Lionel Duroy – L’hiver des hommes

hiver des hommesIl y a quelques jours, je lisais un article sur le ré-enterrement de quelques-uns des corps de victimes de Srebrenica, découverts encore récemment dans des fosses communes, 23 ans après le massacre commis dans cette ville de l’est de la Bosnie-Herzégovine. Par coïncidence, j’entamais à peu près au même moment la lecture de L’hiver des hommes de Lionel Duroy, deuxième livre qu’on m’a gentiment prêté en prévision de mon voyage dans ce pays. Je suis sortie de cette deuxième lecture assez abattue et plutôt perplexe : comment réconcilier l’essor touristique et les sites naturels et architecturaux visiblement merveilleux de ce pays, avec une histoire aussi dure et récente ?

Rien dans le livre n’indique quelle y est la part de réel, et quelle d’imaginé, et j’hésite d’ailleurs à le qualifier de roman même si c’est bien ce qui est indiqué sur la tranche du volume. On suit dans L’hiver des hommes les rencontres de Marc, un écrivain-journaliste français qui avait couvert la guerre vingt ans auparavant, avec différentes personnes serbes ou de la République serbe de Bosnie, au début des années 2010 : un ex-colonel serbe vivant dans la crainte de l’arrestation ; une historienne auteure d’une bio-hagiographie du général Ratko Mladic (commandant des troupes ayant commis le massacre de Srebrenica et à ce titre condamné à la réclusion à perpétuité par le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie de La Haye en 2011, pour génocide et crime contre l’humanité) ; un ancien ministre de Radovan Karadzic (dirigeant des Serbes de Bosnie à l’époque, dont le procès en appel de sa condamnation à 40 ans de réclusion s’est ouvert il y a quelques mois) ; et d’autres acteurs de ce terrible conflit.

C’est l’hiver, et alors que nous suivons Marc de ville en village en République serbe de Bosnie, les tempêtes de neige se font plus intenses, les nuits plus longues et plus hostiles, et dans les appartements surchauffés les langues se délient avec plus ou moins de bonne volonté sur les questions qui les préoccupent encore. Quelle est la part de responsabilité des différents groupes ethniques dans le massacre de Srebrenica, dans le siège de Sarajevo, et dans bien d’autres événements de cette guerre ? Les Serbes sont-ils les grands incompris du XXe siècle ? Serbes, Croates et Musulmans peuvent-ils encore espérer vivre ensemble ?

A la dureté de la météo s’ajoute une atmosphère de plus en plus pesante et claustrophobique, à mesure que Marc se rend compte de la nature des sentiments des gens qu’il rencontre : admiration pour Mladic, rejet mêlé de crainte envers les inspecteurs du tribunal de La Haye, animosité encore forte entre les partisans de Mladic et ceux de Karadzic, et plus forte encore envers ceux qui, Serbes, s’étaient refusés à prendre le parti serbe contre les Musulmans et Croates qu’ils avaient si longtemps côtoyés au quotidien. Surtout, le sentiment que, là-bas, dans la Sarajevo au pied des collines, que les Serbes évitent soigneusement de peur d’y être arrêtés ou assassinés, les Musulmans préparent un assaut contre leurs ennemis.

Une atmosphère de paranoïa, donc, pour des gens pris au piège de leur propre propagande – une atmosphère dont on ne sait pas si Lionel Duroy l’exagère ou non, mais qui reste efficace au moment du dénouement (à Sarajevo, justement). C’était pour moi l’aspect le plus intéressant du livre, surtout qu’il a été écrit il y a juste un peu plus de cinq ans et qu’une partie de ce qu’il décrit sur les sentiments des uns et des autres est encore d’actualité.

Mais pourquoi, en fait, ce retour dans les Balkans et cette série d’entretiens ? C’est là que j’ai senti mon attention faiblir quelque peu : Lionel Duroy utilise en effet pour son récit deux fils conducteurs qui ne m’ont paru ni l’un ni l’autre particulièrement convaincants. Il y a d’abord l’histoire personnelle de Marc, dont l’ex-femme Hélène fait occasionnellement des apparitions par SMS interposés, cette histoire n’apportant pas grand-chose au livre, sauf s’il fallait y voir une référence à la vraie vie de l’auteur au moment de la rédaction du livre. Il y avait ensuite une deuxième femme, Ana Mladic, fille du général Mladic, qui s’était suicidée en 1995 alors que le conflit atteignait un pic de violence.

S’appuyant sur un parallèle avec les enfants de criminels nazis, Marc cherche à reconstruire l’état d’esprit d’Ana au moment de son suicide, et à comprendre son geste : s’agissait-il d’une reconnaissance de sa propre incapacité à s’opposer à un père dont elle avait fini par comprendre les crimes ? Est-il possible de tirer de son geste une conclusion plus large sur le destin des enfants des grands criminels ?

Cette enquête était en quelque sorte vouée à l’échec, étant donné qu’Ana Mladic n’avait laissé aucune explication de son geste et que les témoignages sur cette jeune fille décédée quinze ans auparavant étaient trop rares, et trop partisans, pour donner une réelle chance de crédibilité au cheminement psychologique élaboré par Marc. Et pourquoi n’avoir pas aussi recherché les témoignages des enfants de Karadzic ou de Milosevic, ce qui parait un peu étrange pour un écrivain présenté comme étant fasciné par le destin des enfants des criminels de guerre ?

Tout cela me ramène au fait qu’il s’agit d’un roman, et non d’une enquête judiciaire ni d’un ouvrage de recherche académique. Cela n’empêche que L’hiver des hommes est basé en très grande partie sur des faits réels de l’histoire du XXe siècle qui, même si on n’en lit pas grand-chose aujourd’hui dans la presse occidentale, continuent à marquer très profondément la vie des habitants de ces pays ravagés par la guerre il y a finalement si peu de temps.

