Jan Trefulka – Hommage aux fous

hommage aux fousDe cet Hommage aux fous, on pourrait tout aussi bien dire que c’est un hommage à la vie, même lorsqu’elle n’est vraiment vécue que sur le tard.

Ce n’était pas désagréable, une sorte de vertige plutôt, comme s’il avait avalé à jeun une trop grande gorgée de vin, comme s’il s’était brusquement et légèrement envolé et regardait d’en haut un paysage inconnu.

Avec Eva, du blog Et si on bouquinait un peu ?, nous parlions récemment de la présence obsédante de la seconde guerre mondiale et de l’Holocauste dans la littérature d’Europe centrale et orientale, ou du moins dans celle disponible en traduction. Hommage aux fous, même si l’on y trouve quelques références à la guerre (la première comme la seconde), échappe aisément à ce constat, et je suis sûre qu’on pourrait facilement trouver à ce roman, publié en 1979, sur la vie et les regrets d’un homme ordinaire de la province tchèque, un équivalent français. Mais passons à l’histoire :

Cyril Dusa a une soixantaine d’années et en ce matin de printemps il se réveille à l’hôpital avec l’impression désagréable que c’est parce qu’il est condamné à mourir d’un cancer qu’il est renvoyé chez lui. L’hôpital n’est pas un lieu réjouissant mais la perspective de rentrer chez lui, d’y retrouver sa femme qu’il n’aime pas depuis presque trente ans, et de terminer sa vie sans avoir satisfait aucun de ses rêves de jeunesse, l’enchante encore moins.

Il lui semblait absolument inimaginable de devoir enfiler de nouveau, comme une paire de pantoufles, la ronde des jours avec la vieille femme qui portait son nom et l’attendait dans la petite maison sous les vignes.

Commence alors une période presque de rébellion adolescente : cet homme d’âge mûr, père d’un fils déjà marié, s’enferme au grenier, guette les allées et venues de sa femme afin de profiter de ses absences pour aller aux cabinets dans la cour, et passe le temps en rédigeant ses souvenirs de jeunesse. Comme un adolescent, il est à la recherche de l’homme qu’il veut devenir, la différence étant qu’il part aussi à la recherche du moment où il est devenu ce qu’il ne voulait pas devenir : un homme trop placide et en même temps déçu d’avoir dû se contenter d’une vie qu’il considère sans joie.

Et c’est alors que, comme un adolescent, il rencontre une femme dont il tombe éperdument amoureux, et que s’ouvre pour lui la possibilité d’une vie nouvelle. Seulement, lorsque comme lui on vit dans une petite ville où tout le monde se connait, et que de surcroit on porte en soi soixante ans de souvenirs et de doutes, il n’est pas si aisé de se débarrasser du passé.

Sous les traits de ce petit homme de la campagne, attaché à sa vigne et à ses lapins, trop longtemps sous la férule d’une femme envers laquelle il n’est pas tendre non plus, on découvre à la lecture de ce roman un homme doté d’une grande sensibilité, et dont le regard porté sur le passé et celui de sa famille le rend plutôt attachant. La grande question de cet hommage aux fous est de savoir si un homme peut se rendre maître de son propre destin, et la réponse est finalement oui, même si cela implique de devoir aussi rompre avec la sécurité des petites joies du quotidien.

Tout cela se déroule dans les années 1960, dans une petite ville du sud de la Tchécoslovaquie d’alors. Au travers de la vie de cet homme socialement assez ordinaire ressort également par petites touches l’histoire de ce pays, avec ses guerres, sa séparation d’avec l’Autriche-Hongrie, sa population longtemps mêlée d’Allemands, de Tchèques et de Juifs. Avec l’arrivée d’Eva, la femme dont tombera amoureux Cyril Dusa, on sent presque aussi le vent de liberté qui, brièvement, soufflera sur la Tchécoslovaquie d’avant 1968.

