Quelques mots avec: Laure Hinckel, traductrice du roumain

Voici la première partie d’une série d’interviews sur les traducteurs et traductrices du roumain, bulgare, slovène et polonais vers le français. La seconde partie, mardi prochain, nous emmènera en Bulgarie à la suite de Marie Vrinat.

***

portrait-de-Laure-Hinckel-petitLaure Hinckel, vous avez été journaliste, en France, en Roumanie, en Moldavie, en Bulgarie, vous avez travaillé pour l’Institut Français de Bucarest, pour le Courrier des Balkans, avant de vous tourner davantage vers la traduction. Comment êtes-vous tombée dans le bain roumain, puis dans celui de la traduction?

Je suis tombée dans le bain de l’Est tout court, avant de tomber dans le bain roumain… Le 9 novembre 1989, le mur de Berlin s’écroulait et le vingtième siècle prenait fin par anticipation. J’étais à Édimbourg avec ma promo de l’école de journalisme. Ça a été pour moi un électrochoc. Je n’oublierai jamais ce jour,  ce moment où j’ai vu le buraliste du coin,  près du château écossais, afficher The Wall is down. Après ça, tout d’un coup, autour de moi un nouveau monde se dressait. Je découvrais des gens d’origine bulgare, polonaise ou roumaine dont je n’aurais jamais deviné qu’ils venaient de là-bas. Ils retrouvaient la liberté. Cette date est la grande date de ma génération, je crois. Ensuite, j’ai voyagé en 1990, en train, à travers l’Europe et quand j’ai atteint la frontière qu’on ne pouvait encore que difficilement passer, celle de l’URSS, je me suis arrêtée: j’étais en Roumanie. J’y ai rencontré des gens merveilleux, la langue m’a parlé, j’y suis retournée très vite pour travailler et je m’y suis installée en avril 1992.
Le passage à la traduction s’est opéré très lentement. La seule et unique motivation de départ a été celle de partager, de transmettre. Vous imaginez ce que cela représentait pour moi ? Je me trouvais soudain avec des livres que j’aimais et personne chez moi, en France, pour les aimer avec moi parce qu’ils n’étaient pas traduits, ces livres qui me parlaient. La beauté de la langue, le chatoiement des styles, les horizons nouveaux de l’inspiration des auteurs roumains…

Impossible de parler de réception de la littérature roumaine en France sans mentionner le Salon du Livre de Paris l’année dernière, où la Roumanie était le pays invitée et en amont duquel il y a eu beaucoup de traductions, vous en avez fait la liste sur votre blog. Beaucoup de ces livres traitent de la période communiste, ou du changement de régime : est-ce à votre avis plutôt le reflet de ce qui se publie en Roumanie encore aujourd’hui, ou de ce qui intéresse les éditeurs et lecteurs francophones ?

Les deux. La période communiste, la dictature, la recherche de la liberté, la transition entre deux modes de vie, l’un en vase clos et l’autre soumis à la mondialisation  (c’est maintenant notre lot commun) soulèvent des questions universelles, qui parlent aux lecteurs. Comment se construit l’individu? Quelles sont ses espérances? Quels défis sont les siens? Comment l’homme et la société réagissent-ils devant le changement? C’est un terreau magnifique pour un écrivain. Et il y aura encore beaucoup d’œuvres magistrales sur le sujet. C’est inépuisable puisqu’il s’agit de la tragédie humaine. Et pourtant, voyez vous, quand un écrivain roumain élargit le champ de son inspiration, il peine à trouver un éditeur en France. On lui dénie encore le droit de nous parler d’autre chose que de « son » communisme, de « son » dictateur, de « ses » avortements interdits. Ce n’est pas juste. La barrière finira par sauter. Un écrivain roumain arrivera qui nous parlera du monde et nous l’écouterons.

Vous traduisez à partir du roumain mais cela englobe des écrivains d’origine très différentes, par exemple arménienne (Varujan Vosganian) ou moldave (Savatie Baştovoi). Cela pose-t-il des problèmes particuliers de langage ou de contexte ?