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Lionel Duroy, journaliste et écrivain, est l’auteur de plusieurs romans essentiellement autobiographiques, et de mémoires rédigés avec des personnalités telles que Sylvie Vartan, Mireille Darc ou Gérard Depardieu. Son dernier roman, Eugenia (Julliard, 2018) porte sur la vie de l’écrivain roumain Mihail Sebastian au cours des années 1930 et 1940. L’hiver des hommes a reçu le prix Renaudot des lycéens en 2012 et le prix Joseph Kessel en 2013.

Lionel Duroy, L’hiver des hommes. J’ai lu, 2012.

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Miljenko Jergovic – Le jardinier de Sarajevo

jardinierC’est avec ce livre gentiment prêté par C. que j’ai entamé mes lectures sur et pour la Bosnie-Herzégovine, et d’emblée je me suis retrouvée au cœur de la catastrophe qui hante probablement toute la littérature issue de ce pays depuis le début des années 1990 : la guerre de Bosnie-Herzégovine.

On entre pourtant dans cette succession de nouvelles très contemporaines du conflit (elles sont publiées en 1994) par un chemin légèrement détourné : le « détail biographique incontournable » qui ouvre ce recueil raconte une excursion en temps de paix, dans l’enfance du narrateur, aux chutes de Jajce. A priori plutôt anodine, elle est pourtant déjà un peu prémonitoire. Le narrateur y croise la mort. Puis, sur le retour, le ciel qui rougeoie « tel un toit en flammes au-dessus des lumières de Sarajevo » appelle déjà la dernière nouvelle, celle où, en effet, les flammes font rougeoyer le ciel au-dessus de la ville.

Cela n’a aucun sens d’empêcher les flammes de dévorer ce que l’indifférence humaine a déjà anéanti.

Entre ces deux nouvelles, 27 autres s’enchaînent dans une partie intitulée, de manière assez chirurgicale, « Reconstitution des faits ». Le ton est détaché, les titres très lapidaires (La Musulmane, Le réveil, Diagnostic, et ainsi de suite), pour esquisser les scènes de la vie quotidienne. Il s’agit de scènes d’un pays en guerre – les obus emportent des bras, des jambes et des vies, l’alimentation en eau est coupée, l’exil sépare les couples et les familles, parfois coupées pour toujours de leurs maisons natales.

Et pourtant, tout cela est décrit de manière si détachée par les différents narrateurs, que c’est presque comme s’il fallait faire un effort pour se sentir touché par toutes ces morts et ces pertes. La guerre a beau (pour nous, lecteurs) être au centre de ces vies, c’est comme si le regard était systématiquement porté un peu à côté pour voir comment les vies s’en accommodent.

Le choix du format, avec ces nouvelles assez courtes (4 à 7 pages), brise d’emblée toute possibilité de donner une vue cohérente de la guerre encore en cours, avec ses déclarations, ses chefs militaires, ses avancées et reculs, ses chiffres. Pratiquement rien de cela n’apparaît, et ce sont au contraire une multitude de points de vue, pareils aux fêlures de la vieille psyché autrichienne après qu’un éclat d’obus est venu s’y ficher, qui apparaissent. De même, l’expérience de la guerre est si fragmentée, arrivant comme une intruse dans la vie et parmi les préoccupations de chacun, que seule une approche portée sur les détails semble pouvoir saisir ce qu’est cette guerre. Les narrateurs, aussi (toujours des hommes), varient, certains à la première personne, d’autres à la troisième ou, plus rarement, la deuxième. Ici ou là, un personnage se détache : Monsieur Ivo et Ivo T., Zlaja et Izet les deux brillants causeurs, Rade et Jela, chacun face à leur malheur, chacun aussi représentatif à leur manière de toute la diversité et la singularité de destins et de mémoires qu’un pays perd au cours d’une guerre.

Mais finalement, c’est surtout cette forme de détachement, de remise en perspective face aux gens et aux biens qui domine et qui perturbe, atteignant son apogée avec cet homme, ce « jardinier de Sarajevo » qui, à la mort soudaine de sa femme dans un bombardement, se consacre apparemment sans sourciller à la culture en bac de betteraves et de salades.

« Je ne vais pas au cimetière, ai-je dit à Tadija, car il y a trop de tombes fraîches. Cela devient trivial de déambuler de l’une à l’autre. »

Lorsqu’ensuite il faut réduire toute une vie à 22kg de bagages en prévision de l’exil ou, pire encore, lorsque c’est une bibliothèque municipale entière qui prend feu, on comprend que la meilleure réponse individuelle puisse être, dans l’immédiat, de faire comme si rien n’était finalement important dans une vie qu’on risque soit même de perdre à tout moment.

jergovic- by Valuska

Né à Sarajevo en 1966, Miljenko Jergovic, écrivain, journaliste et dramaturge croate de Bosnie, vit à Zagreb depuis 1993, ce qui répond à la question que je me posais de savoir comment il avait pu publier son livre dans une ville assiégée. Plusieurs de ses ouvrages sont traduits en français chez Actes Sud : Buick Riviera (2004), Le Palais en noyer (2007), Freelander (2009), Ruta Tannenbaum (2012) et Volga, Volga (2015).

Avec cette chronique, je contribue au challenge Voisins Voisines, d’À propos de livres, chez qui l’ont peut retrouver de nombreuses lectures du monde.

Miljenko Jergovic, Le jardinier de Sarajevo (Sarajevski Marlboro, 1994). Traduit du bosniaque par Mireille Robin. Babel, Actes Sud, 2004.