Sándor Márai – Les confessions d’un bourgeois

Europe centrale, années trente

J’avais déjà lu plusieurs pages des Confessions d’un bourgeois, et puis quelque chose m’a fait revenir au début pour vérifier la date de parution. 1934. Sándor Márai avait 34 ans lorsque parurent ses Confessions, mais ce n’est pas du tout l’impression qu’elles donnent au fil de la lecture. Au contraire, ce texte pourrait aisément être celui d’un homme à la barbe grisonnante évoquant avec nostalgie, du fond de son fauteuil près de la cheminée, le monde de sa lointaine jeunesse. Un homme tout droit tiré des Braises. Aujourd’hui, alors que nous savons le peu de temps entre la parution du livre et l’éclatement d’une seconde guerre mondiale encore plus destructrice que la première, ces Confessions résonnent en effet un peu comme un « au revoir » à un monde disparu, mais on peut se demander si c’était déjà le cas au moment de la parution du livre.

Hormis la jeunesse (relative) de Márai lorsqu’il écrivait ces confessions-mémoires, j’ai aussi été interpellée par le fait que déjà, la trentaine tout juste passée, alors qu’il revenait de plusieurs années passées à l’étranger et semblait vouloir cultiver une réputation de solitaire, il devait bénéficier d’une certaine réputation pour se faire publier et lire par une maison d’édition en Hongrie (la maison Pantheon, dont le directeur puis propriétaire László Dormandi s’installa en France en 1938 et y continua sa carrière d’écrivain jusqu’à son décès en 1967). Dans ces Confessions de nature si fortement autobiographiques, Márai ne parle pourtant que très peu de sa stature d’écrivain (ni en tant que poète, essayiste ou journaliste) socialement reconnu.

Kassa (Košice), le théâtre municipal en 1910 (source: Fortepan)

Toute la première partie est consacrée au portrait qu’il brosse de sa ville, de sa famille, de son école : sous la forme d’un texte à la fluidité toute romanesque, c’est presque une encyclopédie de son milieu, celui de la bourgeoisie d’une ville de province austro-hongroise. Chaque « entrée » – lieu ou membre de la famille – forme comme une introduction à un pan de cette société, et l’on lit ainsi l’architecture et l’organisation d’une maison de rapport telle que celle où il a grandi, le fonctionnement de la banque familiale, celui du café et de ses habitués, les habitudes de lecture de ses parents, la vie des domestiques, les lieux de villégiature, et aussi ce qui le concerne encore plus directement : l’école, la famille.

Parmi celle-ci, tout un essaim de tantes forme une « petite république féminine » plus ou moins vraiment parente mais chargée, l’une de lui inculquer l’écriture et quelques notions de mathématiques, l’autre des leçons de piano, une troisième (une vraie tante) l’emmène se promener pendant les dimanches d’internat à Buda. Célibataires ou veuves, toujours âgées aux yeux du jeune Márai qu’il était quand il les a connues, le Márai de 1934 les voit comme s’il s’agissait d’ancêtres du siècle dernier, mais c’est aussi un regard plein de l’empathie que l’adulte qu’il est ensuite devenu a envers ces femmes dont il devine à quel point leur vie a été bridée par le fait d’être femmes et solitaires.

Ce regard un peu sepia, mais tout de même souvent critique, envers le milieu d’avant-guerre qui a moulé son enfance et son adolescence, s’accompagne aussi d’une franchise de parole qui m’a parue assez inattendue pour l’époque. C’est notamment le cas de la sexualité de Márai et de ses compagnons d’internat, dans un univers qui, à l’adolescence et malgré la présence des nombreuses « tantes », reste exclusivement masculin. On peut parfois se demander ce qu’il se passe réellement lorsque Márai décrit les rivalités qui existent pour l’affection de tel élève ou de tel professeur (souvent membre du clergé).

Derrière l’ensemble de cette évocation de son enfance et de son adolescence, perce un mal-être et un détachement de plus en plus affirmés par rapport à son milieu. Examinant l’enfant, puis l’adolescent, puis l’homme qu’il est devenu, Márai décèle les symptômes d’un exil intérieur qui semble ne l’avoir ensuite jamais quitté. Il lui donne des explications tantôt liées à des traumatismes d’enfance (la naissance de deux jeunes sœurs), tantôt à son rôle de porte-parole d’une société en passe de disparaître sans le savoir encore.

