Actualités du blog : Femmes écrivains d’Europe centrale et orientale

femmes écrivains d_europe centrale et orientaleEn faisant le bilan de mes lectures de l’année dernière, et de mes livres en attente pour cette année, je me suis à nouveau rendue compte du déséquilibre entre le nombre de livres écrits par des hommes et celui de livres écrits par des femmes. En 2018, j’avais lu 15 ouvrages de fiction d’Europe centrale et orientale dont seulement deux écrits par des femmes (le beau et surprenant L’été où maman a eu les yeux verts de Tatiana Tibuleac, et Code-Barres de Krisztina Tóth). Et j’avais lu deux livres de non-fiction écrits par des femmes, La lanterne magique de Molotov par Rachel Polonsky, et Café Europa : Life after Communism de Slavenka Drakulić).

Ces 15 livres ont été de bonnes lectures, et certaines de ces lectures m’ont laissé un très bon souvenir, mais cela n’empêche que ce sont dans leur très grande majorité des livres écrits par des hommes. L’index des publications sur ce blog me confirme s’il en était besoin que c’est une tendance qui existe depuis le début du blog : au total, j’ai chroniqué jusqu’ici des livres de 79 auteurs, dont 62 écrits par des hommes et donc 17 par des femmes.

Faut-il en conclure qu’il n’existe pas de femmes écrivains en Europe centrale et orientale ? Bien évidemment non (d’ailleurs je n’ai pas la prétention d’offrir un panorama complet de la littérature de cette région), et outre celles dont j’ai chroniqué les livres, j’ai aussi mentionné d’autres à l’occasion de la sortie de leurs livres, ou de prix qu’elles ont reçus dans leur pays d’origine ou au niveau européen ou international.

Faut-il alors en conclure que les auteurs de sexe féminin sont moins traduits que ceux de sexe masculin ? Il y a peut-être un peu de ça mais je n’ai pas de chiffres pour le prouver (une étude a chiffré à 26% le nombre de livres de fiction ou de poésie écrits par des femmes et traduits aux Etats-Unis au cours des deux années précédant l’étude). Elles sont certainement moins visibles, et ce manque de visibilité qui n’a rien de nouveau se rajoute sans aucun doute à un retard historique évident dans la production littéraire des femmes comparée à celle des hommes que ce soit dans cette région du monde ou dans d’autres.

Pourtant, elles sont bien là : Magda Szabó est bien connue en Hongrie comme au-dehors, Olga Tokarczuk en Pologne, Gabriela Adamesteanu en Roumanie, Svetlana Alexievitch pour la Biélorussie, et puis aussi (pêle-même, traduites ou pas traduites) Margit Kaffka, Erzsébet Galgóczi, Zsuzsanna Rakovszky, Júlia Székely, Renée Erdös, Andrea Tompa, Jolán Földes, Agota Kristof, Zsuzsa Bánk, Zsófia Bán, Theodora Dimova, Ornela Vorpsi, Joanna Bator, Żanna Słoniowska, Magdalena Parys, Zofia Nałkowska, Hanna Krall, Ida Fink, Inga Abele, Herta Müller, Kateřina Tučková, Marthe Bibesco, Hortensia Papadat-Bengescu, Florina Ilis, Ana Blandiana, Dasa Drndic, Dubravka Ugrešić, Andrea Salajova, Ivana Bodrožić et beaucoup d’autres encore.**

Il me semble que le monde anglo-saxon s’est déjà un peu plus penché sur cette question de la visibilité des femmes écrivains, y compris en traduction, que le monde francophone : de nombreuses initiatives inspirantes ont vu le jour ces dernières années, telles le Mois des femmes en traduction (Women in Translation Month : en août ; non seulement de nombreux blogueurs et blogueuses écrivent sur les femmes en traduction, mais des maisons d’édition font aussi sortir des livres de femmes en traduction à ce moment-là, voire offrent des réductions sur certains livres), Australian Women Writers Challenge, Prix de Warwick pour les Femmes en Traduction ou tout simplement des listes (comme celles de Literary Hub proposant des listes thématiques de livres à traduire).

