Quelques mots avec : Margot Carlier, traductrice du polonais

Dernier épisode de ma série d’entretiens avec des traductrices littéraires des langues d’Europe de l’Est, ce billet nous emmène à la rencontre de Margot Carlier, traductrice du polonais. En ce 30 septembre, il coincide avec la journée mondiale de la traduction, l’occasion de penser à ceux et celles qui nous permettent d’avoir accèà tant de livres de langues étrangères. Les précédents entretiens sont ici (Laure Hinckel, traductrice du roumain), là (Marie Vrinat-Nikolov, traductrice du bulgare) et là (Andrée Lück-Gaye, traductrice du slovène).

***

CarlierMargot Carlier, vous avez un nom français, mais il me semble que vous avez aussi un nom qui sonne davantage polonais: lequel des deux reflète le mieux vos origines ?

Je suis née en Pologne, mon nom de jeune fille est donc polonais, mais j’ai vécu plus longtemps en France qu’en Pologne. J’ai toujours considéré qu’être à cheval entre deux cultures était une véritable richesse. D’ailleurs, je ne me sens jamais autant polonaise qu’avec les Français et jamais autant française qu’avec les Polonais. Pour moi, ces deux cultures ne sont au fond pas si éloignées que ça. Edgar Morin a écrit : « Le métissage ne donne pas une moyenne où se diluent deux originalités. Il crée une nouvelle originalité. » Cette phrase, je la fais volontiers mienne. Produit d’un métissage, j’ai créé ma propre palette culturelle, avec ses références, ses sonorités, ses coloris… J’ai deux identités et je navigue entre deux langues, qui m’appartiennent pleinement – l’une étant maternelle, l’autre « fraternelle ».

Comment en êtes-vous venu à la traduction littéraire ?

C’est une longue histoire. Une histoire de passion, de déception, de doute… J’ai eu mon premier déclic de traductrice à l’université. C’était au séminaire de Milan Kundera où j’ai eu l’opportunité de rencontrer Tadeusz Konwicki. En lisant un de ses livres étudiés en cours, je m’étais rendu compte que je le traduisais machinalement en français, ou plus exactement je le « lisais » en français. Je n’ai pas traduit le livre en question. J’en avais pourtant très envie, mais le projet n’a pas abouti. J’en garde un souvenir ému, ce fut à la fois une belle rencontre avec un grand écrivain et… mon premier pas (raté !) vers le métier de traducteur.

Quelques années plus tard, j’ai lu La sous-locataire de Hanna Krall, et j’ai été littéralement sous le choc de cettekrall lecture. C’était un livre écrit pour moi, j’en étais persuadée. J’ai donc contacté l’auteur en lui proposant de traduire son livre et de lui trouver un éditeur en France. Aussi curieux que cela puisse paraître, Hanna Krall m’a tout de suite fait confiance. Une confiance absolue, alors que j’étais une traductrice débutante. Quelle chance ! C’est ainsi qu’une complicité littéraire a vu le jour, suivie d’une belle et longue amitié. Bien entendu, je ne pouvais pas savoir à l’époque que j’allais devenir sa traductrice.

J’entretiens depuis un rapport particulier avec l’œuvre de Hanna Krall. Je suis très sensible à son écriture, une écriture qui m’est familière, dont je connais les rouages, mais qui néanmoins me surprend toujours.

Pour moi, la traduction est avant tout une affaire de passion et de sensibilité littéraire. Je suis devenue traductrice un peu par hasard. Un hasard heureux, car j’adore ce métier, dans lequel je me réalise pleinement…

Vous êtes enseignante à l’université et conseillère littéraire pour divers éditeurs – comment toutes ces activités se complètent-elles ?

Traduire et conseiller les éditeurs sur la littérature étrangère dont vous êtes spécialiste me semble tout naturel. Pour ma part, j’ai toujours envisagé mon métier sous cet angle. Il me fallait les deux pour me sentir accomplie. odijaLa plupart des auteurs que je traduis, je les ai « apportés » à mes éditeurs. C’est le cas de Krall, de Myśliwski, de Szczygieł, d’Odija, d’Onichimowska, de Tochman… Les traducteurs ont toujours servi de lien entre un auteur étranger et un éditeur. C’est un peu moins vrai aujourd’hui, à l’époque des agents littéraires influents. Cependant, les éditeurs écoutent volontiers les traducteurs et, pour peu que l’on parvienne à établir une relation de confiance, ils viennent vers vous et vous demandent conseil.

Quant à mes cours à l’université, où j’enseigne la langue et la civilisation polonaises, ce n’est pas un travail à temps plein. J’aime concilier plusieurs activités, c’est très stimulant. Au fond, tout ce que je fais se concentre autour du même domaine – la culture et la littérature. Par ailleurs, il faut une bonne dose de pédagogie pour présenter des auteurs polonais à des éditeurs français en leur donnant envie de les publier.

Vous traduisez beaucoup de littérature contemporaine – Olga Tokarczuk, Hanna Krall, Mariusz Szczygieł, Wiesław Myśliwski … – est-ce une réflexion de vos préférences ou de ce qu’il plaît davantage aux éditeurs français ?