En écrivant cette chronique, je me rends compte qu’il y a des nombreux parallèles avec un autre livre tchèque que j’avais beaucoup apprécié, Passage, car dans les deux cas il s’agit de l’histoire d’un homme qui, arrivé à un certain âge et sentant qu’il passe à côté de quelque chose de plus essentiellement important, cherche à échapper à sa vie actuelle. Bien sûr, les différences sont aussi très nombreuses, à la fois du fait de la solution que choisit chacun des deux hommes, et aussi parce que leurs caractères, et les circonstances de leur vie, sont si opposés : là où le héros de Passage est un parfait citadin conscient de sa propre importance mais dépourvu de passé, celui d’Hommage aux fous est un homme arrimé à sa propre vie, rustre et naïf dans son expression mais tout à fait lucide quant au regard qu’il porte sur les choix et les non-choix qui ont déterminé la place qu’il occupe dans la société.

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Ecrivain né à Brno (actuelle République tchèque) en 1929, Jan Trefulka décède en novembre 2012 après avoir vécu une vie qui reflète d’assez près les aléas du XXe siècle tchèque. Chassé de l’université sur la base d’une plaisanterie, il alterne entre périodes de reconnaissance et périodes de mise au ban, entre gagne-pain manuels (ouvrier, conducteur de tracteur) et travaux intellectuels (directeur de maison d’édition, écrivain samizdat). Contemporain de Milan Kundera, dont il est proche, sa trajectoire – et sa notoriété à l’étranger, diffèrent de celles de cet écrivain plus connu, car il ne se résout jamais à quitter sa région natale. La chute du régime communiste lui permet de prendre des fonctions officielles, avec pour conséquence une chute de sa production littéraire. Parmi ses livres traduits en français : Séduit et abandonné (Gallimard, 1990), et Le grand chantier (L’Esprit des péninsules, 1999).

Jan Trefulka, Hommage aux fous (O blaznech jen dobré, 1979). Traduit du tchèque par Barbora Faure. Gallimard, 1986.

voisinsvoisines2_2018Cette chronique sera ma dernière contribution au mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran, qui se termine aujourd’hui et qui a permis d’amasser une belle moisson de titres et de découvertes. Mais c’est aussi une contribution au challenge Voisins Voisines, d’À propos de livres qui, lui, continue à encourager ses participants à partager leurs lectures du monde.

 

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Ismail Kadaré – La niche de la honte

nicheIl suffit de lire quelques pages de La Niche de la honte pour se rendre compte à quel point l’empire ottoman a marqué, et marque encore, l’imaginaire des Balkans. Nous voici ici, avec l’écrivain albanais Ismail Kadaré, à Istanbul, sur une petite place animée par le flux constant des passants. Abdullah, chaque jour, garde sur cette place la Niche de la honte et, dans la niche, la tête tranchée et exposée à tous les regards du vizir Bugrahan pacha, condamné pour avoir été vaincu par Ali de Télépène, le gouverneur rebelle d’Albanie.

C’est avec cette tête, et tout ce qu’elle comporte de menaces, qu’est introduite l’Albanie, Arnaoutistan des ottomans et imprononçable Shqipëri des Albanais, province rebelle aux portes de « l’ingrate terre d’Europe », où les minarets rapetissent et commencent à céder la place « au signe de la croix ». Après ce chapitre d’introduction, le chapitre suivant se situe d’ailleurs en Albanie, où Hurshid pacha, par ruse plutôt que par supériorité des armes, vient d’obtenir la tête de cet Ali et donc de préserver – pour un temps – la sienne. Se succèdent ensuite des chapitres alternant entre cœur et confins de l’Empire avec toujours, comme fil conducteur, le messager impérial chargé du transport des têtes tranchées.

