Le Festival International du Livre de Budapest – un festival très européen (1ere partie)

L’une des chances du festival international du livre à Budapest, c’est l’ouverture qu’il offre vers d’autres pays et vers leur littérature contemporaine. Cette année, comme chaque année, plusieurs instituts culturels étaient là pour présenter leurs auteurs : l’Allemagne, l’Autriche et la Suisse partageaient un stand, les pays scandinaves un autre, la Serbie était près de l’entrée, juste en face du stand China Books (malheureusement plus orienté littérature idéologique que littérature tout court), l’Institut italien était dans un coin, la Palestine dans un autre, et les pays du V4 (groupe de Visegrad comprenant la Pologne, la République tchèque et la Slovaquie, le Hongrie étant le 4e membre) à peu près entre les deux. Malgré cette présence étrangère importante, la très grande majorité de livres en vente l’était en hongrois, y compris ceux des auteurs invités des pays étrangers : une bonne occasion pour les maisons d’édition de vendre les auteurs en traduction, mais moins bonne pour ceux (et ils sont nombreux) qui aiment lire dans le texte d’origine lorsqu’ils le peuvent.

C’était d’autant plus dommage que bon nombre de programmes auxquels j’ai assisté étaient organisés autour de la littérature européenne : une discussion autour de la littérature serbe (pays d’honneur du festival cette année), une avec les lauréats du Prix de Littérature de l’Union européenne autour du patrimoine littéraire européen, deux autour des femmes auteurs en Europe, et deux autour d’auteurs de premiers romans venant de différents pays européens.

Ce n’était pas toujours évident pour les modérateurs et modératrices de trouver le fil commun entre les auteurs qui participaient aux discussions : les auteurs serbes n’étaient pas convaincus de représenter une littérature immédiatement identifiable comme étant serbe, les lauréats du prix européen n’étaient pas sûrs de représenter un héritage littéraire particulièrement européen… seuls les auteurs de premiers romans étaient d’accord sur leur point commun (bien que certains écrivaient en fait des nouvelles).

Cela n’empêche que les discussions étaient très intéressantes, tant sur les auteurs qu’elles m’ont donné envie de lire (vous en retrouverez quelques uns en image dans le texte, avec leurs livres en français s’ils sont traduits) que sur les sujets qu’elles ont fait émerger.

Novi Sad 22.04.2014.Radoslav Petkovic pisac . foto: Aleksandar Andjic

Radoslav Petkovic est l’auteur de plusieurs romans traduits du serbe en français, parmi lesquels Souvenir parfait de la mort (Gaïa, 2010).

La taille du pays, et le nombre de personnes parlant sa langue, était l’un des sujets les plus partagés, surtout dans les pays d’Europe centrale et des Balkans. Pour les auteurs serbes, tous plus âgés, c’était la perte de la diversité de la Yougoslavie, l’appauvrissement qui en découlait en termes d’échanges intellectuels et d’ouverture au monde, qu’ils déploraient. Aujourd’hui, disait l’auteur et réalisatrice Vladislava Vojnovic, les autres pays attendent des écrivains et réalisateurs serbes qu’ils écrivent des livres ou fassent des films sur la guerre et les Balkans, mais pas sur des thèmes plus universels, alors que certains écrivains, tels Dragan Velikic, se considèrent encore comme faisant partie de la Mitteleuropa et non simplement d’un pays « balkanique ». Tous regrettaient que, là où la littérature étrangère est très traduite en Serbie, l’inverse est peu vrai et la littérature est peu connue dans les « grands » pays (un constat qui est malheureusement aussi partagé en Hongrie).

D’autres auteurs, venant d’autres petits pays, posaient la question dans des termes tout à fait différents et beaucoup plus pragmatiques : venant respectivement de Malte et de Slovénie, Clare Azzopardi et Ivana Djilas, disaient toutes deux bénéficier d’un soutien public pour écrire en maltais et en slovène respectivement afin de permettre à leur langue de perdurer comme langue littéraire car, disait Clare Azzopardi, « si nous n’écrivons pas en maltais, qui le fera ? ». Comme l’anglais est l’autre langue officielle de l’île, l’alternative au maltais est facile à identifier, mais quelle langue les écrivains slovènes pourraient-ils utiliser si ce n’est le slovène ?

Austria Carolina-Schutti 240x180

Le roman de Carolina Schutti, Un jour j’ai dû marcher sur l’herbe tendre, a été publié aux éditions Le ver à soie.

Tout cela mène directement vers la question de la traduction car, si dans certains cas un livre est écrit par choix dans une langue, quel est le statut du même ouvrage dans ses différentes traductions ? Plus généralement, l’ouvrage traduit représente-t-il un ouvrage littéraire à part entière ? Avec 5 auteurs autour de la table, il était inévitable que les points de vue divergent, mais plusieurs voyaient en tout cas leurs livres comme des livres tout à fait différents (cela également du fait des couvertures, qui n’ont parfois rien à voir d’un pays à l’autre). En tout cas, il était intéressant de comparer l’expérience de l’écrivaine norvégienne (née de parents danois et égyptien) Ida Hegazi Hoyer et celle des écrivains serbes : là où la première disait qu’il est fréquent en Norvège de lire dans le texte original un livre d’un autre pays scandinave, les seconds voyaient surtout la traduction comme une barrière potentielle dans les Balkans où, malgré les proximités linguistiques, les livres ou films serbes sont souvent traduits ou sous-titrés pour la Croatie. Europe ou non, la question de la langue, de sa préservation (en quantité d’utilisateurs et qualité de syntaxe et vocabulaire), et de sa capacité à rapprocher ou diviser, reste un vrai enjeu.

Jonevs

Le roman de Janis Jonevs, Metal, est disponible en français chez Gaïa (2016).

Au sujet de l’Europe, justement, les quatre lauréates et le lauréat du Prix de Littérature de l’Union européenne invités cette année se sont saisis de la géographie pour répondre à la question de la modératrice sur pourquoi ils pensaient avoir reçu ce prix, mais ont donné des réponses tout à fait divergentes. Pour Jelena Lengold, auteur serbe, sa collection de nouvelles n’avait aucun ancrage géographique, à tel point que même le choix de noms était supposé être tout à fait neutre. Au contraire, à l’autre bout du continent, le letton Janis Jonevs disait avoir écrit son roman avec l’intention de lui donner un vrai sentiment de lieu (sa ville natale, Jelgava). Le poids de l’histoire (voire même l’obsession de l’histoire, pour la modératrice), jouait cependant un rôle fédérateur parmi les écrivains invités, même si pour Jelena Lengold ce rôle était différent pour les pays scandinaves (qui peuvent prendre le temps de réfléchir à de grands sujets universels) que pour des pays qui, tels ceux d’Europe centrale ou des Balkans, sont en prise avec des sujets plus immédiatement dictés par l’actualité. 

enzensberger

Theresia Enzensberger a fait de l’école du Bauhaus le sujet de son premier roman, Blaupause (Hanser, 2017, non traduit en français).

Cela n’était pas dit expressément, mais tous ces auteurs représentaient en tout cas une Europe en mouvement et de métissage : à côté d’Ida Hegazi Hoyer, Carolina Schutti, autrichienne avec un pied en Italie, s’était inspirée de ses parents polonais installés en Autriche après la seconde Guerre Mondiale ; Jelena Lengold avait passé de nombreuses années en Norvège au moment des guerres yougoslaves ; Janis Jonevs traduit du français et Noémi Szecsi, auteure hongroise, du finnois. C’est peut-être tout simplement là que se situe la réponse à la question de ce qui fait d’un auteur ou roman un auteur ou roman européen.

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