Actualité du mercredi : une manière détournée de se constituer une liste de lecture

Je garde toujours un œil sur les nouvelles traductions dans le monde anglo-saxon, car je trouve intéressant de voir quels livres sont découverts, traduits et publiés chez nos voisins et de comparer avec les auteurs et autrices que le monde de l’édition francophone traduit (ou non, ou pas encore) en français.

J’ai vu en début d’année plusieurs compilations alléchantes des nouvelles traductions prévues en 2020, qui incluent de nombreux titres d’Europe centrale, de l’Est et des Balkans. Comme certains existent déjà en français, c’est une bonne raison pour me (nous) les remettre à l’esprit et de s’amuser à comparer titres et couvertures. Je vous présente donc aujourd’hui une sélection d’une de ces compilations, celle du New York Times (à retrouver en entier ici).

La liste du New York Times commence avec Abigail de Magda Szabó (traduit du hongrois par Len Rix) : ce roman de la romancière hongroise la plus renommée prend pour sujet l’apprentissage de soi et des autres d’une adolescente gâtée et rebelle confinée dans un pensionnat calviniste durant la Seconde Guerre mondiale. Dans sa version française traduite par Chantal Philippe, ce « roman initiatique » porte le titre Abigaël et est paru chez Viviane Hamy en 2017 à l’occasion du 100e anniversaire de la naissance de Magda Szabó, puis chez Le Livre de Poche en 2019.

Dans le domaine hongrois, le New York Times inclut également Temptation, de János Székely (traduit du hongrois par Mark Baczoni). Par coïncidence, il s’agit là aussi du roman de l’adolescence et de l’apprentissage, cette fois-ci d’un orphelin de province transplanté dans Budapest de l’entre-deux-guerres. Cette courte description est peut-être suffisante pour vous rappeler l’histoire de L’enfant du Danube, publié aux éditions des Syrtes en 2000 et plus récemment dans la collection Folio ? C’est qu’il s’agit du même livre, à ce détail près que l’édition française est traduite de l’anglais et l’édition anglaise du hongrois : détail qui n’est pas sans importance et recouvre une histoire que je raconterai le jour où je lirai ce roman.

Le titre suivant nous emmène en Croatie avec Dark Mother Earth, deuxième roman mais premier traduit en anglais (par Ellen Elias-Bursac) de l’écrivain croate Kristian Novak. Celui-ci met en scène un auteur couronné de succès mais dont la trop grande capacité d’invention recouvre une amnésie concernant son enfance et la mort de son père, et qui finit par le rattraper. Le résumé anglais est attrayant et Ellen Elias-Bursac est l’une des meilleures traductrices en anglais des langues serbe, croate et bosniaque : espérons que ce roman intéressera aussi les maisons d’édition francophones.

De Croatie, et également traduit par Ellen Elias-Bursac, paraîtra cette année No-Signal Area de Robert Perišić : un titre qui diffère de manière intéressante de celui qui a été choisi pour l’édition française, Les turbines du Titanic (Gaïa Editions, 2019, traduit par Chloé Billon). « Dans le fond, ce roman parle de ce que vit la classe ouvrière depuis 30 ou 40 ans, » nous dit l’auteur dans sa présentation du livre à l’occasion du festival Etonnants Voyageurs (vidéo ici).

En provenance de République tchèque, Dressed for a dance in the snow. Women’s voices from the Gulag est une collection d’entretiens réalisés par Monika Zgustová avec d’anciennes détenues du goulag. Monika Zgustová est une écrivaine et traductrice tchèque établie en Espagne et traduisant du tchèque et du russe vers l’espagnol (ce qui peut expliquer pourquoi la traduction anglaise de ce livre a été réalisée à partir de l’espagnol par Julie Jones) et le catalan. Outre que le sujet est intéressant, le livre est présenté par la maison d’édition comme une entreprise d’histoire orale similaire à celle de Svetlana Alexievich, ce qui mérite sûrement là aussi qu’on s’y intéresse.