Ces têtes, justement, tous en sont obsédés : les soldats rêvent dans leur sommeil de les recoller ; Hurshid pacha est hanté par l’impossibilité de garder à la fois la sienne et celle d’Ali vivantes ; le messager impérial Tundj Hata, acheminant dans un sac en cuir la tête tranchée d’une nouvelle victime de la guerre, se laisser aller à une rêverie sur la représentation physique de l’Etat :

La couverture de la nuit ne suffisait pas à envelopper de l’est à l’ouest le corps de l’Etat. Ou sa tête ou ses pieds devaient demeurer découverts. La tête ou les pieds, songea-t-il, et machinalement il toucha de la main le sac de cuir. Si les régions d’Albanie sont la tête de l’Empire, les pieds doivent se situer au voisinage de l’Hindoustan, ou alors ce doit être l’inverse. Non, dit-il, l’Empire peut ressembler à n’importe quoi, mais jamais à un homme. Comme tout Etat, sa tête était au centre.

Pour les populations des terres intermédiaires, privées de toute éducation, les têtes deviennent même « une sorte de calendrier » :

Les événements commencèrent à se situer par rapport à elles : cela s’était produit à l’époque de la vieille tête, ou peu après la tête givrée. Petit à petit, elles devenaient comme des signes célestes, comme une éclipse de lune, une éclipse de soleil ; et même plus encore, car elles étaient en même temps terrestres. Il y avait des têtes qui avaient séparé deux saisons (…) ; il y avait des têtes de la seconde neige, et enfin, des têtes de vent.

A la fois trait d’union et séparatrices de l’Europe et de l’Asie, ces têtes se font aussi le symbole des tensions qui sourdent dans l’Empire ottoman et finiront par le briser. Cet empire multi-séculaire, alourdi par une bureaucratie tentaculaire (Kadaré semble presque prendre plaisir à énumérer les Quatrième Bureau du ministère de l’Intérieur, Troisième Bureau de la Cour, la Quatrième Direction, le palais des Murmures, les sept portes d’Istanbul et leur utilisation bien codifiée, ou encore les services chargés de la collecte et du classement des rêves) ne se conçoit que sur le temps long, autant celui du passé que celui l’avenir : là où le médecin chargé de l’entretien des têtes tranchées se plaint d’être obligé par l’administration de respecter des coutumes établies depuis des siècles malgré les avancées scientifiques, les méthodes pour l’éradication des cultures, langues et traditions des régions soumises sont conçues sur des centaines d’années.

Pendant un moment, les roues de la voiture grincèrent le long de la grande bâtisse rectangulaire du Grand Livre. Dans ses registres, disait-on, était inscrits, des plus menus aux plus importants, tous les biens meubles et immeubles de l’Empire. Tundj Hata, sans trop savoir pourquoi, soupira. Il avait entendu dire que dans ces registres chaque objet était numéroté, fut-ce une auberge, une plaine, un turbé, un plan d’olivier ou une mer entière.

Mais ce poids mort central se heurte aux velléités de changement des régions périphériques, particulièrement dans les Balkans d’où se fait entendre l’appel au séparatisme. C’est d’ailleurs des Balkans et, par derrière, d’Europe, qu’arrivent au lecteur des indications de la période où se passe le livre : on apprend avec Ali de Télépène la mort du « courtaud pacha de France, Napoléon Bonaparte » ou encore le passage du poète anglais Lord Byron, en route pour participer au mouvement d’indépendance de la Grèce dans les années 1820.

Passant avec aisance du général (l’histoire de la conquête de l’Albanie par l’empire ottoman) au particulier (les déboires conjugaux d’Abdullah), le roman se fait ainsi le récit du pouvoir, que ce soit celui d’un Empire aussi gigantesque que celui des Ottomans, ou celui plus individuel du rebelle Ali. Ce récit, souvent teinté d’absurde (les allées et venues du terrifiant Tundj Hata, brandissant par la fenêtre de sa carriole la tête qu’il transporte à Istanbul, afin de faire se hâter les cochers) se fait parfois cauchemardesque, comme lorsqu’il décrit la procédure du « cra-cra », élaborée pour déposséder un peuple de son identité et de sa langue à tel point qu’il en perd tout repère spatial ou temporel. D’Empire sclérosé mais tout de même exotique pour le lecteur occidental, l’Empire ottoman prend ici les traits menaçants d’une entité totalitaire et il est facile de se laisser entraîner à penser qu’il s’agit d’un commentaire sur l’Albanie d’après-guerre qu’avait connue Kadaré.

