Petit guide de la Hongrie, chapitre 9 – Menyhért Lakatos : Couleur de fumée

indexLes huit premiers chapitres de mon exploration de la littérature hongroise m’ont permis de lire une série d’auteurs certes divers, mais au final peut-être représentatifs de seulement un pan de la population de la Hongrie : celui où l’on naît et on grandit en parlant hongrois sans jamais vraiment être stigmatisé pour des raisons de langage, de religion ou de « race ».

Le personnage et les origines de Menyhért Lakatos ne font que rendre plus visible cette relative conventionnalité de ces huit premiers écrivains. Il est en effet (avec Béla Osztojkán), l’un des rares écrivains d’origine tzigane en Hongrie, et c’est en grande partie le monde tzigane d’avant la première guerre mondiale, monde où il est né, qu’il décrit dans Couleur de fumée.

Les tziganes des années vingt et trente, je les avais déjà rencontrés à la suite de Walter Starkie, mais là où le voyageur irlandais ne faisait que se promener, sous le soleil estival, auprès des tziganes musiciens, Couleur de fumée décrit plutôt la réalité de tous les jours au travers des yeux d’un jeune tzigane.

***

Sédentarisée depuis seulement une génération, la communauté du jeune Boncza vit dans des putri, baraques misérables où s’entassent les familles, à l’écart des villages hongrois. La vie y est rude : les hivers rigoureux, les maladies, la faim et la violence n’épargnent personne, et les hongrois voisins n’ont pas non plus la main légère quand il s’agit de punir les tziganes pour des crimes réels (du vol des fruits du verger à celui des chevaux) ou imaginés. C’est d’ailleurs suite à une fausse accusation de vol que commence la plus grande partie du récit du narrateur : après avoir estropié un gendarme pour l’empêcher de le tuer avec son sabre, le narrateur prend la fuite le temps de quelques semaines, errant la nuit le long des chemins avant de trouver refuge dans une autre colonie tzigane. Ce refuge ne sera que de courte durée.

C’est là la fin de son enfance, pas seulement parce qu’il finit pas céder aux avances des femmes mais surtout parce qu’il est confronté à une communauté elle aussi tzigane, mais avec des codes de conduite et une manière de vivre qui le rebutent. S’il ne semble pas trop gêné par l’idée de voler ou de leurrer les hongrois, il ne peut s’accoutumer ni à l’égoïsme et aux manigances des membres de cette autre communauté, ni à la brutalité avec lesquelles les femmes tziganes y sont traitées (ce qui ne l’empêche pas non plus de frapper quand il en a assez d’une femme).

Plutôt que de continuer à fuir, il décide alors de rentrer dans sa communauté. Là aussi pourtant il sent sa différence car, poussé par les ambitions de sa mère et grâce à une bourse, il est l’un des très rares tziganes à être inscrits à l’école (hongroise) locale. Sachant lire et écrire, il est mis à contribution par les autres tziganes pour leur lire des histoires ou falsifier des certificats de chevaux, mais il se sait quand même coupé de sa communauté dont il ne peut plus, par exemple, tout à fait partager les nombreuses superstitions.

Tout en affichant un grand mépris pour ces croyances, je ne pouvais moi-même m’en affranchir. Je restais souvent la moitié de la nuit allongé sans bouger, à contempler les ombres qui dansaient à la lueur vacillante de la chandelle; tantôt nonchalantes, tantôt agressives, elles mordaient au visage mes petits frères et sœurs, puis retombaient sans forces, comme honteuses, et recommençaient encore et encore, attendant peut-être que quelqu’un renverse le balai pour emporter, avec une joie silencieuse, leurs innocentes victimes. Était-ce bien moi, était-ce donc là celui en qui les gens plaçaient leur confiance ? Celui qui, lorsqu’un gosse avait envie de vomir, au lieu de lui passer le doigt neuf fois autour de son nombril, le forçait à avaler du vinaigre salé pour lui faire rendre la nourriture avalée trop vite, mal cuite ou avariée ?

