléorman, je vous écrase. Je suis obligé de le faire. C’est dans l’intérêt de la république.

– Je le ferai quand même, dit Décébal Hormuz. J’ai travaillé vingt-huit ans, derrière les barbelés de la zone contagieuse, parmi les microbes, pour rendre célèbre ce nom. C’est tout ce qu’il me reste. Je le garde. A dix-sept ans, vous et votre Armée Rouge, vous m’avez pris deux morceaux de mon corps, la Bessarabie et la Bucovina. Quelques années plus tard, vous avez pris le prolongement de mon corps tout entier, vous avez pris toute la Roumanie. Je n’avais que ma personne. J’ai essayé de m’enfuir en traversant le Danube à la nage. Vous m’avez jeté dans le Canal de la mort. Ensuite, j’ai été captif. Enchaîné parmi les microbes et les bactéries comme Prométhée fut enchaîné sur son rocher. Téléorman m’a volé le sang, le souffle, les entrailles. Il s’est nourri de mon cœur comme le vautour se nourrissait du foie de Prométhée. Téléorman est tout de même mon nom et je le garde.

Gheorghiu

Au beau milieu de la guerre froide, Virgil Gheorghiu, écrivain roumain installé en France, écrit Dieu ne reçoit que le dimanche, beau mais étrange roman sur la survie de l’âme roumaine.

Sur fond de déroute roumaine et d’occupation soviétique, Gheorghiu fait vivre deux personnages principaux : Roxana, princesse Paléologue, jeune, belle et élevée dans le monde irréel de la richesse de l’aristocratie cosmopolite, et Décébal, fils sans toit d’une famille pauvre de la campagne. Malgré le gouffre social qui les sépare, ils ont en commun d’être en même temps innocents et dotés d’une sagesse en deçà de leur âge.

Chez Décébal, cela s’exprime par ses récits de la vie et des légendes des gens humbles de la Haute Moldavie. Séduite par ses talents de conteur, Roxana voit en ce fragile soldat-paysan affublé d’un « nom de l’histoire roumaine, le nom du dernier roi des Daces, le Peuple des Immortels » le représentant de la Roumanie toute entière. Ainsi, lorsqu’en cet été 1944 les troupes soviétiques menacent et occupent la Roumanie, Roxana se donne pour mission de sauver Décébal car, pour elle, sauver Décébal équivaut à sauver une part essentielle de la Roumanie.

Ce n’est pas le garçon Décébal Hormuz qui m’intéresse. Ce n’est pas l’homme. Si j’étais obligée de le décrire je serais incapable de le faire. Car ce n’est pas une question d’amour. Quand on est amoureuse, on peut facilement faire le portrait du bien-aimé. Moi, je ne sais rien d’Hormuz, sauf qu’il a un front haut, pâle, comme la lune, deux montres et des grosses chaussures militaires. Je sais que le col de son veston est trop large, que son cou est long comme une tige de tulipe. C’est tout ce que je peux dire de lui. Mais il m’obsède. Il m’obsède non pas par sa personne physique mais par ce qu’il a pu me raconter. C’est comme dans les contes des Mille et une nuits. Le Sultan ne voyait pas la beauté de Schéhérazade mais uniquement les histoires qu’elle lui racontait. Cette fille était sûrement belle, mais celui qui l’écoutait ne voyait pas sa beauté mais la beauté de son récit. C’est la même chose qui m’arrive quand je pense à Hormuz. Ce n’est pas lui que je vois, mais les histoires qu’il m’a racontées. Quand je dis Décébal Hormuz, je vois le lac sucré, le fontaine de Sultana, je vois la forge du Grand Hormuz, la Maison où on fabrique des étoiles. Je vois le Trèfle des Flamands, Sérafima et son ami le grand ours, je pense à l’accident sylvestre et au Second tombeau du vendredi saint. Hormuz, c’est tout cela. Il est le château des Bonjouristes, il est les chevaux des chasseurs alpins qui meurent si on les fait descendre dans la plaine. Hormuz, c’est la Haute Moldavie. Les Russes ont brûlé mon château, mais il reste vivant grâce à Hormuz. Ozana, Agapia, Neamtz et toute la Roumanie reste vivante, grâce aux récits d’Hormuz, de la même manière que Troie est restée vivante après qu’elle eut été rasée de la terre, grâce à l’autre conteur. C’est à cause de cela que je cherche Décébal Hormuz.