Quoi qu’il en soit, La Niche de la honte est une nouvelle belle découverte d’un auteur prolifique et à l’imagination toujours renouvelée. On y retrouve esquissés certains des thèmes qui reviendront dans d’autres de ses romans : l’armée ottomane, avec les aspirations et les peurs individuelles qui se cachent derrière ses fastes et ses trompettes (Les tambours de la pluie) ; la place des rêves dans l’appareil de contrôle élaboré par l’Empire (Le palais des rêves, pas encore chroniqué ici) ; le riche corpus de légendes et de ballades du peuple albanais (Le dossier H, pas encore chroniqué ici non plus)… On y trouve aussi, et c’est ce qui rend ce roman si attachant, une fluidité de style qui permet à Kadaré de capturer aussi bien le brouhaha incohérent d’une foule que le détail d’un mouvement, d’une pensée, d’un destin individuel.

indexJ’ai déjà eu l’occasion de donner quelques éléments sur la vie d’Ismail Kadaré, et je vais donc plutôt me pencher aujourd’hui sur celle de son traducteur de l’albanais vers le français, Jusuf Vrioni. Je suis toujours intriguée par le travail et le parcours des traducteurs, et cela surtout comme lorsque, comme pour Vrioni et Kadaré, auteur et traducteur forment un tandem quasi inséparable. Né en 1916 à Corfu en Grèce, dans une vieille famille albanaise, Jusuf Vrioni est très tôt associé à la France : son père, plusieurs fois Premier ministre, est également ambassadeur de ce jeune royaume à Paris, et c’est là que Jusuf Vrioni passe sa scolarité. Il deviendra lui-même ambassadeur de l’Albanie auprès de l’UNESCO, de 1998 à son décès en 2001. Entre ces deux périodes, Yusuf Vrioni passe des années sombres dans l’Albanie du dictateur Enver Hoxha : revenu en 1943 dans son pays, il est arrêté en 1947 et condamné à 15 ans de prison pour espionnage au profit de la France. C’est au sortir de prison et des camps de travail qu’il se consacre à la traduction vers le français, tant les écrits de Hoxha que ceux de Kadaré, à commencer par son premier roman Le général de l’armée morte. Il reçoit en 1998 le Grand Prix de la Francophonie, pour l’ensemble de ses traductions de l’œuvre d’Ismail Kadaré. Il est également l’auteur d’une autobiographie, Mondes effacés : souvenirs d’un Européen, publié chez JC Lattes en 1998.

Ismail Kadaré, La Niche de la honte. Traduit de l’albanais par Jusuf Vrioni, Fayard, 1984.

Avec cette chronique, je contribue à nouveau à deux excellentes initiatives : Voisins Voisines, d’À propos de livres, qui encourage ses participants à partager leurs lectures du monde ; et le Mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran, qui a déjà permis de rassembler une belle collection de lectures plus tentantes les unes que les autres sur cette partie de l’Europe.


László Krasznahorkai – La mélancolie de la résistance

dès qu’elle avait trempé ses lèvres dans la fine préparation de cette « pauvre Mme Pflaum », les fruits macérés dans le rhum, avec leur « arrière-goût légèrement acide », en lui rappelant une visite qui lui semblait remonter à des temps immémoriaux, avaient immédiatement empli sa bouche des saveurs de la victoire, du triomphe, qu’elle avait jusqu’ici à peine eu le temps d’apprécier et qu’elle pouvait enfin aujourd’hui savourer, puisqu’une longue matinée l’attendait où elle n’aurait, elle s’installa plus confortablement derrière son immense bureau, rien d’autre à faire que pencher la tête sur le bocal avec une petite cuiller, pour ne perdre aucune goutte de jus, piocher et dévorer les griottes une à une, et s’adonner totalement à la jouissance du pouvoir conquis en se remémorant les étapes cruciales de son parcours.