– Mais alors, qui suis-je ?

Le soir du Vendredi Saint, je me lave, et à minuit juste je me coiffe sous les saules pleureurs de Dancka pour faire pousser mes cheveux – et dans le même temps j’empêche les gens d’agiter des queues de chat dans la bouche des bébés pour les guérir du muguet. Je me défends contre les superstitions comme on se défend contre soi-même : je n’y crois pas, mais j’en ai peur. Elles emprisonnent tout dans les innombrables fils de leur toile d’araignée. Si un seul fil se casse, il ne subsistera qu’ombres et ténèbres, toute foi, toute confiance auront disparu.

Ce sentiment de n’appartenir nulle part, étant devenu trop différent des tziganes mais en même temps rejeté par le monde hongrois représenté par les autres élèves de l’école, traverse le livre d’un bout à l’autre. Mais pendant ce temps, même pour les tziganes habitués à ne mesurer le temps « ni en jours ni en mois, mais en floraisons ou en chutes de feuille », le temps passe et la seconde guerre mondiale s’installe à son tour. A la faim, à l’hiver, à la mobilisation des hommes valides et des chevaux (un désastre pour cette communauté pour qui les chevaux sont souvent plus importants que femmes et enfants), s’ajoute un spectre encore plus sinistre et meurtrier.

– Tais-toi quand ta mère te parle, me rabroua mon père. Tu crois que parce qu’on n’a pas été au collège, on est des imbéciles ?

– Je ne crois rien du tout.

– Ne nous interromps pas, dit à son tour ma mère. De toute façon il faudra qu’on finisse par te mettre au courant. Tu te lèves à l’aube, tu t’en vas, tu rentres le soir, tu apprends tes leçons, des fois tu sais même pas quel jour on est. Mais nous, on voit les Hongrois et on entend tout ce qui se dit. Ses sanglots l’étouffèrent.

– Qu’est-ce que vous avez entendu ? demandai-je d’un ton impatient.

Mon père poursuivit à sa place :

– Nous allons vers des jours très, très sombres, mon gars. Les Hongrois, ils disent qu’ils vont entasser tous les tsiganes sur un bateau en papier et les envoyer au fond de la mer. Il faillit à son tour céder aux larmes, mais il se reprit.

Avec le talent du conteur mais l’œil du sociologue, Lakatos décrit un monde complexe, régi par les coutumes, la superstition, la misère et la discrimination. En prenant pour narrateur un jeune garçon aux prises avec une double réalité qui le dépasse et dans laquelle il doit se forger son propre chemin, il prend aussi de court le lecteur en lui présentant cette réalité sur le vif, le privant d’occasions de juger, de critiquer. Cela n’en rend la fin que plus sombre.

lakatos

Né en 1926 au sud-est de la Hongrie, Menyhért Lakatos est surtout connu pour Couleur de fumée, son premier roman et le seul traduit en français. Il est cependant aussi l’auteur d’histoires, de poèmes et de romans qui lui valent un certain succès, y compris l’obtention de grands prix hongrois. Ingénieur de formation, il travaille aussi comme sociologue spécialisé dans l’étude des tziganes et prend un temps la tête de l’association culturelle nationale tzigane. Il décède en 2007.

Menyhért Lakatos, Couleur de fumée (Füstös Képek, 1975). Trad. du hongrois par Agnès Kahane. Actes Sud, Babel, 1986/2000.

Lecture commune avec Hauntya: l’article ici!