Pourtant, il n’évoque quasiment pas le grand tournant de la guerre, de la chute de l’empire austro-hongrois, et de la révision des frontières de la Hongrie, qui ont marqué la disparition de ce que Zweig, presque dix ans plus tard, nous proposait d’appeler « le monde d’hier ». Tout au plus Márai mentionne-t-il la mort de nombre de ses camarades de lycée sur le front italien de l’Isonzo, et aussi, à la fin des Confessions, l’installation forcée de son père à Miskolc (ville du nord de la Hongrie actuelle, entre Kosice/Kassa et Budapest) suite au transfert de la Haute Hongrie à la nouvelle Tchécoslovaquie. Peut-être est-ce encore trop sensible pour en parler ; peut-être ne souhaitait-il pas parler, dans la Hongrie réactionnaire de l’amiral Horthy, des positions qu’il aurait prises en faveur de la république communiste de Béla Kun ; peut-être tout simplement préférait-il garder cette période de sa vie pour un autre livre (on retrouve par exemple cette période dans son roman Les révoltés).

Une étrange aventure m’attendait à Berlin, celle de la jeunesse.

Si le premier tome, qui s’achève avec l’annonce de l’assassinat de Franz Ferdinand par une belle journée d’été, est la description de la vie bourgeoise de cette ville de province, le deuxième tome est celui du mouvement et de la découverte d’autres horizons. Dans ses premières pages, Márai et sa jeune femme Lola traversent la nouvelle frontière dévastée séparant l’Allemagne de la France. Márai, âgé d’à peine vingt ans, vit à Berlin, Leipzig, Weimar – une Allemagne en pleine tourmente – et c’est là qu’il débute dans le journalisme, métier qui consistait pour lui « à courir le monde en « observant » la « vie », cette chose vague et confuse, tissée d’informations brèves qu’il convenait de restituer », de préférence dans l’urgence tant la vie tout entière constituait pour lui à cette époque un matériau constamment passionnant. Très rapidement, il envoie à une revue allemande ses impressions d’étranger sur la ville de Leipzig : la revue accepte de publier ce premier texte en allemand, ce qui remplit Márai d’une grande fierté. J’ai été assez amusée par la description qu’il fait ensuite de lui-même, lorsqu’il abandonne plus ou moins ses études et se met « à parcourir l’Allemagne comme un correspondant de presse chargé d’enquêter sur une énigme compliquée et, en fin de compte, insoluble » :

Vêtu d’un costume à col de velours et d’un pardessus léger, sans couvre-chef même en plein hiver, je n’emportais dans mes valises que la Bible, le cactus, le crucifix en ivoire et le petit fétiche africain. Jamais reporter n’avait voyagé avec moins de bagages ; il faut dire que ma « mission », si elle portait tous les possibles, était aussi vague qu’imprécise.

Puis à Paris, ainsi qu’en Italie (« Florence était nid du fascisme naissant »), il continue sa découverte de la vie de bohême dans laquelle il trouve peu à peu ses marques avant de s’en arracher, puis de revenir et de s’y installer mieux encore. C’est surtout vrai pour Paris, qui lui vaut des pages fascinantes sur le Paris des parisiens et celui des étrangers, et sur la fascination réciproque entre Parisiens et étrangers (c’est une période de sa vie qu’il retrace également dans Les étrangers, paru trois ans auparavant dans la même maison d’édition Pantheon).

Montparnasse, comme plus tard, le Quartier latin, évoquait un port du Sud ou du Levant. Dans les rues, les rixes étaient fréquentes ; Noirs, Malais, Anglais, Grecs, Suédois ou Hongrois noyaient leur chagrin et leur ignorance dans des discussions qui se poursuivaient jusqu’à l’aube et se terminaient souvent à coups de couteau ou de revolver. Polonais et Italiens se montraient, eux, particulièrement turbulents dans leurs débats. Bras croisés, le gardien de la paix parisien assistait à ces bagarres en affichant une indifférence méprisante. Le dimanche après-midi, des dizaines de petits-bourgeois en quête d’exotisme accouraient à Montparnasse, comme, autrefois, des Français à l’esprit aventureux s’étaient rendus en Orient.