L’image est cruelle, mais elle résume bien la lutte qui se déroule tout au long de La mélancolie de la résistance entre un ordre nouveau, celui de Mme Eszter, et l’ancien, celui de la bienséante et désormais défunte Mme Pflaum et de ses étagères pleines de fruits en bocaux.

mélancolieLe cadre est celui d’une petite ville du sud de la plaine hongroise, entre les rives de la Tisza et les contreforts des Carpates, balayée par un vent glacial et des gelées hivernales précoces. Dans cet univers dénué de couleurs, les signes de malaise se multiplient pour annoncer le chaos qui règne déjà dans le pays et va bientôt engloutir la petite ville : circulation des trains devenue totalement aléatoire, prolifération incontrôlable des chats et des déchets, pénurie d’essence, arbres centenaires soudainement déracinés… Ce même soir de novembre, alors qu’au cours des premières pages du roman Mme Pflaum s’apprête à retrouver le confort et la sécurité de son appartement après un voyage éprouvant en train, deux autres phénomènes inquiétants font leur apparition dans la ville. Au cœur de la nuit, dans la pénombre complète de la ville soudainement sans lumières, un engin énorme et fantomatique, recouvert d’inscriptions incompréhensibles et tiré dans un grincement effroyable par un vieux tracteur, signale l’arrivée d’un cirque dont l’unique attraction consiste en une baleine empaillée, bientôt exposée sur la place principale. Arrive également une foule, silencieuse et inquiétante, d’hommes qui, tous pareillement vêtus de vestes fourrées, de bottes ferrées, de toques graisseuses de paysan, envahissent les rues et places de la ville.

Mais il y avait autre chose, quelque chose d’essentiel : le silence, un silence étouffé, persévérant, inquiétant ; aucun son ne s’échappait de cette foule impatiente qui, obstinée, tenace, sur le qui-vive, attendait dans un mutisme absolu que la tension inhérente à ce genre d’attraction se dissipe pour laisser enfin place à l’atmosphère quasi extatique du « spectacle » ; chacun semblait totalement ignorer son voisin ou plutôt non, au contraire, c’était comme s’ils étaient tous enchaînés les uns aux autres, ce qui rendait toute tentative d’évasion impossible et toute forme de communication inutile.

Une journée tendue passe, puis arrive la nuit au cours de laquelle cette masse d’hommes, réagissant au message d’une inquiétante et dangereuse créature accompagnant le cirque, se déchaîne et saccage la ville avec une violence inouïe et mortelle. Force obscure et insaisissable, n’ayant d’autre objectif que la destruction, elle est le catalyseur pour la prise de pouvoir de Mme Eszter qui, anticipant et manipulant les événements, se retrouve propulsée à la tête de la commune.

Mme Eszter, Mme Pflaum : deux visions diamétralement opposées du rôle de l’individu face au chaos. La seconde opte, comme presque l’ensemble des habitants de la ville, pour le retrait, le quant à soi, parmi ses plantes bien soignées et les opérettes encore rediffusées par la télévision. La première se saisit au contraire des événements pour « balayer l’ancien pour établir le neuf » et ainsi montrer aux habitants « qu’il vaut mieux brûler de la fièvre de l’action plutôt qu’enfiler ses pantoufles et enfouir sa tête sous l’oreiller ». La voie qu’elle trace à la fin du roman pour l’avenir de la commune parait pourtant sinistre tant on voit s’y profiler un régime de violence et de loyauté basé sur la peur.