C’est pourquoi je me propose d’appliquer un peu de discrimination positive sur ce blog à partir du mois de mars, en mettant un coup de projecteur non seulement sur les œuvres, mais aussi sur leurs auteurs, et sur celles et ceux qui traduisent et font connaître leurs livres. Ces Femmes écrivains d’Europe centrale et orientale seront donc mon fil conducteur pour ce blog à partir du 8 mars. Ce faisant, je contribuerai à nouveau à l’excellent Mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran, ainsi qu’au challenge Autour du monde, elles écrivent, tout en continuant à contribuer à Voisins Voisines chez A propos de livres. Je prévois aussi déjà une lecture commune avec Edyta pour le 31 mars : Une ville à cœur ouvert de Żanna Słoniowska. Si quelqu’un d’autre est intéressé par une lecture commune, dites-le-moi dans les commentaires !

**N’hésitez pas à compléter dans les commentaires !


Erzsébet Fuchs – Le dernier bateau d’Odessa

dernier bateau odessaC’est à l’Institut français de Budapest que j’ai entendu parler pour la première fois de l’histoire des soldats français réfugiés en Hongrie durant la seconde Guerre Mondiale. Faits prisonniers par les troupes allemandes pour la plupart durant la débâcle de 1939-1940, ils furent dispersés dans des camps de prisonniers dans le Reich allemand (aujourd’hui l’Allemagne, l’Autriche, la Pologne et l’Ukraine). Ceux qui réussirent à s’évader et à arriver en Hongrie y trouvèrent un refuge provisoire dans ce pays allié de l’Allemagne, mais qui n’avait pas déclaré la guerre à la France et dont le territoire se trouva (relativement) préservé de la tourmente jusqu’en 1943/1944. L’histoire de ces soldats est fascinante, et ils furent plusieurs à publier leurs souvenirs, dès leur retour en France en 1945 et jusque dans les années 1980.

C’est aussi cette histoire que l’on retrouve dans Le dernier bateau d’Odessa, mais d’un angle un peu différent car il s’agit du récit, autobiographique, d’Erzsébet Fuchs, dite Bözsi. Jeune fille juive hongroise, elle rencontra l’un de ces soldats, l’épousa et, à la fin de la guerre, le suivit en France, où elle vit encore et où, à l’âge de quatre-vingts ans, elle entreprit de rédiger son récit (en collaboration avec Sylvette Desmeuzes-Balland). Le livre, publié en 2006, raconte cette histoire, une histoire bien plus compliquée et passionnante qu’une simple rencontre suivie d’un mariage et d’un déménagement.

Comme pour des centaines de milliers d’autres personnes, la seconde Guerre Mondiale et la période qui l’a précédée a bouleversé la vie d’Erzsébet : née dans une famille juive aisée de Budapest, elle grandit dans l’opulence, entre gouvernantes et cuisinières, séances de tennis et apprentissage des langues étrangères. Tout cela change lorsqu’avec l’instauration de nouvelles lois antisémites la famille est, du jour au lendemain, privée de ses revenus. Une partie de la famille s’apprête à émigrer en Suisse, l’autre réfléchit à les suivre et, pour préparer un éventuel départ, Bözsi cherche à prendre des cours de français. C’est déjà la guerre en Europe, de nombreux soldats français échappés des camps de prisonniers ont déjà trouvé refuge en Hongrie, et parmi eux ils sont plusieurs à vouloir compléter leur petite solde en donnant des cours de français.

Mon choix fut immédiat. Je voulais celui au regard attentif, libre et hardi. Celui qui portait avec désinvolture des pantalons de golf, des chaussures usées et ce chapeau que le très élégant Eden (…) avait rendu célèbre.

Henri a 28 ans, est médecin, plusieurs fois évadé de différents camps, toujours en retard, plus ou moins habile en anglais et allemand et pas du tout en hongrois. Elle a tout juste 18 ans, et autour d’elle le monde s’écroule chaque jour un peu plus. Les brimades anti-juives se multiplient et rendent la vie toujours plus précaire. De son frère, convoqué pour le service militaire obligatoire des appelés juifs, elle perdra toute nouvelle jusqu’à apprendre, bien des années plus tard, son décès durant les épidémies d’après-guerre en Yougoslavie. Les bombardements aériens des Alliés deviennent toujours plus fréquents, forçant la population à se réfugier dans les caves. En mars 1944, les armées envahissent la Hongrie et, tant pour la population juive que pour les évadés français, la situation devient sans arrêt plus périlleuse.

Vivre, dans ces conditions, c’est faire en l’espace de quelques jours, quelques heures ou quelques minutes, des choix qui peuvent décider d’une vie.

D’après la loi hongroise, je perdais ma nationalité en épousant un étranger et il semblait problématique, étant donné les circonstances, que j’obtienne la nationalité française. Je deviendrais donc apatride. Apatride et Juive, je risquais doublement cette déportation que nous voulions éviter.