1361885758_VarujanC’est toujours du roumain. Je me demande si vous poseriez la question aux traducteurs allemands, italiens ou chinois de Dany Lafférière et d’Assia Djebar… Varujan Vosganian et Savatie Bastovoi ne sont pas si différents que ça. Ils écrivent tous les deux dans une très belle langue roumaine. Varujan Vosganian, puisqu’il parle de ses Arméniens, utilise bien sûr quelques mots de cette culture que le traducteur doit s’approprier. Savatie Bastovoi a ceci de très intéressant qu’il déconstruit les slogans soviétiques en roumain… Cela produit un effet à la fois comique et sulfureux. Et parfois, il utilise des mots qui sont du patois de moldavie…. Je pense qu’un traducteur de français en roumain ou dans une autre langue se heurte à des difficultés  similaires quand il traduit un auteur français originaire de Gascogne ou d’Alsace …  Encore que, cela n’est valable que pour les écrivains qui auraient de la vigueur stylistique et un vocabulaire coloré: quand la littérature française pâlit, blanchit, elle devient très facile à traduire à l’étranger….  Il y a une roumanophonie comme il y a une francophonie, c’est normal, je trouve.

La littérature écrite en roumain a-t-elle toujours été aussi diversifiée au niveau ethnique ? Trouve-t-on, par exemple, des livres sur la communauté arménienne, saxonne, etc, écrits en roumain et publiés durant la période communiste ?

Je ne sais pas si Varujan Vosganian ou Savatie Bastovoi apprécieraient de se voir qualifiés d’auteursshapeimage_2 «ethniques.» Ce sont des auteurs roumains, de la Roumanie dans sa diversité héritée de l’histoire du monde. C’est le problème, voyez vous, on a du mal à considérer en France qu’un Mircea Cartarescu a écrit un livre-monde qui parle de l’Individu dans ce qu’il a d’universel. On a du mal à voir que Dan Lungu, avec Je suis une vieille Coco! s’adresse à chaque lecteur du globe parce que tout Être humain voit toujours sa jeunesse en chaussant des lunettes roses, quand il regarde dans le rétroviseur. Mais non, on préfère parquer ces auteurs dans la case « Roumanie » qui rime, pour la plupart des gens, avec « difficile, » « sombre, » « pauvreté » et j’en passe…

Vos premières traductions littéraires datent d’il y a une dizaine d’années : votre manière de faire est-elle toujours restée la même ?

J’ai aujourd’hui plus de métier qu’au début, c’est bien naturel. Mais chaque œuvre requiert de ma part un autre type d’inventivité, alors je me sens débutante devant chaque nouvelle traduction. C’est un reflexe salutaire, je crois. Au fil des ans, c’est vrai, on apprend à connaître ses erreurs. On fait toujours les mêmes fautes, les mêmes répétitions, par exemple. Alors avec le temps qui passe, si l’on est un peu organisé, on fait l’inventaire de nos défauts, on s’impose de se corriger soi-même, on devient plus exigeant.

Quelle est la part entre commandes d’éditeurs et livres que vous proposez vous-même ? Comment approchez-vous ce travail de prospection pour trouver ce qui peut intéresser une maison d’édition française ?

J’en ai proposé beaucoup. Souvent, je forme le fantasme ou le rêve d’être éditrice : je serais plus légitime encore pour encourager l’auteur et le soutenir. Mon travail de prospection serait reconnu, tout ce que je fais en tant que passeur entre les deux cultures serait plus cohérent peut-être.

Vous traduisez beaucoup de livres d’auteurs contemporains. Si l’occasion s’y prête, travaillez-vous avec les auteurs ?

A chaque fois que c’est possible. Mais entendons-nous sur les termes : je pose des questions à l’auteur sur ses intentions, il me répond s’il le souhaite et sa réponse m’éclaire ou pas, mais cela ne va pas plus loin. Mes questions portent très souvent sur tel ou tel mot ou expression ambiguë. Et bien souvent, l’auteur me confirme que son souhait était justement de l’être, alors à moi de travailler de manière à respecter cette intention littéraire. Parfois, je vérifie si telle ou telle chose qui semble étrange  doit vraiment l’être, et parfois, cela met à jour une petite incohérence qui était passée inaperçue dans l’édition roumaine, mais c’est relativement rare.

Quel(s) livre(s) avez-vous le plus aimé traduire et, si vous aviez carte blanche, quel livre ou auteur aimeriez-vous traduire ?

Ce sont des sentiments et des impressions très fortes, parfois violentes, que j’aime conserver dans mon jardin de lettres.

Qu’est-ce qui, pour vous, fait un bon traducteur et une bonne traduction ?

Une bonne traduction nécessite du talent. Un bon traducteur possède cette aptitude particulière à restituer dans sa langue non seulement la lettre du texte original mais aussi et avant tout le sens du texte à traduire. Son lecteur devra apprécier le nouveau texte comme s’il coulait de la plume de son auteur originel…

Vous avez une présence personnelle relativement importante sur internet comparé à beaucoup d’autres traducteurs littéraires : un blog, un site web, un compte twitter. Est-ce un outil important pour un traducteur ou une traductrice aujourd’hui ?

