László Krasznahorkai – Au nord par une montagne, au sud par un lac, à l’ouest par des chemins, à l’est par un cours d’eau

et tandis qu’il avançait obstinément, à la recherche de l’entrée, il eut le sentiment que cette étrange longueur, que cette cloison immuablement hermétique et uniforme, là, sur sa gauche, n’étaient pas uniquement là pour délimiter un immense territoire, mais pour lui faire prendre conscience d’une chose : il ne s’agissait pas d’une clôture, mais de la mesure intrinsèque de quelque chose dont l’évocation à travers ce mur cherchait à prévenir le nouvel arrivant que celui-ci aurait bientôt besoin d’autres unités de mesure que celles auxquelles il était habitué, d’autres échelles de valeurs pour s’orienter, que celles qui avaient jusqu’ici encadré sa vie.

couv-au-nord-52976A la lecture des premières pages, j’ai d’abord pensé qu’il allait s’agir d’une promenade-méditation de l’auteur sur le thème du temple japonais. Il est vrai que ces premières pages décrivent la marche, au hasard d’un entrelacs de ruelles abandonnées de Kyôto, d’un personnage nommé d’abord simplement « il ». Il est vrai aussi que le personnage « il » laisse assez rapidement la place au tout aussi mystérieux « petit-fils du prince Genji », signes évidents que le livre portait sur autre chose qu’une promenade-méditation sur le thème du temple japonais. Mais il était tellement facile de mettre de côté ces indices assez vagues et de se laisser plutôt absorber par les belles descriptions du paysage qui s’étend sous nos yeux et celui du passant : les ruelles vides d’un quartier sans intérêt, un long mur d’enceinte en pisé coiffé de tuiles, un pont en bois, léger et délicat, « si léger et délicat qu’il semblait flotter dans les airs », une vallée couverte d’une « débauche de verdure » et, enfin, la première porte d’un temple.

Là, les mots suivent le regard qui retrace, lentement, luxurieusement, l’ensemble formé par les « quatre paires d’épaisses colonnes en bois d’hinoki poli », par le haut socle en pierre, et par le double toit pareil à « deux immenses feuilles d’automne, aux bords déjà légèrement racornis », et se heurte enfin à la vue d’un battant brisé de porte.

Ce battant brisé, dans un ensemble conçu pour être harmonieux, est un premier élément perturbateur dans ce livre où le va-et-vient entre sérénité multiséculaire et irruption du monde forme un motif récurrent : d‘une part, de superbes narrations, à la fois détaillées et contemplatives, de l’organisation du temple, des pierres et des arbres choisis pour sa construction, des panneaux en bois de kashi « finement sculptés à jour » abritant la statue du Bouddha ; d’autre part, la faiblesse physique et mentale du petit-fils du prince Genji, les derniers instants d’un chien battu à mort, ou encore la vulgarité d’un groupe de gardes ivres.

Entre ces deux extrêmes, ce personnage à peine réel, et certainement hors du temps, qu’est le petit-fils du prince Genji. Celui-ci, et sa quête d’un jardin dont peut-être « personne ne l’a vu deux fois », sont l’un des fils conducteurs de ce très court roman.

Parler de fil conducteur n’est pourtant pas entièrement approprié tellement les chapitres paraissent éparpillés : certains (ceux que j’ai préférés avec les chapitres d’ouverture) esquissent en quelques pages la lente et minutieuse construction du temple sur plusieurs centaines d’années, et sont entrecoupés par d’autres dans lesquels le petit-fils du prince Genji déambule dans le temple abandonné, et par d’autres chapitres encore, à la tonalité plus comique, dans lesquels les gardes du protagoniste essaient sans succès de retrouver sa trace.

Le dernier tiers du livre, faisant apparaître un ouvrage assez échevelé sur l’infini, m’a beaucoup moins convaincue, voire m’a agacée, au fur et à mesure que le monde extérieur empiétait sur le calme du temple et que l’auteur laissait exploser son histoire dans toutes sortes de directions. Ce changement de ton est probablement voulu, mais m’a causé de terminer le livre avec le sentiment que l’auteur s’était engagé dans quelque chose qu’il n’avait pas pu tout à fait maîtriser.

J’en voulais presque à Krasznahorkai d’avoir gâché une lecture qui avait commencé avec tant de plaisir mais, en réfléchissant à ce que j’allais écrire sur ce livre, j’ai trouvé beaucoup d’aspects que je n’avais pas forcément notés au départ et qui m’ont presque entièrement réconciliée avec le livre, même si je continue à lui trouver des faiblesses.

Je vois mieux, par exemple, à quel point le temps est un thème central du livre. Ainsi, l’histoire fait s’étaler et se télescoper différents niveaux de temps, celui de la nature et des saisons comme celui des hommes. C’est cependant surtout l’organisation des chapitres, avec la reprise en boucle de certains éléments à chaque fois complétés, et la clôture en forme de remise en cause de tout le livre, que je retiendrai, tout comme cela avait été le cas avec Le tango de Satan, premier roman de László Krasznahorkai, même si ces deux livres n’ont au premier coup d’œil pas grand chose en commun.

László Krasznahorkai, Au nord par une montagne, au sud par un lac, à l’ouest par des chemins, à l’est par un cours d’eau (2003). Trad. du hongrois par Joëlle Dufeuilly. Editions Cambourakis, 2010.

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