Lectures-désorientation: Condé, Bryce-Echenique, Dickens, et quelques écrivaines d’Afrique

Derrière Passage à l’Est !, il y a une lectrice qui lit plus que la moyenne de littérature centre- et est-européenne, mais qui ne lit pas que de la littérature centre- et est-européenne. Dans ce nouveau rendez-vous – peut-être mensuel, peut-être pas – je vous propose un aperçu des autres horizons qui font mon paysage de lectrice.  

Dans ce premier épisode : Ségou, de Maryse Condé ; Un monde pour Julius, d’Alfredo Bryce-Echenique ; Un conte de deux villes, de Charles Dickens ; et une anthologie d’écrivaines africaines.

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C’est probablement en remontant le fil des prix Nobel de Littérature, avant l’annonce du prix 2018 décerné l’année dernière à Olga Tokarczuk, que je suis tombée sur un article évoquant le « prix Nobel alternatif de littérature » qu’un groupe d’intellectuels suédois avait décerné à l’écrivaine guadeloupéenne Maryse Condé. Et c’est probablement comme ça que m’est venue l’idée de lire Ségou, son premier grand succès à sa parution en 1984-5. Vaste roman dont je n’ai encore lu que le premier tome, Les murailles de terre, Ségou nous transporte en Afrique de l’Ouest, dans le royaume du même nom (dans l’actuel Mali), et suit les destinées de différents membres de la puissante famille bambara des Traoré, à la fin du XVIIIe siècle. Tandis que sur les côtes, les missionnaires s’installent aux côtés des marchands blancs d’esclaves ou d’autres biens, le véritable enjeu à l’intérieur des terres est celui des rivalités entre les anciennes croyances animistes et l’islam qui gagne les terres et les esprits. Œuvre d’une grande ampleur géographique (quittant de gré ou de force Ségou, les protagonistes se retrouvent à Tombouctou, Fès, Gorée et jusqu’au Brésil), Ségou est également un merveilleux récit humain dans lequel Maryse Condé reconstruit tout un ensemble de sociétés avec leurs coutumes, leurs croyances, leurs fiertés et leurs individus aux personnalités uniques.

Annette lui a consacré un article bien plus détaillé et qui soulève beaucoup de questions intéressantes, à retrouver sur ce lien.

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Emma avait consacré une chronique à Un mundo para Julius [Un monde pour Julius], de l’auteur péruvien Alfredo Bryce-Echenique, suffisamment enthousiaste pour que l’envie me prenne d’aller y voir de plus près. Par chance, le livre était à la bibliothèque, en VO, ce qui m’a aussi donné l’occasion de ressusciter mon espagnol (ce qui veut dire que je n’ai pas absolument tout compris même si l’histoire et le style sont en général assez simples). Dans ce roman, qui est peut-être autobiographique, l’auteur recrée le monde – les mondes – de Julius, dernier-né d’une famille de quatre enfants d’une très riche famille de Lima. Difficile de ne pas s’attacher à ce petit garçon de 5 ans (11 ans à la fin de ce long roman) que la mort de son père puis celle de sa sœur, et le remariage de sa mère avec un homme que les enfants ennuient profondément, laissent dans un véritable désert affectif. Sensible, plein d’imagination, prêt à se lier avec plus pauvre que lui, Julius ne pourrait être plus différent du reste de sa famille. La narration omnisciente dépeint le monde dans lequel grandit Julius, un monde d’une incroyable désinvolture où les journées des adultes s’écoulent entre cocktails, golf, voyages en Europe et gestion à distance des hacienda qui font leur prospérité. Mais Julius est à cheval entre ce monde qui ne s’intéresse pas à lui, et celui bien plus réel des domestiques et des travailleurs dont les vies mystérieuses l’intriguent au plus haut point. Bryce-Echenique réussit merveilleusement à rendre avec un langage d’adulte la vision du monde de cet enfant qui n’appartient finalement nulle part.