Pourquoi je traduis beaucoup de littérature contemporaine ? Tout simplement parce que c’est la seule que je connaisse vraiment bien. Depuis que je fréquente le monde de l’édition en France et en Pologne, je me suis fait un réseau de connaissances, de relations, et mes goûts littéraires se sont affinés. La traduction est d’abord une histoire d’amour pour les livres, émaillée de quelques rencontres heureuses. Je ne sais pas si je suis plus sensible à la littérature contemporaine qu’aux auteurs classiques, mais le fait est que les éditeurs français recherchent avant tout des nouveautés. Ils aimeraient tous découvrir un auteur de talent, mais rares sont ceux qui prennent le risque de publier un écrivain polonais débutant. Que des fois je me suis entendu dire : « Celui-là, on va le suivre en attendant qu’il fasse ses preuves ». C’est un peu paradoxal. Mais les temps sont durs pour la littérature, et plus particulièrement pour ce qu’on appelle « les petites littératures ». Drôle de nom ! Ce n’est pas parce qu’une littérature est mal connue qu’elle est « petite ».

J’aimerais saluer ici le travail des éditions Noir sur Blanc qui, depuis des années et avec un courage rare, publient de la littérature polonaise, aussi bien contemporaine que classique, tous genres confondus.

Votre méthode de travail a-t-elle évolué au fil du temps ? Comment abordez-vous un travail de traduction ?

Lorsque je choisis de traduire un livre, je dois d’abord m’imprégner du texte. En vérité, le déclic se produit à la première lecture. Si je me mets à traduire automatiquement, c’est que j’ai envie de m’approprier le livre, parce que le texte m’inspire d’une façon ou d’une autre. La traduction est toujours le produit d’une lecture, d’où sa subjectivité. Selon Henri Meschonnic, la présence du traducteur dans un texte est la condition indispensable à la réussite de la traduction. Oui, mais à condition que cette présence reste discrète et modulable, en fonction de l’œuvre. J’essaie de me faire discrète, voire petite, de me fondre dans le texte… Le plus important n’est pas de comprendre (c’est une évidence), mais de sentir : la langue d’abord, sa logique, son niveau, son rythme, puis la structure et la composition du texte, sa progression, ses méandres… Vous voyez, on frise la métaphore fluviale, mais en entrant dans une traduction, j’ai souvent l’impression de me plonger dans une rivière.

Lorsque je traduis, j’essaie d’emblée de livrer une version quasi définitive. Je ne fais pas de premier jet approximatif. Je m’y perdrais. Je ne sais pas si c’est la bonne méthode, mais j’ai toujours travaillé de cette manière. Ce qui fait que je peux passer des heures, voire plus, sur une phrase. Il faut du temps pour aboutir à une traduction juste. Il va de soi que j’effectue plusieurs relectures avant de rendre une traduction. Je la recorrige, la polis, la cisèle… stasiuk

J’ai l’habitude de beaucoup solliciter mes auteurs, je leur pose une multitude de questions. J’ai parfois besoin d’aller au-delà du texte, de comprendre plus que ce qui est dit explicitement. Il m’arrive de lire en entier les livres cités dans les ouvrages que je traduis. En travaillant sur Pourquoi je suis devenu écrivain d’Andrzej Stasiuk, j’écoutais les groupes rock des années 80, auxquels il fait référence. Même quand je peux trouver moi-même des solutions, je privilégie le dialogue avec l’auteur. Bref, je suis une traductrice « enquiquinante ». Je cultive des complicités littéraires.

La littérature polonaise est-elle mieux connue en France aujourd’hui qu’à vos débuts ?

J’aimerais le croire. Les grands auteurs, comme Gombrowicz, Schulz, Miłosz, Kapuściński aussi, ont marqué la littérature mondiale. Pour les jeunes écrivains polonais, se faire connaître en France n’est pas évident. Mais certains y parviennent. Malgré leurs réticences, les éditeurs français s’intéressent généralement à ce qui se publie et se lit ailleurs. Les gens voyagent et se montrent plus ouverts à d’autres cultures. Les lecteurs sont curieux d’autres univers. Les littératures d’Europe centrale ne paraissent plus aussi lointaines et exotiques qu’avant. Je dirais que les auteurs polonais les plus connus sont publiés en France. La plupart des grandes maisons d’éditions ont dans leurs catalogues des livres polonais. Et il existe aussi de petits éditeurs courageux et déterminés qui se lancent dans cette aventure avec succès.

Ceci dit, je regrette que la littérature polonaise soit relativement peu connue en France, qu’elle n’occupe pas encore la place qu’elle mérite. Cela viendra.

Quels sont vos projets en cours (y compris, si c’est le cas, ceux qui traînent dans vos tiroirs) ?

