Liviu Rebreanu – Deux d’un coup

Hou là là, qu’est-ce que vous dites-la, madame ? fit le sergent terrifié. Tous les deux ?

Oui, tous les deux, répéta Vasilica en hochant la tête. Ouvre l’œil, et le bon !

DeuxPitesti, ville de province roumaine, avant 1940 : Vasilica, femme de commerçant, découvre les corps sans vie de son beau-frère et de sa belle sœur. Ilarié, homme riche et avare, peu enclin aux sentiments, n’avait pas de descendance directe : voilà le mobile du meurtre tout trouvé. Alors que chacun en ville avance son opinion sur l’identité du meurtrier, et que le frère et la sœur s’accusent mutuellement à mots couverts de vouloir profiter du décès, le jeune juge Aurél Dolga entre en scène, prêt à mener une éclatante enquête et ainsi lancer une brillante carrière.

Il se sentait un peu le personnage principal de la pièce qui commençait.

Sous son œil sévère, les lieux du crime sont passés au peigne fin, les suspects potentiels entendus, les témoignages rigoureusement croisés et examinés jusqu’à ce qu’en à peine une semaine Aurél Dolga se sente prêt à dévoiler le coupable. Mais c’est sans compter sur l’auteur, Liviu Rebreanu, qui se joue du juge, le regarde se targuer de sa propre perspicacité tout en lui tendant des pièges dans lesquels il se fourvoie, pendant que par derrière l’histoire suit son cours et arrive presque par hasard à son propre dénouement inattendu.

Bien qu’il reprenne nombre d’éléments du roman policier, Deux d’un coup est somme toute un livre assez paisible : l’objectif n’en est pas vraiment de mobiliser le lecteur dans la recherche du coupable.

L’intérêt du roman, outre le fait qu’il entraîne délibérément juge et lecteur dans la mauvaise voie, réside plutôt dans la description qu’y fait Rebreanu de la petite ville de Pitesti. On y voit une société également obsédée par l’argent mais que tant d’autres choses divisent : la classe sociale, l’origine géographique, l’occupation, les querelles familiales, la fortune. La promenade du soir sur la grand rue est le seul lieu, et le seul moment, où ces différences s’estompent, et Rebreanu y consacre l’un des quelques passages descriptifs qui contribuent à rendre l’atmosphère tranquille de cette petite ville :

C’est là que, dans une atmosphère de gentille et agréable compagnie, garçons et filles font connaissance, là que les officiers rencontrent les jeunes et farouches demoiselles, que les élèves font leurs premières expériences de flirt, là encore que se donnent les premiers rendez-vous amoureux et les suivants aussi ; c’est toujours là que les politiciens locaux cultivent leur popularité et que les hommes d’affaires mettent au point leurs coups…

Ce sont, sinon, ses habitants qui rendent cette ville, et le roman, si vivants. Qu’ils soient simplement décrits sans jamais entrer en scène (la pauvre Mme Dogarou), ou qu’ils prennent un part plus active à l’histoire (Arétia, la sœur du défunt), chacun a sa personnalité bien définie : attachante pour certains, plus malicieuse pour d’autres. Tout cela fait de Deux d’un coup une lecture bien agréable, bien plus que ne pourrait le faire penser sa couverture tout à fait anodine.

Rebreanu

Liviu Rebreanu est un écrivain roumain, né en 1885 en Transylvanie alors que celle-ci est encore une province de l’empire austro-hongrois. C’est d’ailleurs dans des villes hongroises qu’il fait ses études militaires (d’abord à Sopron, dans l’école militaire que d’autres après lui ont si bien décrite) puis qu’il intègre l’armée austro-hongroise. Les années 1908-1909 sont celles de la rupture : avec la carrière militaire, puisqu’il se tourne vers l’écriture et le journalisme, puis avec la Hongrie, lorsqu’il traverse illégalement la frontière pour rejoindre la Roumanie, où il décédera en 1944.

