Théodora Dimova – Mères

Le monde s’était éteint à cause du Mondial. Le monde. Mais pas eux.

C’est le soir de la Coupe du monde de football. A Sofia, des milliers de personnes s’apprêtent à s’installer devant la télévision, bière en main, pour suivre le match. Les rues sont écrasées par la canicule d’été, le petit groupe d’adolescents réunis autour d’une femme dans un parc de la ville font l’effet d’une « étrange protubérance » dans la ville déserte.

Cette soirée de Coupe du monde est l’un des plus petits détails qui, comme un fil reliant les différentes perles d’un collier, rassemble les chapitres de ce roman bref et percutant, et lui donne son unité. Ce livre porte le nom de Mères, mais ses chapitres – Andreia, Lia, Dana, Alexander, Nikola, Deyann, Kalina – égrènent ceux de leurs enfants. Seul le dernier chapitre y fait exception : Yavora, le nom de l’énigmatique et adorée Yavora, qui fait le lien à la fois tangible et intangible entre tous ces adolescents, sans pourtant être l’un d’entre eux. Lien, et fermoir, car c’est avec ce chapitre où elle apparait enfin après avoir été incessamment et mystérieusement évoquée, que se résout et se clôt la structure du roman.

Jusqu’à ce dernier chapitre, on pourrait presque lire Mères comme une succession de nouvelles parallèles, chacune le portrait d’une famille de la Bulgarie ordinaire du début des années 2000.

Entre eux, ils n’avaient aucun secret, personne n’avait honte de ses parents ou de ses malheurs, or ils étaient tous malheureux pour une raison ou pour une autre, et ils avaient tous de quoi être honteux.

Et quels portraits ! C’est d’abord celui d’Andreia, prise en étau entre « sa mère malade qui se mouvait comme un enfant devant elle, [et] son père malheureux qui tentait de tout son cœur de l’élever. » Puis celui de Lia, à qui ses parents aimants mais désargentés ne peuvent offrir les cours nécessaires pour développer ses dons pour la danse, puis celui de Dana, « grande, massive, masculine, … première de la classe », vivotant avec son père sur les deux cents euros mis de côté chaque mois par sa mère, garde-malade à Chypre, et ainsi de suite jusqu’à la dernière, Kalina, « cette enfant qui n’avait pas connu d’enfance » et qui s’écroule devant la responsabilité de s’occuper de sa grand-mère semi-paralysée et de sa mère frappée « d’asthme bronchique, d’un diabète avancé et d’ostéoporose. »

Si chaque chapitre est, à son tour, la description d’un univers particulier, compris entre les quatre murs d’un appartement, il est aussi celle d’un univers général, celui d’une société que la transition post-communiste a jeté dans une crise matérielle et existentielle à laquelle peu échappent.

… et le seul endroit possible pour écrire demeurait la cuisine, endroit pourtant terriblement incommode, car il était impossible d’y installer l’ordinateur, au mieux on pouvait y transporter la machine à écrire, sauf que le fracas des touches aurait empêché Kérana de dormir, si bien que Yordann écrivait à la main, au stylo-plume et à l’encre, c’est bizarre que personne n’ait songé à m’offrir une plume d’oie, disait-il pour plaisanter…

Bien que chaque chapitre soit relativement bref (l’ensemble fait tout juste 200 pages), il rend presque immédiatement palpable chaque famille et chacun de ses membres. Par son style, le livre épouse au plus près les récits, les émotions et les besoins de ses personnages, et la lectrice se retrouve prise dans les flots de dialogues et de pensées qui se bousculent dans cette narration rapide et sans transitions (et superbement traduite par Marie Vrinat).

Il y aurait beaucoup d’autres choses à dire – sur l’amertume de parents, pris, à mi-chemin de leurs vies d’adultes, dans une transition dont les bénéfices sont durs à apercevoir ; sur le rôle que joue Yavora dans la vie de leurs enfants ; sur le changement de registre qui marque la fin de chaque chapitre… Mais c’est surtout cette structure à deux niveaux que je retiendrai, avec cette immersion dans l’univers de chaque appartement et de ses occupants, et ces détails qui sentent le vécu à plein nez : une immersion qui nous fait aussi nous rendre compte à la fin des récurrences dans ces vies. Celles-ci transcendent chapitres et personnages pour mener à un chapitre final brutal et inattendu, que la traductrice Marie Vrinat compare dans son excellente postface à une scène biblique. Une scène finale d’autant plus brutale qu’elle se déroule dans un parc de la ville pendant que, devant la télévision, bière en main, les adultes regardent le dernier match de la Coupe de monde de football.