Malgré cette menace, elle et Henri se marient en juin 1944, par amour, et c’est tout de même un pari face au destin, car se marier avec un Français travaillant à la Légation de France, c’est aussi obtenir de papiers – faux bien sûr, mais qui accompagnés d’une bonne dose de sang-froid peuvent déjà aider à faire face à de nombreuses épreuves.

Des épreuves, il y en aura pourtant beaucoup d’autres. L’occupant allemand, forcé de reculer à travers le pays devant l’avancée des troupes soviétiques, refuse de céder Budapest. Alors que Paris est déjà libérée, les habitants de la capitale hongroise se retrouvent pris en tenaille entre les nazis et leurs acolytes hongrois qui multiplient les rafles anti-juives, et l’armée soviétique dont les « orgues de Staline » pilonnent la ville. Terrés avec cinq autres personnes dans un caveau de 10m2 sous une villa transformée en poste de tir allemand, Henri et Bözsi vivent avec la faim, le froid terrible, la promiscuité, le manque d’hygiène, et la terreur permanente d’être découverts par leurs voisins pour ce qu’ils sont : un groupe de juifs hongrois, de français évadés et de déserteurs de l’armée hongroise.

memoires de hongrie

Les parallèles entre les deux récits se retrouvent même dans les photos de couverture

En juste quelques heures, les troupes soviétiques remplacent les soldats allemands, et c’est le début d’un nouveau cauchemar, les nouveaux occupants donnant rapidement corps dans un décor de désolation, aux rumeurs de viols et de pillages qui les avaient précédés. Soixante ans après les faits, cette triste vie est rendue avec une vivacité et une immédiateté poignantes. Cela m’a rappelé les Mémoires de Hongrie de Sándor Márai que celui-ci, réfugié dans un village à quelques kilomètres au nord de Budapest (et donc vivant à l’arrière de cette opération de conquête de Budapest) préparait plus ou moins consciemment en tenant son journal quotidien. Le ton, plus dans la retenue et imprégné de culture, est très différent du récit de Bözsi, et les deux ne se sont probablement jamais croisés, mais leurs récits sont marqués du même constat : la « liberté » ne passera pour chacun d’entre eux que par le départ et le renoncement à la famille, au pays, à la langue.

 

Si Márai ne quittera le pays qu’en 1948, pour Bözsi la fin de la guerre signifie le départ immédiat, avec les français en cours de rapatriement, et c’est le début d’un nouveau combat. L’acheminement ne peut se faire que par l’Est, par Odessa, d’où les soviétiques leur promettent que des navires anglais les ramèneront en France. Encore faut-il arriver à Odessa, ville également saccagée et où attendent également des rescapés des camps de concentration. Encore faut-il, aussi, trouver un moyen de contourner le refus qu’apposent les autorités soviétiques à l’embarquement des épouses hongroises des soldats français (avec parfois leurs enfants). L’embarquement se fait finalement, dans une tension extrême, et grâce à un subterfuge que je ne dévoilerai pas mais qui se retrouve dans tous les récits des soldats français.

Bözsi arrive enfin en France, seule (son mari arrive par un bateau suivant), tout juste équipée d’un faux passeport, de son certificat de mariage, des vêtements élimés qu’elle porte sur elle, de vingt dollars et d’un français approximatif marqué par son apprentissage auprès des soldats français. Là, son récit s’arrête, et on n’en saura pas plus sur sa nouvelle vie française, si ce n’est qu’elle restera en France toute sa vie, qu’elle aura trois enfants, et qu’elle restera en contact avec nombre d’autres anciens soldats français réfugiés en Hongrie.

Hormis le fait d’être le récit d’une vie qui condense en quelques années des événements qu’on ne souhaiterait à personne au cours d’une vie entière, Le dernier bateau d’Odessa est aussi la description ahurissante d’un quotidien qui nous paraitrait aujourd’hui inimaginable en Europe (même s’il approche probablement de celui de centaines de milliers de personnes vivant dans des zones de conflit à quelques milliers de kilomètres de nous), alors que nous approchons du 80e anniversaire du début de la seconde Guerre Mondiale.

Erzsébet Fuchs – Le dernier bateau d’Odessa. Récit (écrit avec la collaboration de Sylvette Desmeuzes-Balland). Mercure de France, 2006.


A propos de l’actualité: Edina Szvoren

Chaque mercredi, je vous apporte une actualité concernant la littérature d’Europe centrale et orientale.