Auteur de nouvelles et étroitement associé au monde du théâtre de Bucarest, il est également l’auteur de romans considérés comme les premiers romans modernes roumains. Dans Ion, publié en 1920 et qui lui vaut le prix de l’Académie roumaine, et La Révolte (1932), il use du réalisme narratif pour dépendre le monde paysan roumain. La forêt des pendus, publié en 1922 et disponible en traduction française aux éditions Zoé (2006), décrit la première guerre mondiale telle qu’elle est vécue par un soldat d’un des peuples minoritaires de l’empire austro-hongrois. avec Madalina (1927, également disponible en français aux éditions Jacqueline Chambon, 1992), il se tourne vers le monde de la bourgeoisie, y esquissant certains des thèmes qui reviendront dans Deux d’un coup.

Liviu Rebreanu, Deux d’un coup (Amîndoi, 1940). Trad. du roumain par Jean-Louis Courriol. Editions Noir sur Blanc, 1995


6 commentaires on “Liviu Rebreanu – Deux d’un coup”

  1. Patrice dit :

    Que c’est joliment décrit. J’ai tout de suite envie d’en savoir un peu plus sur Pitesti. Merci pour ce billet !

  2. […] Bucarest. J’y suis allée plusieurs fois dans les années 1920 et 1930. A l’époque, c’était une ville vivante, animée, encore toute jeune capitale et qui cherchait sa modernité. Les familles aristocratiques y donnaient encore des concerts privés, tandis que les jeunes dandys s’essayaient à l’aviation, quand ils ne passaient pas leur temps à arranger leurs garçonnières pour y accueillir leurs maîtresses. Tout ce beau monde fronçait probablement les sourcils en lisant, dans les journaux, les articles décrivant telle ou telle affaire de crime passionnel en province. […]

  3. […] Rebreanu (1885 – 1944), également l’une des figures du roman moderne roumain, et dont Deux d’un coup est autant un roman policier qu’il est la description d’une société bourgeoise de […]

  4. Jean-Louis Courriol dit :

    Votre chronique est remarquablement menée, à croire que vous vous êtes inspirée de mon auteur préféré, Liviu Rebreanu.Félicitations du traducteur au nom de l’auteur !
    Voilà qui est beau car vous êtes, après et avec les traducteurs, le lien d’intégration dans la culture d’un pays, la France en l’occurrence, dune autre culture, la roumaine, ici. La littérature traduite quand elle l’est avec passion – et, espérons-le avec quelque talent – doit entrer non seulement dans les bibliothèques et les librairies mais dans la conscience des lecteurs et aussi des auteurs, des écrivains d’un autre univers linguistique. Elle devient littérature française ou elle n’est rien.
    C’est, en vérité la seule vraie satisfaction d’un traducteur, ce doit l’être aussi, je le crois, celui d’une critique comme vous. Merci pour ces écrivains ignorés dont le voeu le plus cher – c’était celui de Liviu Rebreanu – était d’être connu d’abord en France. Les écrivains roumains en général ont cette ambition sympathique ou l’avaient entre les deux guerres. L’oeuvre de Liviu Rebreanu s’enrichira l’an prochain d’un autre de ses chefs d’oeuvre La Révolte. Celui qui tient le plus à coeur reste Adam et Eve, c’était aussi celui qui lui était le plus cher…
    Và multumesc mult în numele lui Liviu Rebreanu
    Jean-Louis Courriol

    • Merci, au traducteur et à l’auteur (et à la maison d’édition qui l’a publié en français)! Vous posez une bonne question: qu’est-ce que cela apporte, ou enlève, à un livre d’être étiqueté « roumain » plutôt que tout simplement « littérature »? Je me le demande souvent.
      Je me réjouis d’apprendre que nous pourrons bientôt lire un autre livre de Liviu Rebreanu: quelle est la maison d’édition? D’ici là, il ne me reste plus qu’à me procurer un exemplaire d’Adam et Eve: Rebreanu est encore trop peu présent sur ce blog (de même, en général, que la littérature roumaine de l’entre-deux-guerres).


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