…tout de même, il ne devait pas se comporter ainsi, tout de même sa femme était revenue après une absence de deux ans, il se leva, mit une chemise quelconque, sale, évidemment, non repassée, se dirigea vers la salle de bains pour se laver les dents, débarrassa le salon des cadavres de bouteilles, éteignit la télé, se dit que le retour de Lydia allait sans foute l’empêcher de regarder la finale de la Coupe du monde, mais, en fin de compte, non, bien sûr, non, il ne pouvait pas la manquer…

Par son style incisif et son sujet en prise avec l’actualité, Mères appartient à la mêmemaikite veine littéraire que deux autres romans publiés en traduction française ces dernières années par les éditions des Syrtes : La croisade des enfants de la roumaine Florina Ilis, et L’été où maman a eu les yeux verts, de Tatiana Ţîbuleac (également roumaine). Publié en Bulgarie en 2005, la traduction française parait déjà en France en 2006, et c’est à l’occasion de sa réédition en version poche l’année dernière que les Syrtes m’en ont envoyé un exemplaire. On ne peut qu’espérer que les éditions des Syrtes continueront à enrichir ce volet résolument contemporain, percutant, et féminin de leur catalogue.

Parmi les écrits de la romancière et dramaturge bulgare Théodora Dimova (née en 1960), son roman Adriana est également disponible en français aux éditions des Syrtes, dans la traduction de Marie Vrinat (mon entretien avec la traductrice est à redécouvrir sur ce lien).

Marie Vrinat en dit davantage sur Mères, et notamment sur son titre, dans sa note de lecture disponible sur ce site dédié à la littérature bulgare. Eva l’a aussi lu et avait notamment remarqué l’empathie de l’auteure envers ces adolescents, tandis qu’Ingannmic souligne « une intensité qui ne peut laisser indifférent », et que Sharon relève ces liens familiaux dans lesquels les enfants deviennent « les parents de leurs parents ».

Cette première lecture de Théodora Dimova me permet d’enrichir ma page sur les femmes écrivains d’Europe centrale et orientale, ainsi que de contribuer au défi Voisins Voisines, version 2020, organisé par A propos de livres dans le but de partager nos découvertes de la littérature européenne contemporaine.

Théodora Dimova, Mères (Maïkité, 2005). Traduit du bulgare par Marie Vrinat. Editions des Syrtes, 2019.


12 commentaires on “Théodora Dimova – Mères”

  1. […] Bulgarie : Theodora Dimova, dont Mères et Adriana sont traduits en français aux Editions des Syrtes (2006/2019 et 2008 […]

  2. Ingannmic dit :

    Beau billet. Cette lecture m’avait marquée, l’écriture de Theodora Dimova est percutante, pénétrante.
    Je me réjouis du rapprochement que tu fais avec le roman de Tatiana Tibuleac, ce dernier étant sur mes étagères. J’ai d’ailleurs l’intention de le découvrir à l’occasion du prochain Mois de l’Est, dont j’entame ma première lecture ce soir (un titre de Tokarczuk) !

  3. Emma dit :

    C’est très très tentant. Je ne pense pas avoir déjà lu un livre bulgare.
    merci!

    • Je n’en ai pas lu beaucoup (ce Dimova; « La ballade pour Georg Henig » de Viktor Paskov; et « Moi, Anna Comnène » de Vera Moutaftchieva) et ils étaient tous très différents, mais je les ai trouvés excellents.

  4. […] Toute ma chronique ici, et davantage d’informations sur ce livre sur le site des Editions des Syrtes. […]

  5. allylit dit :

    Je l’ai beaucoup aimé surtout qu’en peu de pages, l’autrice parvient à créer de l’empathie avec chacun des personnages.

  6. […] Editions de l’Aube poche, 2007. Vazov, Ivan, Sous le joug. Fayard, 2007 Dimova, Théodora: Mères. Éditions des Syrtes, 2006 et 2019 Dvorianova, Emilia: Passion ou la mort d’Alissa. […]

  7. […] bulgare : Mères (2005), de Théodora Dimova (ma première chronique de l’année, ça parait déjà […]

  8. […] en provenance d’Europe centrale, de l’Est et des Balkans (j’avais fait le même commentaire dans ma chronique de Mères, de Théodora […]


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