Entre ces deux femmes que tout oppose, deux autres personnages de la ville représentent la quête, vouée à l’échec, d’autres approches au monde. Depuis longtemps séparé de sa femme, M. Eszter, directeur à la retraite du Conservatoire local, s’est réfugié dans un monde intérieur dédié à la recherche de l’harmonie musicale naturelle, et à la composition de « phrases comme autant de variations « sur une même et triste mélodie » ». Son seul et fidèle ami est Valuska, personnage le plus mystérieux de tous. Fils honni de Mme Pflaum, vivant à la marge de la société, obsédé par le mouvement des astres qu’il s’acharne à mettre en scène avec les clients avinés du bar « Péfeffer », il est pourtant le seul à jouer réellement, par ses vagabondages incessants à travers la ville, le rôle d’intermédiaire entre les différents habitants de la ville et ceux venus de l’extérieur, seul à savoir percer le mystère de la baleine, seul à faire émerger quelques traits individuels de la foule inquiétante, seul enfin à donner l’alerte sur la réalité du danger qui s’apprête à s’abattre sur la ville, avant d’être lui-même irrémédiablement happé par lui.

pour l’incurable vagabond qu’il était autrefois, toutes les portes, brèches et ouvertures avaient été condamnées afin de l’aider, lui, le convalescent, à trouver les portes du « monde effroyable des réalités ».

Autour de ces quatre personnages, et d’une constellation d’autres au rôle de second plan, László Krasznahorkai développe une réflexion extrêmement sombre tant sur la nature humaine prise individuellement que sur la possibilité d’une organisation sociale heureuse. Cette fable, cauchemardesque et hautement politique, est-elle un commentaire sur la période de changements imminent au moment où Krasznahorkai publie son livre en 1989 ? Peut-être, mais elle prolonge en tout cas la vision généralement désillusionnée de la nature humaine qu’il présentait déjà dans son Tango de Satan en 1985.

La mélancolie de la résistance partage aussi avec ce précédent roman une écriture dense, d’où émane une terrible et prenante impression de noirceur et de déliquescence inexorable. Il faut se laisser prendre à ces phrases sans fin, se laisser couler dans cet univers fantomatique forgé par une narration qui, entremêlant sans discontinuer pensées et actions, dresse le portrait parfois absurde, mais finalement véridique, d’une société en perdition.

Le monde, se dit Eszter, n’est qu’ « indifférence et tournants amers », ses composantes trop disparates se disloquent, et le vacarme y est trop grand, martèlements, braillements, le tocsin du labeur, rien d’autre, c’est la seule chose que nous sommes en mesure d’affirmer.

Krasznahorkai_László,_Koppenhága,_1990

Originaire de Gyula, petite ville de l’est de la Hongrie, dorénavant établi dans un village proche de Budapest, mais passant désormais son temps entre l’Allemagne, les Etats-Unis, la Chine et le Japon, László Krasznahorkai est devenu depuis la publication de son premier roman en 1985 l’un des auteurs hongrois majeurs. Lauréat en 2015 du prestigieux Man Booker International Prize pour l’ensemble de son œuvre traduite en anglais, il est aussi de plus en plus connu et reconnu en France grâce aux nombreuses traductions (notamment par Joëlle Dufeuilly mais aussi par Marc Martin) de ses romans aux éditions Gallimard, Cambourakis et Vagabonde.

Certains lecteurs arrivent aussi à Krasznahorkai par l’adaptation cinématographique de quelques uns de ses films avec le réalisateur hongrois Béla Tarr. C’était d’ailleurs mon cas avec La mélancolie de la résistance, et certaines scènes des Harmonies Werckmeister (qui reprend la partie centrale du livre) me sont revenue à l’esprit à la lecture du livre : les deux se complètent admirablement.

Je contribue avec cette chronique à deux excellentes initiatives : Le mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran, et Voisins Voisines, d’A propos de livres, tous deux sources d’idées de lectures d’Europe et du monde.

László Krasznahorkai, La mélancolie de la résistance (Az ellenállás melankóliája, 1989). Trad du hongrois par Joëlle Dufeuilly. Gallimard, 2006.