Melinda Nadj Abonji – Tauben fliegen auf / Pigeon, vole

Dans une petite ville suisse, un couple venu d’ailleurs reprend un café-restaurant qu’ils tiennent avec leurs deux filles. Leur vie est réglée par le travail et l’espoir que celui-ci mènera vers une vie meilleure, sinon pour les parents, du moins pour leurs filles. Mais la guerre éclate dans leur pays d’origine qui se fissure sur des lignes ethniques, menaçant la vie de leurs proches restés là-bas. En Suisse, les parents gardent profil bas, espérant que leur propre statut ne sera pas remis en cause par une société qui risque de perdre patience face à l’afflux des réfugiés.

Ce couple, ce sont les Kocsis, et c’est par la voix de leur fille Ildikó que nous est contée l’histoire de cette famille hongroise de Voïvodine.

***

Comme Ildikó Kocsis, l’auteure Melinda Nadj Abonji est née au nord de la Yougoslavie, une région qui avait été hongroise et fait dorénavant partie de la Serbie (c’est la même Voïvodine qui donne son cadre aux romans de langue hongroise de Nándor Gion (comme Le Soldat à la fleur) et de Dezső Kosztolányi (Alouette), ainsi qu’à ceux du serbe Alexandre Tišma). Comme Ildikó Kocsis, Melinda Nadj Abonji a suivi ses parents lorsqu’ils se sont installés en Suisse au début des années 1970, et c’est en allemand qu’elle écrit : d’abord Im Schaufenster im Frühling en 2004, puis Tauben fliegen auf en 2010 (traduit en français en 2012 sous le titre Pigeon, vole), roman qui lui vaut d’obtenir le Deutscher Buchpreis et le Prix suisse du livre la même année.

Ces éléments biographiques font de Melinda Nadj Abonji un cas un peu particulier pour ma série sur les femmes écrivains d’Europe centrale et orientale, avec un rapport plus complexe à la langue d’écriture lié à l’exil et à l’insertion dans une autre culture. Lire et présenter ce roman me permet aussi de participer à Les Feuilles allemandes, l’excellente initiative proposée par Patrice et Eva pour mettre la littérature de langue allemande sous les projecteurs, ainsi qu’à Voisins Voisines, d’À propos de livres, qui encourage ses participants à partager leurs lectures du monde.

***

Nées en Voïvodine, Ildikó et sa petite sœur Nomi ont été élevées par leur grand-mère dans la maison familiale au village, jusqu’à ce que leurs parents se sentent assez sûrs en Suisse pour pouvoir y faire venir leurs filles. Les deux filles grandissent ainsi, à cheval entre leur souvenir enfantin de leur pays d’origine, et ce nouveau pays où elles finiront par être mieux intégrées que leurs parents, sans pour autant perdre leur étiquette d’étrangères : « ni poisson ni oiseau, » comme le dit leur amie Aranka, « ou justement les deux, » comme dit Nomi.

La langue du roman souligne aussi cette fluidité de l’identité des deux sœurs : avec ses longues phrases découpées par la ponctuation en petites clauses rapides (en tout cas dans la version allemande), Ildikó laisse voguer ses pensées d’une couche de souvenirs à une autre, d’une association d’idées à une autre. Plus que la structure lâche en chapitres, c’est ce rythme qui guide le roman et qui fait gagner en épaisseur et en complexité l’univers d’Ildikó.

C’est l’histoire d’une enfance qui s’en dégage : une enfance vouée (comme toutes les autres) à disparaître, mais à laquelle la distance géographique, mentale et linguistique entre ses deux mondes, et le besoin constant de séparer le monde privé hongrois du monde public de leur clientèle suisse, donnent une tonalité toute spéciale.

Puis deux choses arrivent. D’abord, il y a la guerre qui éclate et fait venir le nom de Milošević sur toutes les lèvres : la guerre, qui mène à l’enrôlement forcé des hommes de la famille restés au pays, et qui jette aussi une lumière plus crue sur la précarité de la situation d’Ildikó et de sa famille malgré leurs certificats de naturalisation.

Wir können es uns nicht leisten, im Geschäft über Politik zu reden, sagt Mutter, vor allem jetzt nicht, wo die Lage immer angespannter ist – wisst ihr was, wir müssen den Leuten zeigen, wir sind Individien, und irgendwann werden sie uns nicht mehr bemerken, dann sind wir Luft für sie, das ist am besten, und wenn euch irgendjemand nach eurer Meinung fragt, wir haben keine Meinung –)

Nous ne pouvons pas nous permettre de parler politique au travail, dit Maman, surtout pas maintenant que la situation est de plus en plus tendue – vous savez quoi, nous devons montrer aux gens que nous sommes des individus, et un jour ils ne nous remarqueront plus, nous serons comme de l’air pour eux, c’est mieux ainsi, et si quelqu’un vous demande votre opinion, nous n’avons pas d’opinion –) (ma traduction)

Et puis il y a aussi le fait qu’Ildikó grandit, qu’elle veut prendre son envol, se façonner sa propre identité en choisissant ce qu’elle gardera de l’histoire familiale et de son histoire suisse. J’ai regretté que la partie finale, où Ildikó quitte le cocon familial, se termine en si peu de pages. Mais d’autres parties du roman illustrent aussi très bien le tiraillement auquel Ildikó est confrontée, comme par exemple ces pages où, de service au café, elle doit se frayer son chemin entre le désespoir de la cuisinière bosniaque Dragana (qui se heurte à l’impossibilité de faire sortir son jeune fils de Sarajevo assiégée) et les exhortations de sa mère à ne faire aucun commentaire qui pourrait attirer sur eux l’attention des habitants de la ville, qui commencent à se raidir face à l’arrivée de réfugiés.

Hormis quelques passages ou personnages (comme Dalibor, le réfugié de Dubrovnik) qui m’ont paru plus faibles, ce roman m’a beaucoup plu, par ce portrait d’une enfance qui doit se définir face à l’émigration et au poids de l’histoire familiale, et par l’emploi d’une langue vivante et kaléidoscopique qui sert si bien la personnalité d’Ildikó.

Melinda Nadj Abonji, Tauben fliegen auf. Jung und Jung, 2010. En français : Pigeon, vole. Traduit de l’allemand par Françoise Toraille. Métailié, 2012.


4 commentaires on “Melinda Nadj Abonji – Tauben fliegen auf / Pigeon, vole”

  1. […] du souffle, L’homme est un grand faisan sur terre (Gallimard) … ; et Melinda Nadj Ablonji – Pigeon, vole (Métailié, […]

  2. […] Pigeon vole, de Melinda Nadj Abonji (Passage à l’Est !) […]

  3. […] Pigeon, vole (Tauben fliegen auf) de Melinda Nadj Abonji, chroniqué ici l’année dernière, ce roman d’Irena Brežná est ma […]


Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s