EUPL 2019 : Trois romans hongrois et une lauréate, Réka Mán-Várhegyi

Après la présentation hier de la lauréate du Prix de littérature de l’Union européenne (EUPL) pour l’Ukraine, place aujourd’hui à la Hongrie, qui participait pour la quatrième fois à ce prix initié en 2009.

Après Noémi Szécsi en 2009 (pour « Le Communiste Monte-Cristo »), Viktor Horváth en 2012 (pour « Miroir turc ») et Edina Szvoren en 2015 (pour son recueil de nouvelles Nincs, és ne is legyen), c’est à Réka Mán-Várhegyi qu’a été décerné ce prix cette année.

Née en 1979 dans la communauté hongroise près de Târgu Mureş en Roumanie, elle s’est installée en Hongrie après la chute du régime communiste et vit actuellement à Budapest. Travaillant pour une maison d’édition pour enfants depuis plusieurs années, elle publie un premier recueil de textes (« Tristesse dans le quartier Auróra ») en 2013 et reçoit alors le prix JAKkendő de l’association littéraire József Attila Kör auquel s’ajoute l’année dernière un autre prix prestigieux, le Prix Tibor Déry. Elle est également l’auteur de plusieurs livres pour enfants et jeunes adultes. Son roman Mágneshegy (« Colline Magnétique »), publié en 2018 et en partie développé à partir d’une des nouvelles de son recueil de 2013, brosse le portrait de trois jeunes universitaires à Budapest au tournant du millénaire, chacun essayant d’échapper à sa propre réalité.

Les deux autres livres en lice étaient Léleknyavalyák, avagy az öngyilkolás és egyéb elveszejtő szerek természetéről (« Les maladies de l’âme, ou de la nature du suicide et d’autres moyens de destruction ») de Róbert Milbacher, et Luther kutyái (« Les chiens de Luther), de László Szilasi, les trois romans étant parus chez Magvető en 2018.

Endre Szkárosi, président de la Société des Ecrivains Hongrois ainsi que du jury hongrois pour le Prix de Littérature de l’Union européenne (dont faisait également partie la traductrice française Joëlle Dufeuilly), a répondu à mes questions.

***

Qu’est-ce que les trois livres de la présélection nous révèlent de la scène littéraire hongroise contemporaine ?

Sur la base de mon expérience sur le long terme, ils sont les témoins d’une scène littéraire hongroise active et dans laquelle, malgré la pression des courants dominants, l’inspiration est là pour développer des moyens nouveaux et personnels de percevoir et d’interpréter des expériences de la réalité jusqu’ici peu visibles.

Dans le roman de Róbert Milbacher, on trouve un large éventail de références culturelles et historiques, et l’auteur a mis en place une structure assez complexe d’expression et de codes linguistiques. Mais même ce type de structure rend possible pour le lecteur d’avoir une interprétation suffisamment valable de la réalité d’aujourd’hui et de demain.

Avec « Les chiens de Luther », László Szilasi prend un risque sérieux en développant de manière parfois surréaliste une histoire personnelle dramatique autour d’une expérience proche de la mort : les faits et l’expérience nous donnent la possibilité de réfléchir sur le monde et sur la vie à partir d’une perspective vraiment particulière. La composition intellectuelle et linguistique de la structure du roman, les détails et les codes d’expressions le rendent spectaculaire.

Avec le roman primé, ces trois romans nous offrent un panorama essentiel de la narration hongroise contemporaine. J’y ajouterais volontiers deux autres œuvres que nous voulions inclure dans la présélection mais que nous avons dû laisser de côté pour des raisons formelles : le très expérimental Jericho épül (« Jéricho en construction ») d’Imre Bartók et l’intelligent et captivant Akik már nem leszünk sosem (« Ceux que ne nous serons jamais ») de Dénes Krusovszky. Ils donnent une vision d’ensemble enthousiasmante de la scène littéraire hongroise actuelle.

Qu’est-ce qui vous a finalement déterminé à choisir le roman de Réka Mán-Várhegyi ?

Honnêtement, le choix était difficile car nous étions dans une situation où chacun des livres était meilleur que les autres. Mais nous avons été convaincus par l’économie de la structure du roman de Réka Mán-Várhegyi, sa manière d’exprimer une vision dense de ses personnages et de la complexité de leurs relations. Il y a aussi une dualité intéressante dans son roman, car l’histoire est construite et décrite de manière plutôt traditionnelle, mais en même temps elle reflète avec beaucoup de précision certains des problèmes essentiels de notre temps. Par exemple, la position sociale des femmes est abordée non seulement de manière générale, mais du point de vue des relations concrètes et des interdépendances de la réalité d’aujourd’hui, des possibilités de socialisation dans le cadre d’histoires personnelles compliquées, et des paradoxes de rivalité/solidarité entre femmes dans des situations sociales.

D’autres facteurs pratiques de moindre importance nous ont aidés à arriver à notre décision. Le roman de Milbacher serait très difficile à traduire, car il est ancré de manière très profonde dans les codes culturels hongrois, tandis que Szilasi a obtenu son statut d’« écrivain émergeant » seulement au cours du processus de décision grâce au succès rapide et important de son excellent livre auprès du public et des critiques.

Quel type de visibilité le Prix de Littérature de l’Union européenne donne-t-il aux lauréats (hongrois et non-hongrois) dans la sphère littéraire hongroise ?

Il leur donne beaucoup de visibilité, j’en suis convaincu. En Hongrie, il y a un grand appétit pour tout ce qui nous offre des perspectives culturelles en Europe, et j’espère que c’est vrai aussi dans l’autre sens. Le prix donne régulièrement une grande visibilité aux œuvres et aux auteurs que proposent les jurys nationaux au public européen. Cela me réjouirait si l’effet était similaire pour les auteurs qui font partie des présélections. Et j’aimerais faire une modeste proposition : que les responsables du prix réfléchissent à augmenter la période d’éligibilité à trois ans* : ainsi, chaque livre et chaque auteur aurait ses chances de figurer dans la sélection.

* ne sont éligibles actuellement que les livres publiés au cours des 18 mois précédant le prix.

Cette série continue demain. Destination : la Lituanie.


5 commentaires on “EUPL 2019 : Trois romans hongrois et une lauréate, Réka Mán-Várhegyi”

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  4. […] participe au Prix de Littérature de l’Union européenne (EUPL) depuis ses débuts et, comme la Hongrie, la Lituanie, la Roumanie et la Pologne, c’est donc son quatrième lauréat qui a été annoncé […]

  5. […] de cette année, les prix ont été décernés à des écrivaines : Haska Shyyan (Ukraine), Réka Mán-Várhegyi (Hongrie), Daina Opolskaitė (Lituanie), Tatiana Ţîbuleac (Roumanie), Marta Dzido (Pologne), et […]


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