EUPL 2019 : Trois romans lituaniens et une lauréate, Daina Opolskaitė

Je présentais hier et avant-hier les lauréates hongroise et ukrainienne du Prix de littérature de l’Union européenne (EUPL). Comme la Hongrie, la Lituanie participait pour la quatrième fois : après les trois lauréates en 2009 (Laura Sintija Černiauskaitė pour son roman « Respirer dans le marbre »), en 2012 (Giedra Radvilavičiūtė pour son recueil de nouvelles « Ce soir je vais dormir du côté du mur ») et en 2015 (Undinė Radzevičiūtė pour son roman « Poissons et dragons »), c’est à nouveau à une auteure, Daina Opolskaitė, qu’est décerné cette année le prix.

Née en 1979 à Vilkaviškis au sud-ouest de la Lituanie, Daina Opolskaitė a fait des études de philologie et enseigne actuellement dans un lycée de sa ville natale. Auteure d’une trentaine de nouvelles, essais et recensions, Opolskaitė s’est vu décerner le prix de l’Union des Ecrivains de Lituanie en 2000 pour son premier livre (Drožlės), le prix de la Littérature pour Enfants en 2016 (elle est également l’auteur de romans pour adolescents), et son roman Ir vienąkart, Riči a été nommé Livre de l’année en 2017. Son recueil de nouvelles Dienų piramidės a été publié à Vilnius chez Tyto alba en 2019.

Deux autres romans étaient en compétition pour ce prix 2019 en Lituanie : Ši mtmečių melancholija de Mindaugas Jonas Urbonas (Vilnius : Lietuvos rašytojų sąjungos leidykla, 2017) et Stasys Šaltoka : vieneri metai de Gabija Grušaitė (Vilnius : LAPAS, 2017).

La philosophe, musicologue et activiste Daiva Tamošaitytė, présidente du jury lituanien pour le Prix de Littérature de l’Union européenne (auquel prenait également part la traductrice française Marielle Vitureau), a répondu à mes questions.

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Qu’est-ce que les trois livres de la présélection nous révèlent de la scène littéraire lituanienne contemporaine ?

Les trois livres figurant dans la présélection – Stasys Šaltoka. Vieneri metai (« Cold East » dans la version anglaise du titre) de Gabija Grušaitė, Šimtmečių melancholija (« Une mélancolie des siècles ») de Mindaugas Jonas Urbonas et Dienų piramidės (« La pyramide des jours ») de Daina Opolskaitė – sont tous très singuliers et intéressants. Les auteurs ont leur propre style, et ils rentrent dans les critères du prix.

La prose de Grušaitė est, en fait, intellectuelle, elle parle de l’environnement international, de voyages à travers le monde, et elle analyse des problèmes actuels importants, tels que le multiculturalisme, la discrimination, le role des médias, les agressions sexuelles et d’autres. Le personnage principal, Stasys Šaltoka, voyage au loin dans les pays exotiques de l’Asie du Sud-est et revient toujours, en esprit, à son pays natal, se souvenant de ce qui lui est cher même si sa nouvelle vie à New York – avec des gens qui, comme lui, sont à la recherche du sens à donner à leur vie – est trop attrayante pour qu’il revienne en Lituanie. Ce livre est très populaire parmi les jeunes, parce qu’il est le reflet des mouvements libéraux, globalisés envers lesquels il est ouvert et réceptif. Le livre est le reflet d’un des principaux courants dans la littérature lituanienne d’aujourd’hui, qui repose sur un sujet intrigant, utilisant quelque fois des hashtags (#newyorknights, #happybdaytome, par exemple) et des expressions en anglais, et qui aborde différents problèmes du quotidien tels que le sexe, la culture populaire et différents types d’insatisfactions.

En comparaison, le style de Urbonas est très différent : on y trouve de longues phrases fluides, de nombreux éléments féériques et des dimensions parallèles, qui se retrouvent dans la vie de Vilnius. La métaphore de Vilnius comme rêve est déployée avec beaucoup d’imagination, et de nombreux personnages sont des personnages historiques qui ont vécu ou vivent encore dans la capitale de la Lituanie. C’est un roman sur la ville de Vilnius. La scène contemporaine, au cœur de la vieille ville, et quelques-unes des légendes les plus célèbres du passé sont entremêlées avec imagination. Le narrateur, le jeune propriétaire d’un café à la mode, en tissant une histoire complexe pleine de magie et d’esprit, montre les événements fascinants de sa propre vie et de celle de ses clients. Ce livre entre dans la catégorie du genre historique ou pseudo-historique, qui intéresse beaucoup en Lituanie aujourd’hui.