Hungary Edina Szvoren 240x180L’écrivaine et poète hongroise Edina Szvoren a reçu vendredi dernier le prix littéraire Mészöly Miklos. Celui-ci, institué en 2004, est décerné chaque année le jour anniversaire de la naissance de cet auteur hongrois (1921-2001) à un ou une jeune écrivain, critique littéraire ou historien de la littérature. Il a été remis, à Szekszárd (ville natale de Mészöly) à Edina Szvoren pour son dernier livre, le recueil de nouvelles Verseim. Tizenhárom történet (Mes poèmes. Treize histoires) et notamment son style viscéral explorant sans pitié la psychologie des relations humaines.

 

Née en 1974, Edina Szvoren a grandit dans le monde de la musique avant de passer à celui de la littérature. Publiant depuis 2005 des nouvelles et des poèmes, elle est reconnue en Hongrie par de nombreux prix littéraires et ses recueils de nouvelles figurent régulièrement parmi les recensements des meilleures publications. Au niveau européen, elle a reçu en 2015 le Prix de littérature de l’Union européenne pour son recueil Nincs, és ne is legyen. Traduite en serbe, croate et italien, elle n’est pas du tout traduite en français.

Erratum: on me signale que deux nouvelles d’Edina Szvoren sont traduites en français: « Ememem« , du recueil Nincs, és ne is legyen, traduit par Anne Veevaert; et une autre dans Nouvelles de Hongrie (Magellan et Cie, 2017), traduite par Gregory Dejaeger et Eva Kovacs. Une interview d’Edina Szvoren en français est par ailleurs disponible ici.

 

 

 

 


A propos de l’actualité: Panaït Istrati, version lyonnaise

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Panaït Istrati, par Nina Arbore, 1930

Chaque mercredi, je vous apporte une actualité concernant la littérature d’Europe centrale et orientale.

Je vous parlais la semaine dernière de BDs récentes sur la vie de l’écrivain roumain francophone et francophile Panaït Istrati: ces biographies dessinées feront l’objet d’une rencontre ce vendredi 18 janvier à 18h30 à la Bibliothèque Municipale de la Part-Dieu à Lyon, avec leur auteur Golo, dans le cadre de la Saison France-Roumanie. Toutes les informations sur le site de la bibliothèque ici.

Le musée de l’Imprimerie et de la Communication graphique de Lyon présente également jusqu’au 24 février l’exposition Panaït Istrati, une impression lyonnaise, présentant une sélection d’ouvrages imprimés durant l’entre-deux-guerres par l’imprimeur-éditeur lyonnais Marius Audin.

Information repérée sur le site Livres Rhône Roumanie.


Rachel Polonsky – La lanterne magique de Molotov

polonskyukLa lanterne magique de Molotov est à la fois le point de départ du livre, et une métaphore pour la méthode qu’emploie Rachel Polonsky tout au long du livre pour dérouler, image par image, son histoire de la Russie.

Quand j’ai sorti le livre du rayon de la bibliothèque, je me souvenais avoir noté le titre lorsque le livre était sorti en Angleterre en 2010 (la traduction en français chez Denoël date de 2012) et, très vaguement, que c’était à propos d’une maison à Moscou, et puis c’est tout.

C’est bien avec une maison à Moscou que commence ce voyage intellectuel à travers l’histoire et la littérature de la Russie, une maison au passé prestigieux et funeste : située au n°3 de la rue Romanov, c’était d’abord un immeuble à loyer à sa construction à la toute fin du XIXe siècle par la famille des comtes Cheremetiev, puis après la révolution bolchévique et jusqu’à la fin de la période communiste un mélange d’appartements communautaires et de résidence d’Etat pour la nomenklatura : Trotski, Vorochilov, Joukov, Khrouchtchev et d’autres y ont vécu et auraient pu donner leur nom au livre.

The men who lived in No. 3 had metro stations, institutes, cities, battle cruisers, tractors, auto-plants; warhorses, lunar craters and stars named after them. On my walks down to the Lenin Library from our first Moscow apartment on Tverskaya Street, I would choose to come this way, to get closer, I liked to think, to the hidden lives of those men… There are many more names in the invisible nomenklatura of No. 3, names without plaques, erased by state murder or sullen disgrace from the charmed list during every decade of Soviet power: Trotsky, Belovorodov, Sokolnikov, Frumkin, Furtseva, Malenkov, Rokossovsky, Togliatti, Zhukov, Vyshinsky, Kosior, Tevosyan, Khrushchev, Molotov…

Mais lorsque Polonsky s’installe au No. 3 de la rue Romanov à la fin des années 1990, les vyacheslav_molotov_anefo2derniers appartements communautaires sont en train d’être reconvertis en appartements pour banquiers d’affaires, artistes cotés et présentateurs vedettes. C’est justement un banquier d’affaires – son voisin du dessus- qui lui prête la clé de son appartement en l’informant que Viatcheslav Molotov (ministre des affaires étrangères de l’URSS, entre autres postes de confiance auprès de Staline) avait habité l’appartement et que sa bibliothèque s’y trouvait encore.

