Andrea Salajova – En montant plus haut

Par coïncidence, j’ai lu En montant plus haut, portrait de femme dans la Tchécoslovaquie d’après-guerre – juste après avoir terminé L’expulsion de Gerta Schnirch, roman qui lui aussi dresse le portrait d’une femme dans la Tchécoslovaquie d’après-guerre. Mais le sujet est traité de manière très différente par leurs deux auteures, et cela tient certainement en partie du fait que, si le premier a été écrit et publié en République tchèque en premier lieu pour des lecteurs tchèques, le second a été écrit et publié en français pour des lecteurs dont on suppose que l’approche au pays et à la période sont tout à fait différents.

L’expulsion de Gerta Schnirch était construit autour du personnage d’une femme mise au ban de la société tchécoslovaque du fait de ses origines allemandes, mal vues dans la Tchécoslovaquie d’après-guerre. Dans le cas de Jolana Kohútová, l’héroïne d’En montant plus haut, c’est sa participation au mouvement de résistance contre le nazisme qui lui vaut, paradoxalement, d’être suspecte aux yeux des communistes formés à Moscou et désormais à la tête de la Tchécoslovaquie. Dix ans après la fin de la guerre, c’est dans un champ de pommes de terre, où elle est de corvée de ramassage, que nous la rencontrons. Ce n’est pas pour longtemps car, curieusement, Jolana se retrouve chargée d’une mission que lui imposent les dirigeants-constructeurs du socialisme : forcer les derniers irréductibles d’un village de montagne à se soumettre au régime de la collectivisation des terres et du bétail. Pour elle, et pour son compagnon d’infortune, le Tzigane Olšansky, la quatrième de couverture donne le ton : « leur liberté et leur vie sont en jeu ».

J’avoue que le postulat de départ du roman m’a laissée un peu perplexe : tous les indices semblent indiquer que personne – ni Jolana, ni les commissaires politiques qui la surveillent – ne croit vraiment au succès de cette mission. Si l’objectif est de toute manière de se débarrasser d’une femme dont la loyauté envers les « idéaux » et les pratiques communistes peut d’autant moins être mise à l’épreuve qu’elle est pratiquement inexistante dès le départ, lui confier une telle mission m’a paru un peu incongru. Cependant, l’important est que c’est là l’élément déclencheur de ce qui va devenir une sorte de huis-clos à l’échelle d’un village de montagne, avec à la clé un double enjeu : d’une part, la mise au pas du village sur fond de manigances personnelles et politiques, et d’autre part le combat intérieur que mène Jolana. Elle n’a qu’un peu plus de trente ans mais déjà son expérience de la vie a fait d’elle un esprit qui ne laisse pas facilement séduire par les dogmes. Qu’est-ce que la liberté, qu’est-ce que la justice sociale, dans ce nouveau système communiste où la marge de décision individuelle semble bien mince ? Jolana aspire elle aussi à la liberté et à la justice, mais peut-elle accepter de se faire l’instrument du pouvoir communiste face aux villageois soupçonneux au nom de la nouvelle interprétation de ces deux idéaux ?

Les chapitres, courts, sont surtout portés par les actions et les pensées des personnages, et l’arrière-plan – le village, les habitants, les montagnes – y sont juste suffisamment esquissés pour qu’il soit facile de se les imaginer. Ce sont surtout les liens qui se nouent et se transforment entre les personnages qui intéressent l’auteure, presque comme si, finalement, les mêmes questionnements et les mêmes compromissions auraient pu être transposés dans un tout autre contexte. Andrea Salajova ne s’attarde d’ailleurs pas trop sur le contexte historique et idéologique dans lequel se déroule le roman (un contexte qui n’est par ailleurs quasiment jamais abordé dans la littérature française), et c’est tout aussi bien car cela renforce le caractère universel, et moderne, du roman.

Slovaque d’origine mais installée en France depuis plus de deux décennies, Andrea Salajova a publié un premier roman, Eastern, en 2015, et En montant plus haut en 2018. Tous deux ont été écrits directement en français, ce qui fait de l’auteure la première des femmes écrivains d’Europe centrale et orientale à avoir choisi, pour diverses raisons, de ne pas écrire dans leur langue natale. Andrea Salajova parle d’ailleurs de son roman dans un podcast dont j’ai mis le lien ici.


6 commentaires on “Andrea Salajova – En montant plus haut”

  1. […] 18h Passage à l’Est! Andrea Salajova – En montant plus haut […]

  2. […] 2016), La mer encore (Editions d’en bas, 2012) ; Andrea Salajova – Eastern (Gallimard, 2015), En montant plus haut (Gallimard, 2018) ; Elitza Gueorgieva – Les cosmonautes ne font que passer (Editions Verticales, […]

  3. […] En montant plus haut, d’Andrea Salajova (France-Slovaquie, 2018) : huis-clos à l’échelle d’un village de montagne de la Tchécoslovaquie des débuts du communisme, avec pour enjeu la liberté d’une femme et d’un village. […]

  4. Patrice dit :

    Je note avec intérêt ce livre que je découvre grâce à ton blog un peu tardivement. J’ai toujours tendance à aller vers des livres dont l’aspect historique est davantage explicité, mais je comprends le côté universel que tu mentionnes.

    • Je crois que je serais passée tout à fait à côté si quelqu’un ne me l’avait pas mis entre les mains. Tu as bien compris l’essence de mon propos: ce n’est pas le roman à lire pour qui veut seulement comprendre ce que la transition de la Tchécoslovaquie vers le communisme voulait dire pour les habitants des villages. Mais il a tout de même beaucoup de qualités.


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