Les nouvelles du recueil de Opolskaitė interrogent de manière très délicate le thème des relations au sein des familles et entre amis proches, ainsi que les questions de trahison et de sentiments de culpabilité vécus sur le long terme. Ces sujets sont développés au moyen d’une langue littéraire délicate et d’un grand raffinement, qui introduit parfois un fil mystique dans les nouvelles. Ces nouvelles plaisent aux gens qui peuvent y reconnaitre des situations de leur quotidien et peuvent y puiser une certaine satisfaction et, quelque fois de manière surprenante, des solutions prenant une fort apparence psychologique. « La pyramide des jours » est un ouvrage qui témoigne d’une forte influence des écrivains du passé et de la vitalité d’un genre classique qui prolonge la tradition des nouvelles dans la littérature lituanienne. Cependant, son mode de pensée et son style font d’Opolskaitė un auteur assez original.

Qu’est-ce qui vous a finalement déterminé à choisir le roman de Daina Opolskaitė ?

Daina Opolskaitė a travaillé sur ce livre pendant environ 18 ans, ce qui en soi est le signe extraordinaire d’une écrivaine très scrupuleuse et élégamment attentive. Deux des nouvelles présentées dans ce livre, « Le bar » et « Viens à moi par la glace fracturée », ont reçu le prix Antanas Vaičiulaitis et Jurgis Kunčinas l’année dernière, ce qui signifie qu’elle est déjà bien reconnue en Lituanie. C’est son deuxième livre de fiction, en plus de nombreux livres pour enfants. Mais ce n’est que maintenant, après avoir reçu le Prix de Littérature de l’Union européenne, que ses nouvelles (par exemple « Wonderful Man »), commencent à être traduites à l’étranger.

Le caractère supérieur de la création de Daina ne peut être remis en cause, et repose sur un usage très maîtrisé, précis et abouti, de sa langue natale. Sa capacité à unifier la langue, le style et la narration donnent lieu à un sentiment de certitude, et pourtant aucune interprétation lisse de ses nouvelles n’est possible. On ne sait jamais comment elles vont se terminer. La narration est faite de plusieurs couches qui regorgent de détails inoubliables, de choses qui ne sont pas simples mais qui ont un rôle spécial, et la nature, les couleurs, les odeurs jouent un rôle important, soit dirigeant, soit accompagnant la transformation de l’âme des personnages. L’atmosphère du texte est souvent magique, mais elle est toujours soutenue par des réalités vives. Avec ses nouvelles, Daina garde ses lecteurs entre ses mains, les encourageant à ne pas aller trop vite et à être attentifs afin d’augmenter leur plaisir de lecture. En ce sens, ses livres se démarquent de la littérature écrite « durant la nuit ». Leur écriture est classique, et donc durable.

Quel type de visibilité le Prix de Littérature de l’Union européenne donne-t-il aux lauréats (lituaniens et non- lituaniens) dans la sphère littéraire lituanienne ?

Le fait d’être reconnu de cette manière est bien sûr très important pour l’avenir d’un auteur émergeant. Il donne la possibilité d’être entendu et lu parmi les pays européens, de participer à des salons du livre prestigieux, et de développer de bons contacts avec les éditeurs et toutes les personnes qui s’intéressent à la bonne littérature. En Lituanie, le prix a son propre poids, et bien sûr le fait de le gagner rend le ou la lauréat.e plus visible et respectable.

Cette série continue demain. Destination : la Roumanie.


4 commentaires on “EUPL 2019 : Trois romans lituaniens et une lauréate, Daina Opolskaitė”

  1. […] EUPL 2019 : Trois romans lituaniens et une lauréate, Daina Opolskaitė → […]

  2. […] annoncés le 22 mai. La Pologne faisait partie de ces pays, tout comme l’Ukraine, la Hongrie, la Lituanie et la Roumanie que j’ai déjà présentées, et la Slovaquie et la Géorgie encore à […]

  3. […] au Prix de Littérature de l’Union européenne (EUPL) depuis ses débuts et, comme la Hongrie, la Lituanie, la Roumanie et la Pologne, c’est donc son quatrième lauréat qui a été annoncé cette année. […]

  4. […] ont été décernés à des écrivaines : Haska Shyyan (Ukraine), Réka Mán-Várhegyi (Hongrie), Daina Opolskaitė (Lituanie), Tatiana Ţîbuleac (Roumanie), Marta Dzido (Pologne), et Ivana Dobrokovová […]


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