Miroslav Krleža – Le retour de Philippe Latinovicz

Europe centrale, années trente

De retour dans sa ville natale après de nombreuses années d’absence, un homme se retrouve à nouveau confronté aux questionnements qui le taraudent depuis l’enfance : qui est-il ? d’où vient-il ? où va-t-il ?

Le cadre de ce roman, écrit en croate et publié en 1932, est celui d’une petite ville de Pannonie au nord de la Croatie, et son personnage un peintre talentueux d’une quarantaine d’années, probablement inspiré de la vie de son auteur, l’écrivain Miroslav Krleža (1893-1981).

Miroslav Krleža est le pont qui nous mène, après le Voyage sentimental de François Fejtö, à la dernière partie de cette série sur l’Europe centrale littéraire des années trente. J’ai déjà un peu évoqué la rencontre en 1934 entre Fejtö, alors journaliste-écrivain en herbe de 25 ans, et son aîné à la réputation bien assise en Yougoslavie, que Fejtö décrit dans son Voyage sentimental et dans ses Mémoires. Il découvrit alors en Krleža un écrivain qui parlait hongrois, ayant été élève de l’école militaire de Pécs (sud de la Hongrie) puis de l’académie militaire Ludovika de Budapest. Krleža écrirait plus tard avoir égaré son exemplaire du Voyage sentimental mais, comme il le notait dans son Journal, il se souvenait bien de la visite du jeune Hongrois qu’il pensait être le premier à s’intéresser, sur la rive nord de la Drave, aux travaux de Krleža (un autre écrivain hongrois, László Németh, avait en fait déjà écrit sur Krleža et sa pièce de théâtre Messieurs les Glembay).

Mais peut-être un autre lien avait-il aussi, plus tard, existé entre ces deux hommes, par le biais d’une troisième personne, Clara Malraux. Celle-ci est en effet l’auteure, avec Mila Djordjevic, de la traduction française du roman, parue en 1957 aux éditions Calmann-Lévy (qui l’a réédité en 1988 et 1994). A la fin des années 1940, alors que la Yougoslavie de Tito avait rompu avec l’URSS, Clara Malraux (alors déjà depuis longtemps séparée d’André) avait pris fait et cause pour le régime titiste et avait visité le pays a deux reprises, en 1948 et 1949. Quelques années plus tard, elle s’était essayée a la traduction, et le premier résultat publié semble avoir été Le retour de Philippe Latinovicz (quelques années plus tard sortait aussi sa traduction d’Une chambre à soi, de Virginia Woolf).

Je n’en ai pas la preuve, mais je ne serais pas étonnée que Fejtö ait eu un rôle à jouer dans ce choix de traduire Krleza, car non seulement Fejtö gardait des liens étroits avec la Yougoslavie, il était aussi proche de Clara Malraux qui lui avait fourni un refuge dans une maison de campagne près de Cahors pendant la guerre, et avec laquelle il allait plus tard acheter une maison de vacances dans un village proche de Paris.

Tout cela nous éloigne beaucoup du monde de ce Philippe Latinovicz, héros du roman de 1932, roman aux tonalités sombres mais sur lequel le poids de la guerre, de l’Holocauste et du communisme, qui allaient marquer la littérature plus tardive, ne se fait pas encore ressentir. S’il est un environnement qui donne son empreinte à l’atmosphère du livre, c’est bien celui de l’Autriche-Hongrie et de ses derniers feux. A son retour au pays, après près de 25 ans passés dans les grandes villes de l’ouest de l’Europe, Philippe Latinovicz retrouve ainsi une société qui, contrairement à lui, a stagné dans le souvenir des anciens repères sociaux et géographiques. Autour de lui, ou plutôt autour de sa mère, l’énigmatique Regina, s’est organisé un petit cercle social dont les noms et les titres fleurent bon l’empire multi-ethnique : au premier rang d’entre eux se trouve le vieux Liepach, admirateur de Regina, qui se berce des souvenirs du temps où il était Son Excellence Dr. Liepach de Kostanjevec, Haut-Commissaire du District et personnage important de l’entourage du comte Uexhell-Cranensteeg. Si sa sœur, Mme von Rekettye de Retyezát, veuve du Conseiller du Gouverneur, vieille dame n’ayant pas quitté le style des années 1890, est encore une adepte des corsets en os de baleine, le Dr. Liepach, lui, garde encore précieusement l’invitation au banquet organisé en octobre 1895 à l’occasion de la visite de Sa Majesté le Roi et Empereur, et qui avait rassemblé tout ce que la société locale avait de mieux.

