François Fejtö – Voyage sentimental

Europe centrale, années trente

Je subissais l’influence stylistique d’Alexandre Márai, romancier et journaliste en vogue qui, lui, se réclamait de Gide et Thomas Mann. Mais mon livre était naïf, juvénile et gai. Le Voyage sentimental – c’était son titre – fut publié avec de très jolies décorations d’Olga Székely Kovács, épouse de Dormándi, pour la Journée du Livre de 1935. Il eut du succès.

Lorsqu’il publiait ce Voyage sentimental en 1935, François – alors plutôt connu sous son prénom Ferenc – Fejtö avait juste un peu plus de 25 ans et cherchait à se faire sa place au soleil dans le fourmillant milieu intellectuel de la Hongrie de l’entre-deux-guerres. C’est grâce à sa publication (dans la très célèbre revue Nyugat alors dirigée par Mihály Babits) d’un Journal de voyage inspiré de son récent voyage yougoslave, que Fejtö avait fait la connaissance de Dormándi, le même László Dormándi qui, en tant que directeur des Editions Pantheon, avait récemment publié en Hongrie Les confessions d’un bourgeois de cet « Alexandre Márai » dont Fejtö subissait l’influence stylistique et qui était alors comme aujourd’hui plutôt connu sous son prénom Sándor.

Mais c’est en tant que commentateur reconnu du XXe siècle européen que, cinquante ans après la publication de ce Voyage sentimental, Fejtö avait publié, en France où il vivait depuis 1938, ses Mémoires. De Budapest à Paris (Calmann-Lévy, 1986) dans lesquels il décrit la genèse de son Voyage sentimental, et d’où est tirée la citation en exergue.

Si le nom de François Fejtö est connu en France, c’est beaucoup grâce à des ouvrages tels que son Requiem pour un empire défunt (1988, dernière édition en 2014), son Histoire des démocraties populaires (1952-1969) ou son La fin des démocraties populaires (1992), dans lesquels il a décrypté pour ses lecteurs français l’histoire et l’actualité du communisme et de l’Europe centrale et soviétique, après s’être d’abord essayé à la biographie littéraire (Henri Heine, 1946) et historique (Joseph II, 1953, réédité en 2016).

Voyage sentimental, édition Pantheon

Décédé en France en 2008, il était né près d’un siècle plus tôt, le 31 août 1909, à Nagykanizsa, une petite ville aujourd’hui au sud de la Hongrie mais qui était au moment de sa naissance bien ancrée dans l’espace de l’empire austro-hongrois. L’histoire de la famille Fejtö qui apparait au fil des pages du Voyage sentimental était donc aussi l’histoire d’une famille bien représentative de l’empire austro-hongrois : originaire pour partie de Prague et pour partie de Zagreb, ses différentes branches s’étaient installées dans un espace allant de la Transylvanie à la côte Adriatique. La ville de Nagykanizsa, ville prospère au moment où y naissait Ferenc Fischl (qui prendrait plus tard le nom de Ferenc – puis de François – Fejtö), était alors l’un des points centraux de cette géographie familiale de l’Autriche-Hongrie.

Mais la Première Guerre mondiale et le morcellement de l’empire « défunt » avaient donné lieu à l’érection de nouvelles frontières ; Nagykanizsa, coupée de ses liens avec le sud, s’était repliée sur elle-même et connaissait une période de déclin alors même que François Fejtö commençait à prendre son envol.

Ce fut d’abord un envol intellectuel : dans la ville universitaire de Pécs d’abord, puis à Budapest où ce fils d’une famille bourgeoise connu aussi un envol politique en faisant la découverte du communisme. Il y adhéra quelques temps malgré la clandestinité forcée de ce mouvement dans la Hongrie conservatrice de Horthy, après l’interlude raté du gouvernement communiste de Béla Kun en 1919. Mais ce fut un envol de courte durée : lorsqu’il prend place, au début du Voyage sentimental, dans le train qui l’emmène de Budapest à Zagreb à la fin du mois de juin 1934, beaucoup de choses ont changé pour Ferenc Fejtö : emprisonné plusieurs mois pour avoir pris part à un groupe d’études marxistes, exclu de l’université, ce jeune homme à l’avenir plus aussi prometteur est désormais sans le sou et sans grandes perspectives, et qui plus est fraîchement marié et en grand besoin de prendre l’air.