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Comme beaucoup, je reviens régulièrement pendant les vacances de fin d’année vers les auteurs classiques anglais. Cette année, c’était au tour d’A tale of two cities [Un conte de deux villes], de Charles Dickens. Roman historique déjà au moment de sa parution en feuilleton en 1859, A tale of two cities s’étend sur les deux décennies qui se terminent avec la Révolution française. Sur ce canevas, Dickens brode les destinées pleines de rebondissements de deux familles liées par des liens mystérieux et qui ne seront bien sûr révélés qu’aux moments les plus inattendus. Bien que relativement atypique par son contexte historique et son cadre à cheval entre Paris et Londres (mais plus à Paris qu’à Londres), A tale of two cities est un pur produit dickensien, où l’action se déroule à grands renforts de coïncidences et de descriptions impétueuses, et sans que les personnages ne fassent preuve d’une grande profondeur psychologique. Si Dickens s’intéresse au traumatisme provoqué chez le docteur Manette par son emprisonnement au secret dans la Bastille, on ne retrouve pas les mêmes efforts de caractérisation en ce qui concerne sa fille Lucie, si dévouée mais sinon si dénuée de personnalité. Cependant Dickens, c’est aussi : l’élan et la verve du récit ; le comique des personnages de second plan tels que Jerry Cruncher ou Mr. Stryver ; la préoccupation pour les problèmes sociaux ; et une construction finalement plutôt bien maitrisée malgré l’accumulation de coïncidences assez improbables.

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Pour terminer, l’anthologie Opening Spaces. An Anthology of Contemporary African Women’s Writing (textes rassemblés par Yvonne Vera), constituée de textes africains contemporains écrits par des femmes (c’est-à-dire contemporains de la publication de l’anthologie en 1999). Ces textes de fiction venus des quatre coins d’Afriques, mais tous écrits en anglais, font parler des femmes et des filles autour de thèmes universaux et locaux. Dans l’un des textes, une jeune fille jalousement gardée par son père attend le moment où sa grossesse deviendra visible ; dans un autre, c’est contre l’adultère des maris que s’élève un chœur de voix de femmes ; dans un troisième, un groupe d’amis se promet de se battre contre le silence qui enveloppe le sida et en fait un sujet tabou. Ce recueil remet également en question les étiquettes de pays/continent ou de féminin/masculin, car il s’agit avant tout d’une belle collection de nouvelles de très grande qualité. Celles qui m’auront le plus marquées partagent d’être structurées autour de la confrontation de mondes différents : il s’agit de « The Museum », de Leila Aboulela (Soudan), et « Stress », de Lília Momplé (Mozambique) – deux écrivaines également traduites en français.


9 commentaires on “Lectures-désorientation: Condé, Bryce-Echenique, Dickens, et quelques écrivaines d’Afrique”

  1. Ingannmic dit :

    Très variées, ces lectures ! J’aime beaucoup Maryse Condé (dont je recommande les 3 titres que j’ai lus : La femme cannibale, Moi Tituba sorcière et La migration des cœurs) mais je n’ai pas encore pris le temps de lire Ségou, que l’on m’a recommandé. Et Dickesn est un de ces classiques que je n’ai pas encore lu… Une lacune à combler, un de ces jours !

  2. Marilyne dit :

    Même si j’admire la richesse de ton blog pour la littérature centre-est européenne, je me réjouis de ce nouveau rendez-vous. Comme Ingannmic, Dickens est l’un de ces classiques qui m’attend encore.

    • J’aime beaucoup Dickens malgré ses travers. Ce rendez-vous est aussi une manière de remercier les autres blogueurs et blogueuses qui me détournent du droit chemin centre-européen avec les nombreux livres tentateurs qu’ils présentent, mais l’Europe centrale, de l’Est et des Balkans reste au coeur de mon blog.

  3. Emma dit :

    Merci pour toutes ces recommandations, je n’ai jamais lu Maryse Condé.
    Je suis bien contente qu’Un monde pour Julius t’ai plu. J’ai beaucoup aimé ce roman, pour Julius lui-même et pour le Pérou.

    • Il est très probable que tu voies passer à l’avenir d’autres titres piochés chez toi (j’exclus d’emblée tout livre contenant des descriptions trop détaillées de la pêche à la mouche).

      • Emma dit :

        Ah bon, pas tentée par la pêche à la mouche? Ceci dit, la série des Tapply est vraiment sympa.

      • Dans mon souvenir, c’était un aspect qui t’avait moins emballée, or je me fie tellement à ton jugement…. Et puis je me souviens que ma lecture de La boîte à pêche de Maurice Genevoix, livre presque entierement dédié à la pêche, m’avait bien refroidie par rapport à cet auteur que, sinon, j’aimais beaucoup.

  4. […] Dans ce deuxième épisode : Harvest (Moisson), de Jim Crace ; L’archipel d’une autre vie, d’Andreï Makine ; et Un balcon en forêt, de Julien Gracq. Retrouvez le premier épisode ici. […]


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