Son Excellence le Commissaire du District, Dr. Liepach de Kostanjevec, avait vécu ses moments les plus heureux dans le glamour de l’Empire d’Autriche, et il avait passé le reste de ses jours à rêver de cette époque distante, cette « époque inoubliable qui, en toute probabilité, ne reviendrait jamais. » *

On sent chez Krleža une pointe de dérision lorsqu’il décrit ce monde fardé, pétri d’hypocrisie derrière ses bonnes manières. Pourtant, c’est plutôt l’irritation que la dérision qui perce dans le personnage de Philippe Latinovicz : la distance, et le changement d’époque (Krleža reste délibérément vague quant à la période mais on ne peut que supposer qu’il s’agit des années 1930), conduisent inévitablement à la confrontation entre Philippe et cette génération plus âgée avec laquelle il n’a pas grand-chose en commun.

Autour de Philippe, personnage qui nous apparait comme totalement solitaire malgré son succès artistique, s’est créé un autre cercle qui ne fait que renforcer cette impression de fossé : Bobočka, sorte de femme fatale, et son amant l’ancien fonctionnaire distingué Vladimir Baločanski/Ballocsanszky (les deux orthographes utilisées simultanément dans le roman illustrent aussi la fluidité des identités et la porosité des frontières linguistiques) se sont affranchis du carcan des mœurs sociales, sans pour autant indiquer une voie qui pourrait mener Philippe vers la vie plus apaisée qu’il espérait retrouver.

Et ici, au premier plan, juste devant ce verre gris et trouble, se trouvait un homme dont le regard était tourné vers le café réfléchi par le miroir : un homme pâle, en manque de sommeil, fatigué, grisonnant, les yeux lourdement cerclés de noir et une cigarette allumée entre les lèvres, nerveux, éreinté, traversé de frissons, buvant un verre de lait tiède et s’interrogeant sur l’identité de son « ego ». Cet homme doutait de l’identité de son « ego ». Cet homme doutait de l’identité de sa propre existence, et il était arrivé ce matin, et n’était pas revenu dans ce café depuis onze ans.*

Hormis la question de l’art et du lien entre art et artiste, celle de ce qui fait un individu est l’un des fils conducteurs du livre. C’est surtout le cas au cours des premiers chapitres alors que Philippe, tout juste arrivé en ville après toutes ces années d’absence, tente de réajuster son identité actuelle au manteau de souvenirs qui l’attendent dans les cafés, les rues et les bâtiments qu’il avait fréquentés dans son adolescence et qui, eux, semblent n’avoir pas du tout changé.

La mémoire et la nostalgie sont alors très présents, et m’ont inéluctablement fait penser aux héros du hongrois Gyula Krúdy, notamment à celui de N.N., écrit une dizaine d’années avant Le retour de Philippe Latinovicz et dans lequel un homme incertain quant à ses origines revient dans sa région d’origine après de longues années d’absence (la connexion entre Krúdy et Krleza a certainement été facilitée dans mon esprit par le fait que certaines œuvres de Krúdy portées au cinéma l’ont été avec comme acteur principal un certain Zoltán Latinovits).

Dans leur présentation du court récit Enterrement à Thérésienbourg de Krleža, traduit en français et publié chez elles en 1994, les Editions Ombres citent d’ailleurs Krúdy comme l’un des auteurs auxquels Krleža peut être comparés, aux côtés également de Kafka, de Musil et de Canetti.

Miroslav Krleža est assez facilement accessible en français, car hormis ces deux traductions plus anciennes de Le retour de Philippe Latinovicz et d’Enterrement à Thérésienbourg et d’autres publications des années 1970, trois de ses œuvres ont été publiées récemment en français : les pièces de théâtre Messieurs les Glembay et Golgotha (2017 et 2018, aux éditions Prozor), et son roman Banquet en Blithuanie (2019, aux éditions Inculte).

Statue de Miroslav Krleža à Zagreb. Merci à Galja Pavić.

Roman d’un homme et d’un pays confrontés à un tournant dans leurs vies respectives, Le retour de Philippe Latinovicz témoigne aussi d’une entreprise artistique propre à Miroslav Krleža : son style, hésitant toujours à s’attacher à un point de vue narratif précis, donne au lecteur, comme à son héros, l’impression d’être en prise avec une réalité dont les bords sont estompés et presque insaisissables.

Miroslav Krleža est considéré comme le plus important écrivain croate de Yougoslavie. Né à Zagreb en 1893, décédé à Zagreb en 1981, il était quasiment le contemporain de celui qui est considéré comme le plus important écrivain de Yougoslavie d’origine bosnienne, Ivo Andrić.

* N’ayant pas la traduction française sous la main, j’ai lu le roman dans sa traduction anglaise (qui ne m’a pas tout à fait convaincue) ; les traductions sont de moi et ne prétendent pas être parfaites.

Publicités

2 commentaires on “Miroslav Krleža – Le retour de Philippe Latinovicz”

  1. Goran dit :

    Voilà un livre que je souhaite lire depuis quelques années, mais pour l’instant j’attends et espère une réédition.


Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s