Voyage sentimental, édition Kossuth, 2008

Par chance, la famille de sa mère vit juste de l’autre côté de la frontière, à Zagreb, et quel meilleur endroit que la Croatie (c’est-à-dire à l’époque le Royaume de Yougoslavie) pour se changer les idées le temps d’un été ? Ferenc Fejtö n’a donc pas encore 25 ans, mais ses deux mois de voyage, qui l’emmènent à Zagreb puis sur la côte d’Istrie et de Dalmatie jusqu’aux Bouches de Kotor, sont déjà pour lui l’occasion d’un premier retour sur l’histoire de sa famille, et à travers elle un portrait presque à la loupe de la société de l’Autriche-Hongrie. Comme ses premiers lecteurs en 1935, nous n’avons en fait rien besoin de savoir sur Ferenc Fejtö pour apprécier ce Voyage sentimental qui se laisse si facilement lire. Sentimental, il l’est dans le sens où il s’agit pour Fejtö de renouer avec la famille de sa mère, une mère qu’il a perdue à cinq ans, et une famille qui a beaucoup changé au cours des huit années écoulées depuis son dernier voyage de l’autre côté de la frontière. Sa demi-sœur Náda, ses tantes Jenny et Rosa, le fantasque et nationaliste oncle Otto : non seulement sa famille est attachante ou excentrique ou les deux, il se rappelle auprès d’elle de nombreux souvenirs de son enfance et – dans des pages empreintes de nostalgie – tente de reconstruire un portrait de sa mère qu’il a si peu connue.

Voyage et souvenirs, passé et présent, se succèdent au fil des pages organisées comme un journal de voyage : le 5 juillet, il déjeune avec « Erika Drousovitch, alias Kiki, prima donna des opéras et opérettes donnés au théâtre local », « exquise comédienne » dont les déboires professionnels et sentimentaux lui inspirent l’envie d’écrire « le roman d’Erika ». Le 6, visite à l’hospice Dom Svartzov, où réside « Tante Jenny, la terreur de la famille » et face à cette vieille dame sénile, le voilà de nouveau dans la peau de l’adolescent de quinze ans portant une chemise de marin et salissant le tapis de miettes des petits gâteaux que lui servait la tante Jenny lors de ses visites. Et le 8, il endosse le rôle de journaliste-détective, s’intéressant tant à la réalité de la nouvelle vie politique et économique croate (« à Zagreb (…) chacun fait de la politique comme il respire ») qu’à la vie littéraire croate dont il s’avoue totalement ignorant.

Je consulte ma montre : je ne vous retiendrai pas longtemps, dis-je à mon partenaire. Dites-moi cependant quel est votre plus grand romancier ? Je note un nom difficile à orthographier : Miroslav Krleža. Et le nom de votre meilleur auteur dramatique ? Mon interlocuteur hésite quelque peu, avant de répondre : Miroslav Krleža. Et votre meilleur essayiste ? Votre plus grand poète ? Encore et toujours Miroslav Krleža ?

– A bien y réfléchir, oui, hélas ! répond-il avec un soupir mélancolique.