Je travaille actuellement sur le dernier livre de Wiesław Myśliwski, dont le titre provisoire est L’ultime donne. mysliwskiC’est un travail à la fois ardu et passionnant, car il s’agit d’un auteur qui attache une importance capitale à la langue et qui a su créer un univers littéraire très marqué. Qui plus est, il possède une véritable vision du monde et de la littérature. Myśliwski est très important pour moi, car j’ai longtemps bataillé pour publier en France l’œuvre de cet écrivain majeur (je crois que je n’étais pas la seule, certains de mes collègues ont essayé aussi). J’ai sollicité plusieurs éditeurs, et cela m’a pris du temps. Ce sont finalement les éditions Actes Sud qui m’ont suivie dans ce projet.

J’ai aussi des projets concernant le reportage littéraire polonais. Dans le domaine du théâtre, je retravaillerai probablement avec Krzysztof Warlikowski, à l’occasion de son nouveau spectacle ; notre collaboration est déjà ancienne, et je l’apprécie énormément.

Je ne manque pas de travail. J’espère simplement être à la hauteur des textes qui me sont confiés…

Bibliographie non-exhaustive des livres traduits par Margot Carlier:

Andrzej Stasiuk, Un vague sentiment de perte, Actes Sud, 2015

Wojciech Tochman, Aujourd’hui, nous allons dessiner la mort, éd. Noir sur Blanc, 2014

Andrzej Stasiuk, Pourquoi je suis devenu écrivain, éd. Actes Sud, 2013

Olga Tokarczuk, Sur les ossements des morts, éd. Noir sur Blanc, 2012

Joanna Olech, Une vie de dragon, éd. Flammarion (coll. Père Castor), 2012

Mariusz Szczygieł, Chacun son paradis, éd. Actes Sud, 2012

Wiesław Myśliwski, L’art d’écosser les haricots, éd. Actes Sud, 2010 (Grand Prix de Littérature de Saint Emilion, 2011)

Przemysław Wehterowicz, Marta Ignierska, Alphabet des gens, éd. de Rouergue, 2010

Hanna Onichimowska, Héro, mon amour, éd. Thierry Magnier, 2009 (traduit avec Lydia Waleryszak)

Marek Krajewski, La peste à Breslau, éd. Gallimard, 2009 (traduit avec Maryla Laurent)

Mariusz Szczygieł, Gottland, éd. Actes Sud, 2008 (Prix Amphi 2009 pour la traduction de ce livre, Prix du Livre européen, 2009)

Hanna Krall, Le Roi de cœur, éd. Gallimard, 2008

Marek Krajewski, Les fantômes de Breslau, éd. Gallimard, 2008

Hanna Krall, Tu es donc Daniel, éd. Interférences, 2008

Daniel Odija, La Scierie, éd. Gallimard, 2007

Krzysztof Kieślowski, Le Cinéma et moi, Noir sur Blanc, 2006.

Hanna Krall, Prendre le bon Dieu de vitesse (nouvelle traduction revue et augmentée), éd.Gallimard, 2005

Wojciech Tochman, Mordre dans la pierre, éd. Noir sur Blanc, 2004

Jerzy Ficowski, Bruno Schulz, les régions de la grande hérésie, éd. Noir sur Blanc, 2004

Hanna Krall, Danse aux noces des autres, Gallimard 2003

Krzysztof Kieślowski, Le hasard et autres textes, éd. Actes Sud, 2001

Agata Tuszyńska, Les Disciples de Schulz, éd. Noir sur Blanc, 2001

Hanna Krall, Là-bas, il n’y a plus de rivière, éd. Gallimard, 2000

Hanna Krall, Preuves d’existence, éd. Autrement, 1998

Agata Tuszyńska, Le garçon de la photographie, éd. Le Serpent à plumes, 1996

Hanna Krall, Les Retours de la mémoire, éd. Albin Michel, 1994

Hanna Krall, La Sous-locataire, éd. de l’Aube, 1994

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3 commentaires on “Quelques mots avec : Margot Carlier, traductrice du polonais”

  1. Comme pour les précédents billets, j’ai lu celui ci avec attention et l’on retrouve chez Margot Carlier ce souci de faire sien le texte pour nous en faire partager toutes les subtilités
    Je suis une fan des éditions Noir sur Blanc depuis longtemps
    Il n’est pas difficile de voir la place occupée par les littératures d’Europe de l’est, à Lyon on a la chance d’avoir des rayons qui même s’ils sont plus modestes que pour d’autres pays, sont tout à fait conséquents et une fois de plus je vais remplir avec les titres évoqués mon panier virtuel, les lectures se faisant ensuite au gré des envies et du temps
    Bravo encore pour ces interviews

    • J’ai trouvé vraiment intéressantes ces convergences et divergences entre les traductrices en termes de parcours, de méthode d’approche du texte à traduire, de vision du rôle de la traductrice… Tout ce travail qui se cache derrière les pages qu’on lit!
      Je suis ravie de savoir que ces interviews vous ont plu et donné de nouvelles idées de lecture.

  2. […] J’aurais terminé lundi avec la table-ronde des traducteurs, une bonne occasion de rencontrer à nouveau quelques uns de ces « passeurs » et d’en savoir plus sur leurs parcours et leurs […]


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