C’est une question de génération et de tempérament mais surtout, il faut se rendre compte que la traduction est mon métier. Ce n’est pas, comme pour la plupart de mes collègues traduisant de cette langue, une activité qui vient en plus de l’enseignement, de l’édition, de la poésie ou d’une pension de retraite… Et je trouve que j’exerce mieux mon métier quand je suis connectée au monde, que je parle de ce que je fais (et je suis discrète, tout de même !), des auteurs que je découvre, et que je permets aux autres de me trouver facilement via les réseaux. C’est tout de même essentiel aujourd’hui.

Pour finir, vous traduisez pour Jacqueline Chambon un roman de Stefan Agopian, prévu pour 2015. Pouvez-vous nous en dire davantage ?

J’ai plusieurs traductions à paraître en 2015. Le projet qui me tenait à cœur depuis très longtemps, c’est la traduction de Sara, de l’écrivain Stefan Agopian, que Jacqueline Chambon, fidèle à son engagement pour la découverte de la littérature roumaine, publie après avoir lancé Dan Lungu et Savatie Bastovoi. Stefan Agopian est un poids lourd de la littérature roumaine, il a une œuvre riche et impressionnante que l’on reconnaît à la première phrase. Il n’écrit pas comme les autres, ses personnages n’ont pas la même notion du temps que nous, il est un peu déconcertant au premier abord, son style, et puis c’est une musique qui s’installe, une atmosphère qui vous étreint, et moi j’apprécie que les écrivains aient leur propre voix. Stefan Agopian est aussi très joueur et très libre. Il prend des accents rabelaisiens pour décrire la condition ultra-terrestre de ses personnages. D’autres fois, sa plume se fait diaphane et j’adore ce mélange et surtout cette liberté. Les grands écrivains sont libres et ils ne cherchent pas à plaire à telle ou telle mode. Stefan Agopian a énormément attendu pour être traduit en français, ça n’a pas été facile et ça sera encore difficile. Il a fallu aller le chercher et je l’encourage à finir le livre en cours basé sur une très belle idée. Sara est un roman où le fantastique côtoie la réalité historique pour une réflexion où l’Homme réfléchit sur sa liberté et sur son destin.
histoire-de-bruno-matei_hd2015 sera aussi l’année d’un deuxième roman de Lucian Dan Teodorovici chez Gaia, après L’Histoire de Bruno Matei qui a bien marché. Le jeune auteur écrit sur la vie sentimentale des trentenaires de sa génération. C’est très beau, ces histoires de mecs. Et puis j’ai été conviée par les éditions Belfond à traduire le premier roman de Simona Sora, Hotel Universal (titre provisoire),  qui déroule l’histoire du chocolatier Capsa à l’époque de la guerre de Crimée et celle d’une lignée de femmes mi-voyantes mi-cartomanciennes. Un très beau roman aussi.

 

Bibliographie non-exhaustive de livres traduits du roumain par Laure Hinckel

Teodorovici, Lucian Dan : L’histoire de Bruno Matei. Gaia, 2013

Vosganian, Varujan : Le livre des chuchotements. Editions des Syrtes, 2013 (traduit avec Marily Le Nir)

Barbu, Eugen : Le Grand Dépotoir. Editions Denoël, 2012

Baştovoi, Savatie (Moldavie) : Les lapins ne meurent pas. Editions Jacqueline Chambon, 2012

Lungu, Dan : Comment oublier une femme. Editions Jacqueline Chambon, 2010

Cărtărescu, Mircea : L’aile tatouée. Editions Denoël, 2010

Cărtărescu, Mircea : Pourquoi nous aimons les femmes. Editions Denoël, 2008

Lungu, Dan : Je suis une vieille coco ! Editions Jacqueline Chambon, 2008

Teodorovici, Lucian Dan ; Lazarescu, Florin et Lungu, Dan : Pas question de Dracula (recueil de nouvelles). Editions Non Lieu, 2008

Petrescu, Camil : Dernière nuit d’amour, première nuit de guerre. Editions des Syrtes, 2007

Ştefanescu, Cecilia : Liaisons morbides. Editions Phébus, 2006

Lungu, Dan : Le paradis des poules. Editions Jacqueline Chambon, 2005

Pleşu, Andrei : Actualités des Anges. Editions Buchet-Chastel, 2005