Paris vu des airs, 1930 (source: Fortepan)

Mais Paris est aussi un point de départ pour des escapades, à Londres, en Bretagne, à Damas aussi et là je regrette qu’il en parle si brièvement : Damas vu par un Hongrois des années 1920 aurait sûrement valu quelques pages ! Après Paris, c’est l’Italie, et ce Márai temporairement séparé de sa femme m’a inévitablement fait penser à un autre Hongrois fourvoyé en Italie, le Mihály de Le Voyageur et le clair de lune d’Antal Szerb (avec la différence que, dans les Confessions, Lola repart en Hongrie, et en revient quelques semaines plus tard, « munie d’un énorme salami et de mille lires, qui devaient constituer toute [leur] fortune »).

Mais l’appel de la Hongrie devient finalement trop fort et, après dix ans de tribulations, il revient s’installer à Buda et s’y insérer dans la vie littéraire – en commençant par se choisir un café parmi l’un de ces « aquariums littéraires où les écrivains, tels les objets d’une exposition, prenaient la poussière derrière des baies vitrées ». Si l’écriture d’articles reste son labeur quotidien, il décrit ce travail avec des phrases où la gravité prend le pas sur l’enthousiasme de ses débuts, et où le journaliste doit de plus en plus laisser la place à l’écrivain. Journaliste et écrivain, décidé à rester à Buda sans pour autant que l’attraction de l’étranger l’abandonne, c’est entre ces tensions qu’il se forge sa posture littéraire.

A mes yeux, c’est l’œuvre qui nous « trouve », et non l’inverse – et le mieux que nous puissions faire, c’est de ne pas nous soustraire à son appel.

Car la grande question, celle qui préoccupe le plus Márai dans cette seconde partie, c’est bien son cheminement vers l’écriture, sa réflexion sur le fait d’écrire et sur le rapport à la vie qu’elle l’oblige à définir.

Texte savoureux, si intéressant par son contenu et en même temps si traversé d’observations amusées ou ironiques, j’ai trouvé dans Les confessions d’un bourgeois un Márai beaucoup franc et insouciant que celui que je connaissais des Mémoires de Hongrie (période évidemment beaucoup plus sombre de sa vie et qui sera retracée également dans son Journal, 1943-1948, à paraître chez Albin Michel en septembre).

Lola attribuait la longévité des Français à leur habitude de consommer beaucoup de salades et de se baigner modérément, mais je tenais à vivre à la hongroise.

Sándor Márai, Les confessions d’un bourgeois (Egy polgár vállomásai, 1934). Traduit du hongrois par Georges Kassai et Zéno Bianu. Albin Michel, 1993.

Avec cette chronique, je contribue à l’initiative de Madame lit pour mettre à l’honneur un classique au mois d’août.


8 commentaires on “Sándor Márai – Les confessions d’un bourgeois”

  1. Madame lit dit :

    J’adore ta chronique. J’ai lu l’an dernier « Premier amour» de cet écrivain pour mon mois sur la Hongrie (voir le lien de mon bilan) https://madamelit.ca/2018/03/31/madame-lit-son-bilan-de-mars-pour-le-defi-litteraire/. J’ai aimé la finesse psychologique de ses personnages et son sens de l’observation. C’est profond… j’ai hâte de le relire.

  2. Emma dit :

    Très intéressant.

    J’ai trouvé ce livre un peu frustrant. J’aurais voulu plus de témoignages politiques, plus d’info sur ses sentiments face aux bouleversements de son monde et il reste vague, lointain.
    Je n’ai pas trop aimé l’homme que j’ai vu se dessiner derrière ses mots.

    PS : ce dernier dessin ne vient-il pas du musée « Maison de Jokai Mor » au bord du lac Balaton?

    • C’est vrai qu’on aimerait en savoir plus, sur le monde qui l’entoure et sur sa vie personnelle, et que ça rend le livre et l’auteur plus difficiles à cerner. Mais d’une part j’ai l’impression qu’il garde certaines choses pour ses romans, et d’autre part j’imagine qu’il écrivait pour un public des années 1930, pas pour nous avec toutes les questions que nous avons par rapport au XXe siècle.
      Je n’ai pas du tout été interpellée comme toi par l’utilisation des guillemets dans la traduction, j’y ferai plus attention mais il faudrait aussi voir du côté de la version originale.
      Pour le dessin, c’est tout à fait possible, je n’ai pas encore visité ce musée!

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