C’est, aussi, un voyage dans une géographie qui fait se superposer les anciennes frontières de l’Autriche-Hongrie et celles plus récentes de la Yougoslavie. Passée l’angoisse du passage de la frontière (la ligne suit le même parcours, et traverse le même point de passage à Gyékényes aujourd’hui), Fejtö entre dans un espace qui semble tout de suite plus ensoleillé. C’est d’abord Zagreb, ses places et ses marchés, qu’il redécouvre en touriste, puis son voyage dépasse le cadre purement familial et ne peut que nous donner envie de s’inspirer de son itinéraire. Un trajet en train l’amène à Sušak, où il se rend au bord du Fiumara, « Rječina pour les Croates » : c’est la frontière avec l’Italie, et de l’autre côté se trouve Fiume (aujourd’hui Rijeka en Croatie), sa Via Gisella et son Giardino del Popolo où se promenait sa mère mais auquel il ne peut accéder faute d’avoir le visa nécessaire. Puis il part pour Split (en bateau s’il vous plaît), et de là à Dubrovnik, où il « découvre pour la première fois la magie du Midi, de la Méditerranée », où il se « gave des couleurs et des odeurs du monde », mais où il dort et mange mal.

Petar Dobrović, Autoportrait, 1932

A Mlini, au sud de Dubrovnik, il rencontre le peintre Petar Dobrović, ami de l’écrivain Miroslav Krleža dont Fejtö avait fait la connaissance à Zagreb. La rencontre avec Krleža ne s’était pas bien passée, il n’en sera heureusement pas de même avec Dobrović à qui il rend visite chez lui, dans « un moulin fort pittoresque dont la cour, traversée par un mince filet d’eau, retombant en cascades, est entourée d’oliviers, de cyprès, de lauriers-roses et d’agaves à l’aspect grotesque ». Et, surprise, « c’est dans un hongrois impeccable que Dobrović me conte sa curieuse histoire » car, né à Pécs dans un famille mixte serbe, croate et allemande, il a fait ses études à Budapest (et à Paris) avant de s’engager dans le gouvernement communiste de Béla Kun, ce qui lui vaut ensuite d’être condamné à mort en Hongrie (mais il est sauvé par le gouvernement yougoslave).

On dit qu’il est le plus grand peintre yougoslave vivant, qu’à Paris on apprécie ses portraits souvent satiriques et ses paysages tourmentés.

Mlini, vue du sud

Puis c’est au tour de Kotor, où il débarque en compagnie d’une vingtaine d’étudiantes viennoises chaperonnées par une Frau Schulz peu amène, et Cetinje, alors capitale du Monténégro, qu’il atteint dans un autocar bondé conduit par un chauffeur à la bravoure acrobatique. La fin du voyage approche, les ressources de notre voyageur impécunieux touchent à leur fin, et surtout il commence à penser à la vie qu’il a quittée en Hongrie, et qu’il va lui falloir re-imaginer à son retour.

Voyage sentimental, édition Magvető, 1989

Cette vie, ses Mémoires que j’ai cités plus haut et que je vais citer à nouveau, en donnent un tout petit aperçu : « Mes vacances yougoslaves me portèrent chance », le Journal de Voyage qui deviendra Voyage sentimental lui fournissant un tremplin pour entrer dans le monde du journalisme et de la littérature. Un monde qu’il devra quitter juste trois ans plus tard, alors qu’il risque à nouveau en Hongrie un emprisonnement pour des raisons politiques. Cette fois, il quitte le pays pour de bon et s’installe en France. Hormis quelques visites en Hongrie en 1946-1947, il ne remettra pas les pieds dans son pays jusqu’en 1989, et c’est la même année, avec une nouvelle édition de son Voyage sentimental, cette fois dans la grande maison d’édition Magvető (qui publie aussi Imre Kertész), qu’il se fait à nouveau connaître auprès du public hongrois.

François Fejtö, Voyage sentimental (Érzelmes utazás, 1935). Edition revue et complétée par l’auteur en vue de la publication en France. Traduit du hongrois par Georges Kassaï, Gilles Bellamy et Marie-Louise Tardres-Kassaï. Editions des Syrtes, 2001.

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2 commentaires on “François Fejtö – Voyage sentimental”

  1. Emma dit :

    Mais pourquoi traduire les prénoms? Je ne comprendrais jamais cette habitude.

    • J’ai l’impression que c’était la manière de faire autrefois, mais ça me donne toujours l’impression d’être un peu trompée sur la marchandise. Sauf si c’est un jeu de mots, ce qui n’est pas le cas ici.


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