Au début, le livre plonge dans l’histoire de ce quartier de Moscou, et du bâtiment, en même temps qu’il est une réflexion sur l’histoire et la mémoire, dans cette ville au centre d’un pays où la mémoire de l’histoire est encore éminemment malléable.

Rachel Polonsky est historienne de la littérature russe, et le livre tire son attrait de la capacité de l’auteur à naviguer les rues de Moscou – du moins celles du centre historique – aussi bien que les différentes couches historiques et les personnages qui se sont succédés pour construire l’histoire de l’empire russe puis de l’URSS. A côté des noms bien connus de Dostoievski, de Mandelstam ou encore de Chalamov, toute une galerie d’autres personnages est évoquée pour rendre la densité de l’histoire que raconte Polonsky : Nikolaï Fiodorov, ancien responsable de la bibliothèque du Musée Roumiantsev de Moscou au XIXe siècle et que Polonsky décrit comme le « Socrate russe » et le pionnier des bibliothécaires ; l’espion des années de la révolution Sidney Reilly et sa coterie de danseuses russes ; les chercheurs Sergueï et Nikolaï Vavilov aux destins divergents mais également terribles sous le stalinisme. Il lui suffit de quelques lignes pour brosser leur portrait et y intéresser ses lecteurs.

Petit à petit, elle élargit son cercle géographique : de l’appartement 61 du N°3 de la rue Romanov, et de ce quartier central de Moscou, on passe aux villages des datchas proches de Moscou, puis on s’éloigne avec elle du centre : Novgorod, Rostov sur le Don, Taganrog, Mourmansk, Oulan Oude se succèdent. Avec ces villes, ce sont aussi leurs personnalités littéraires (Babel, Tchekhov …), militaires (Boudionny), ou encore les exilés de l’insurrection des décembristes de 1825, qui apparaissent au fil des pages. Le livre est un peu comme un pot pourri d’histoire littéraire, d’histoire locale, d’histoire politique, d’histoire tout court, et d’impressions de voyage. Même si c’est fascinant, c’est parfois trop, et on risque de perdre le fil de l’histoire ici ou là. C’est surtout vrai pour les premiers chapitres sur Moscou, très riches et évocateurs, mais un peu déstabilisants tant Polonsky s’autorise à suivre le cours de sa pensée. J’ai fini par me demander s’il s’agissait d’un livre sur Moscou, ou sur une maison et ses habitants, ou encore sur Molotov ?

Dans les derniers chapitres, le contexte politique (la mort de Eltsine, le naufrage du sous-marin Koursk, l’emprisonnement de Mikhaïl Khodorkovsky) se fait plus présent que dans le reste du livre. Mon édition anglaise précise que certains passages avaient d’abord été écrit sous forme de « Lettres » pour la revue Times Literary Supplement : ce sont peut-être ceux-là.

Deux éléments donnent quand même au livre une certaine unité. Le premier est la personne de l’auteur, puisque ce sont les lieux où elle vit ou voyage, et sa connaissance fine de l’histoire russe, qui donnent leur matière aux différents chapitres (sa « lanterne magique »). Il ne s’agit cependant pas d’histoire personnelle, et Rachel Polonsky reste à l’arrière-plan, préférant donner à ses personnages le rôle de vedette. Si on voit percer ses goûts ou ses préférences, c’est sous la forme de références un peu appuyées à telle ou telle personne, comme par exemple l’intellectuel, médiéviste et linguiste Dmitri Likhatchov, ou le photographe Evgueni Khaldeï, témoins et acteurs de ce terrible XXe siècle russe.