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12 commentaires on “Petit guide de la Hongrie, chapitre 9 – Menyhért Lakatos : Couleur de fumée”

  1. […] (1970s) : Couleur de fumée (Füstös képek), Menyhért Lakatos, […]

  2. Marilyne dit :

    Aaah, je le commence tout bientôt, je reviendrai lire ton billet ensuite 🙂 ( une semaine thématique prévue en octobre, de belles découvertes )

  3. hauntya dit :

    Hello ! Et voici pour la lecture commune : http://lamalleauxlivres.com/couleur-de-fumee-une-epopee-tzigane-menyhert-lakatos/

    Je constate qu’on a toutes deux été malgré tout séduites par ce livre, même s’il est loin d’être très joyeux…Je l’ai trouvé quand même plutôt fascinant pour ma part, bien qu’il montre une réalité assez brutale et sombre, qui s’achemine vers une fin qui l’est tout autant. Je serais curieuse de voir si tout est vraiment inspiré de l’auteur ou s »il a également mélangé des souvenirs d’autres personnes de son entourage. C’est à la fois poignant et avec une certaine distance. Le narrateur a quand même des avis très cyniques, arrêtés sur les choses après un peu d’innocence, et pourtant il nous montre aussi ce qui est repréhensible dans les deux mondes qu’il nous décrit, où il se sent exclu. C’est une très belle découverte qui en vaut la peine et qui donne à voir les choses différemment sur le milieu tzigane….

    • Bel article, merci! Je ne pense pas qu’il soit nécessaire pour un livre d’etre joyeux pour etre séduisant, meme si c’est vrai que, joyeux, il ne l’est pas (d’ailleurs, je préviens tout de suite que le livre d’octobre l’est encore moins). En meme temps, comme tu le dis tres bien, c’est écrit avec beaucoup de distance – entre le narrateur et les faits et les gens, et entre le narrateur et nous, lecteurs. Cela meme alors qu’il écrit sur des choses qui ne peuvent pas laisser le lecteur insensible! J’aurai bien voulu en savoir davantage sur sa relation a l’école, j’ai trouvé intéressant qu’au final il en parle si peu.

      • hauntya dit :

        Oh oui, c’est tout à fait le cas, beaucoup de livres très réussis ne sont pas du tout joyeux….Je note pour celui d’octobre (et je préviens au passage que je ne l’aurais pas avant le 15, quelqu’un d’autre l’a emprunté avant moi mais j’ai réservé) mais de toute manière il m’intrigue beaucoup. Malgré la première personne, on garde en effet une impression de distance, ce qui permet la critique de sa part, et en même temps, ça ne rend pas les choses décrites et racontées, moins cruelles. Et c’est aussi un des aspects qui rend le livre si intéressant. Tu penses à la jeune fille qu’il fréquente ou à la relation en général ? C’est vrai que j’aurais aimé ça aussi. On a surtout ses impressions au début, et pas tellement ce que ça lui a apporté, ou ce qui l’a persuadé vraiment de ne pas y retourner. Et comment ça l’a influencé par la suite, à part pour falsifier des papiers. Et la fin est vraiment déchirante….

      • Je parlais de sa relation a l’école en général, parce qu’il en parle au début, puis vers la fin, mais la plus grande partie parle de ses « vacances » et son autre monde, scolaire, y parait tres peu. Mais c’est vrai que c’est intéressant aussi pour sa relation a la fille, qui est tellement différente de celle a sa premiere « femme ». Il ne fait jamais vraiment le lien, ne se pose jamais vraiment la question de pourquoi il agit d’une maniere avec une fille et d’une autre maniere avec une autre. Enfin, c’est un roman, pas une these sociologique.
        On peut dire vers le 27 pour Le Tango de Satan?

      • hauntya dit :

        Pardon pour le délai ! Mais oui, il en parle beaucoup moins par la suite, et finalement on ne sait pas trop si cela lui aura rapporté plus de bien que de mal, ou l’inverse….et pour la demoiselle de l’école, c’est vrai aussi qu’il ne s’interroge pas, bien qu’il la considère comme différente. J’avoue que j’aurais aimé en savoir plus aussi.
        Le 27 octobre devrait m’aller, je te tiens au courant !

  4. Emma dit :

    Ce livre semble passionnant. Je vais essayer de le lire en 2015.

  5. […] pour le dépaysement qu’ils représentaient par leur sujet, que je les garderai en mémoire. Couleur de fumée (1975) et Les cloches d’Einstein (1992) n’ont pas grand chose en commun, sinon que […]


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