Trente ans après cet été 1944, qui est aussi celui de la mort du jeune homme, Roxana sort du monastère orthodoxe où elle s’était cloîtrée, pour se mettre à la recherche d’un Décébal dont elle est persuadée avoir reconnu la voix au travers d’un film de propagande roumaine. Mobilisant à sa cause milieux émigrés roumains et services de renseignements, les faits finissent par lui donner raison : Décébal est bien vivant, mais… je ne dévoilerai pas la suite du livre.

Si la première partie est celle du conte, des grands châteaux des Carpates et des paysans simples mais aimants, la deuxième prend davantage l’allure d’une enquête policière et d’une plongée dans la triste histoire de « la république pénitentiaire de Roumanie ». Mais c’est une enquête qui fonctionne aussi bien d’après les lois objectives du pouvoir de l’argent et de la ténacité, que d’après celles de la foi intense de Roxana. Celle-ci est très présente dans cette deuxième partie du livre, que ce soit parce que la confrontation entre les intérêts opposés de Roxana et des autorités communistes tourne en une bataille autour de la personnalité déifiée de Décébal, ou parce que Gheorghiu émaille son récit d’exemples et de leçons tirées de la religion orthodoxe.

Cet aspect religieux fait de Roxana une drôle d’héroïne, car on n’a pas souvent l’occasion de rencontrer une héroïne qui travaille à coups de sainteté et d’ascèse. Mais il est fondamental pour Gheorghiu, qui voit en Roxana et en ses co-religionnaires à l’étranger les derniers bastions libres d’une religion tombée sous la coupe du communisme. Presque 40 ans après la publication du livre, il lui donne cependant aussi un aspect daté, surtout lorsque Gheorghiu se lance dans des diatribes contre la gauche, ses idées de progrès, et l’église catholique – des mots qui n’ont plus désormais la même connotation – tout en encensant un ordre social d’aristocrates éclairés et de paysans folkloriques qui n’a plus cours aujourd’hui.

Malgré cela c’est un livre bien écrit, où Gheorghiu réussit à mettre des personnages, des lieux et des époques très différents au service d’un récit dépaysant, à la fois dans et hors du temps.

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Dieu ne reçoit que le dimanche n’est pas l’un des livres les plus connus de Virgil Gheorghiu, écrivain prolixe dont La Vingt-cinquième heure (1949, son premier roman) et Les Immortels d’Agapia (1964, son premier roman en français) sont parmi les plus importants.

Né en 1916 en Moldavie roumaine, il commence à écrire des poèmes durant ses études à l’école militaire, puis durant ses études à la faculté de philosophie de Bucarest et à Heidelberg. Déjà reconnu pour ces œuvres, il devient diplomate sous le gouvernement fasciste roumain durant la seconde guerre mondiale. Après l’occupation du pays par les troupes soviétiques en 1944 il connaît l’exil et la détention par les armées alliées avant d’arriver en France en 1949. Issu d’une famille de prêtres orthodoxes et d’abord destiné à la prêtrise, il y revient en se faisant ordonner prêtre de l’Église orthodoxe en 1963. Il décède en 1992 à Paris.

Virgil Gheorghiu, Dieu ne reçoit que le dimanche (Plon, 1975).

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2 commentaires on “Virgil Gheorghiu – Dieu ne reçoit que le dimanche”

  1. Odile Onnée dit :

    un livre lu à 17 ans et que je relirai avec passion, je me souviens de forêts noires, de châteaux mystérieux cachés dans la montagne ! Des carpattes, est ce que les carpattes sont en hongrie ?

    • Merci de votre commentaire; je garde moi aussi le souvenir d’un livre mystérieux, aussi parce que tres influencé par l’époque de son écriture. Les Carpates et la Hongrie… c’est une bonne question. La Hongrie est a l’intérieur de la courbe que forment les Carpates et est bordée au nord par de toutes petites montagnes, mais les vraies Carpates sont plutot en Slovaquie, Pologne, Ukraine et Roumanie.


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