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Photographie prise par Evgueni Khaldeï pendant la seconde guerre mondiale: Source ici

Le deuxième élément, c’est Molotov et sa bibliothèque. Rachel Polonsky ne se contente pas de voir combien de livres elle contient, ou de dérouler leurs noms et auteurs. Les dédicaces, les annotations, la couleur de l’encre, la qualité du papier (importante pour les livres publiés durant les premières années de la révolution lorsque le papier manquait), le nombre de pages coupées, la présence même dans la bibliothèque de Molotov de livres interdits à la majorité des lecteurs pendant des décennies : pour elle, tout devient un indice, et les livres eux-mêmes deviennent comme des témoins de l’histoire.

Dans sa découverte de la bibliothèque de Molotov, et le voyage à travers la Russie qu’elle nous propose, elle se nourrit aussi des propres lectures, et c’est une belle invitation à ouvrir à notre tour les œuvres de Babel, de Tchekhov, de Pasternak, d’Anna Akhmatova, d’Osip et Nadejda Mandelstam, de Chalamov, de Tchoukovskaïa (dont les romans et les recueils de poèmes et de conversations avec Anna Akhmatova furent interdits de publication dans l’Union soviétique et donc publiés à Paris), de Marina Tsvetaeva et de tant d’autres. C’est aussi une invitation à aller voir, par soi-même ou en photo, les endroits qu’elle décrit… sans non plus les idéaliser : les gardes du corps des nouveaux riches, les dessous politiques de la renaissance de l’église orthodoxe russe, ont aussi toute leur place dans le livre.polonskyfr

En lisant ce livre, j’ai pensé à Emma et à ses désirs frustrés d’escapades littéraires à Moscou, je lui dédie donc cette chronique.

Rachel Polonsky, Molotov’s Magic Lantern. A journey in Russian history. Faber and Faber, 2010. Publié en français chez Denoël : La lanterne magique de Molotov. Voyage à travers l’histoire de la Russie. Traduit de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat. Préface de Danièle Sallenave. 2012.


A propos de l’actualité: la BD et Panaït Istrati

Chaque mercredi, je vous apporte une actualité concernant la littérature d’Europe centrale et orientale.

istrati 2Actes Sud a publié en octobre 2018 la seconde partie d’un portrait au format BD de Panaït Istrati, écrivain né en 1884 en Roumanie, dont la vie fut marquée par la pauvreté, les vagabondages, l’amitié avec Romain Rolland, l’écriture en roumain et français, et plusieurs voyages dans l’URSS des années 1920 dont il revint désenchanté. L’ouvrage, Istrati ! L’écrivain (Nice – Paris – Moscou), réalisé par Golo, raconte ces voyages et ses conséquences pour Istrati, mis au ban par les communistes français. Il fait suite au premier volume, publié en 2017 : Istrati ! Le vagabond (Braïla – Paris – Le Caire).couv_codine_8884_couvsheet

La Boîte à bulles avait publié en mai 2018 Codine, adaptation d’un roman du même nom de Panaït Istrati, une « magnifique fable sociale » relatant la rencontre entre l’enfant Adrien Zograffi et l’ancien bagnard Codine dans un quartier déshérité de Braïla au début du XXe siècle.

Une belle manière de (re)découvrir cet écrivain amoureux de la langue française et qui avait connu une certaine notoriété avant sa mort en 1935 avant de tomber dans l’oubli. Ses œuvres ont été publiées chez Gallimard et Phébus, j’en ai présenté deux ici.


A propos de l’actualité: quelques parutions en janvier

Quelques parutions intéressantes en janvier, et l’occasion pour moi de découvrir deux maisons d’édition que je ne connaissais pas :

Aux éditions Agullo, Le Magicien, de Magdalena Parys (traduit du polonais par Margot Carlier et Caroline Raszka-Dewez), « roman à mi-chemin entre “noir” et roman historique, qui entremêle habilement réalité et fiction » (à paraître le 17 janvier).

Do_Arcueil_lekiosqueAux éditions do, Arcueil, d’Aleksandar Becanovic (traduit du monténégrin par Alain Cappon), « Arcueil est une relecture, envisagée sous plusieurs perspectives (…), de « l’affaire d’Arcueil », qui met l’accent sur les doutes et les ambivalences de tout événement historique ou — comme dans ce cas — médiatique » (à paraître le 22 janvier).

Les éditions des Syrtes rééditent Mères, de Théodora Dimova (traduit du bulgare par Marie Vrinat). « Mères prend racine dans la Bulgarie postcommuniste. Les destins de sept adolescents, élèves dans le même lycée, se croisent dans le chaos qui les entoure et les désarrois familiaux. » (à paraître le 17 janvier).

De quoi repeupler un peu des étagères sûrement dégarnies après les vacances!