Le livre suivant s’inscrit également dans la veine du reportage avec un auteur regrettablement inconnu en France : How to feed a dictator. Saddam Hussein, Idi Amin, Enver Hoxha, Fidel Castro and Pol Pot through the eyes of their cooks (Comment nourrir un dictateur. Saddam Hussein, Idi Amin, Enver Hoxha, Fidel Castro and Pol Pot vus par leurs chefs) est le fruit de trois années d’entretiens réalisés par le journaliste Witold Szabłowski avec les chefs cuisiniers (et cuisinières) de personnalités qui ne comptent pas parmi les plus glorieuses du XXe siècle. D’après sa biographie, Witold Szabłowski s’est beaucoup intéressé à la période communiste, telle qu’elle a été vécue au quotidien dans les différents pays du bloc communiste, ou encore à Cuba, ce qui a donné lieu il y a quelques années à Tańczące niedźwiedzie (« Ours dansants »), un recueil de reportages qui explore les différences entre systèmes communistes et capitalistes par le biais des réserves créées pour recueillir les anciens ours dansants [livre dont la publication en traduction française par Véronique Patte est prévue pour 2021].

Si Witold Szabłowski n’a pas encore été traduit en français, Szczepan Twardoch, romancier polonais, lui, l’est. Pas avec son roman Król, qui paraîtra en anglais en avril sous le titre The King of Warsaw (Le Roi de Varsovie, bestseller qui fait revivre un boxeur juif et la Varsovie des années 1930), mais avec les trois romans Transfiguration (Bellicum, 2010), Morphine (Noir sur Blanc, 2016) et Drach (Noir sur Blanc, 2018). Ce dernier, « fresque intemporelle » traduite par Lydia Waleryszak, « déroule (…) les fils d’existences fragiles, celles de deux familles silésiennes au cours du XXe siècle. »

Archipelago Books est une maison d’édition basée aux Etats-Unis et dont j’apprécie autant le catalogue exigeant que la présentation sobre de ses livres. C’est chez eux que j’achèterais Newcomers, du slovène Lojze Kovačič (traduit par Michael Biggins), si ce n’est que les trois volumes de ce roman autobiographique existent déjà en français aux Editions du Seuil : rassemblés sous le titre Les Immigrés, L’enfant de l’exil (2008), L’enfant de la guerre (2009) et L’Age des choix (2011) sont l’histoire, à travers le petit Bubi et sa famille, de la Slovénie du XXe siècle, entre occupation italienne et communisme yougoslave. Leur traductrice Andrée Lück-Gaye avait répondu à mes questions il y a quelques années, ici.

La liste du New York Times se termine avec Your Ad Could Go Here, de l’écrivaine ukrainienne Oksana Zabuzhko, un recueil de nouvelles portant sur « la révolution orange, la rivalité entre frères et sœurs, et le tennis ». Zabuzhko, en français, s’épelle Zaboujko, et c’est en tapant ce nom qu’on tombe sur Explorations sur le terrain du sexe ukrainien, roman de la relation passionnelle que partagent un peintre ukrainien et la narratrice, et « métaphore de l’Ukraine du XXIe siècle », publié aux Editions Intervalles dans la traduction d’Iryna Dmytrychyn.

Voilà pour les neufs titres d’Europe centrale, de l’Est et des Balkans repérés parmi les 77 nouvelles publications elles-mêmes repérées par le New York Times et parmi lesquels on trouve aussi des traductions de livres traduits du suédois, du chinois, de l’italien, du japonais, de l’arabe, de l’hébreu, du russe, du français, du coréen, du portugais, du turc… Bref, des quatre coins du monde.


4 commentaires on “Actualité du mercredi : une manière détournée de se constituer une liste de lecture”

  1. Scott W. dit :

    Interessant de voir les éditions différents et de lire votre présentation de quelques auteurs/livres dont je ne savais rien. Normalement, c’est plutôt en traduction Français qu’on trouve des oeuvres non traduit en Anglais, et pas le contraire. Je suis interessé par le livre Slovène (Newcomers après avoir lu Alamut (aussi traduit par Michael Biggins).

    • C’est vrai que, malgré les fameux « 3% », les traductions vers l’anglais se défendent relativement bien, avec un mélange intéressant de maisons d’édition. Beaucoup de livres publiés par Amazon Crossing, ce que je trouve assez curieux. De Slovénie, je recommande aussi fortement Ciril Kosmač.

  2. la lecture de l’Enfant du Danube fut un choc, je l’ai lu il y a ….trente ans je crois, le livre était dans un état piteux mais ça ne m’avait pas arrêté puis ce livre a un peu disparu puis fut de nouveau édité pour mon plus grand plaisir, la relecture ne m’a pas déçu


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