Mihail Sebastian – Femmes

S’il m’est arrivé quelque fois, bien rarement et contre ma nature renfermée, de connaître des moments de vif bonheur, c’est précisément parce que j’ai su les vivre tels qu’ils se présentaient, sans rien chercher au-delà ou en deçà.

En sortant de ma lecture de Dernière nuit d’amour, première nuit de guerre, j’ai plongé directement dans celle d’un livre qui partage nombre de caractéristiques avec celui de Petrescu. Comme Dernière nuit d’amour, première nuit de guerre, Femmes, paru en 1932, est un roman de l’entre-deux-guerres roumain. Comme Petrescu, Mihail Sebastian est l’un des auteurs phares de cette période. Mais surtout, les deux romans reposent sur un récit d’un personnage masculin unique, portant sur des femmes ou plutôt sur le rapport aux femmes de ces personnages masculins.

Pourtant, Femmes ne saurait être plus différent : par son cadre d’abord, qui oscille entre Paris, le sud de la France, les Alpes, et (très légèrement) Bucarest. Et aussi, en ce qui concerne ma lecture, par l’impression de légèreté qui s’en dégage, si différente de la sensation d’agacement avec laquelle j’ai quitté le Stefan Gheorghidiu de Dernière nuit d’amour, première nuit de guerre.

Bien sûr, il y a des différences évidentes : la guerre, par exemple, est tout à fait absente, et c’est presque une impression d’intemporalité qui se dégage du récit même si quelques dates ici et là situent l’action au cours des années 1920 ou du début des années 1930. La jalousie est, aussi, un sentiment qui ne fait pas partie de la manière d’être du personnage principal (également dénommé Stefan). Il me semble même que la principale différence entre le Stefan de Petrescu et celui de Sebastian tient à la sympathie qu’ont le personnage central de Femmes, et son auteur, envers tous les personnages qui entourent Stefan.

Parler de « personnages » paraît d’ailleurs presque une exagération, tant on a l’impression qu’ils sont vivants, croqués sur le vif à partir de vraies personnes.

Mais commençons par Stefan, puisqu’il est celui autour duquel tournent les quatre histoires-chapitres qui composent ce livre, une cinquième et dernière partie étant formée de « Fragments » issus de son « Carnet ». Lorsqu’on rencontre ce Stefan Valeriu, il vient de passer des examens d’internat « épuisants » à Paris et s’octroie quelques semaines de vacances dans une pension de famille où son accent « un peu hésitant » trahit ses origines étrangères.

Et puis, le nom de ce lac alpin, découvert par hasard sur une carte, dans une librairie, le billet de train acheté dans la première agence de voyages, les courses dans un grand magasin – un pull-over blanc, un pantalon gris de flanelle, une chemise d’été –, le départ telle une évasion.

Dans ce premier récit d’un été où Stefan recherche la compagnie des femmes autant qu’elles recherchent la sienne, les émotions sont tenues à distance, car chacun sait d’avance que toutes les histoires qui peuvent être nouées près du lac sont vouées à ne durer que le cours de quelques semaines. Ce récit est celui de la relation que trois femmes – Marthe, Renée et Odette – nouent avec Stefan au cours de ces longues journées estivales : Sebastian aurait pu faire de son Stefan un conquérant, un cynique. Au contraire, avec les phrases courtes, le langage légèrement désuet, la narration au présent mais à la troisième personne du singulier, qui fait alterner un Stefan solitaire et observateur et un Stefan acteur parmi les autres pensionnaires, c’est bien une impression de paresse agréable, de paresse « simple, sans regrets, paisible comme une vaste absence », qui se dégage.

Si, dans ce premier chapitre, Stefan est au centre de la ronde des femmes, c’est en témoin affligé – mais toujours un peu distant – qu’il se positionne dans le deuxième récit. Ecrit, lui, à la première personne, il y relate l’histoire étrange et malheureuse d’Irimia, un compatriote établi à Paris, et d’Emilie Vignou, femme simple et laide comme « un pied de table mal équarri ».

Si je raconte sa vie, c’est d’abord parce que je veux garder encore un peu son image ici-bas et ensuite parce que je veux comprendre quelque chose de l’âme de cette jeune fille, qui me laissait peut-être trop inattentif autrefois.

De même, le troisième récit change-t-il encore de configuration : cette fois-ci, le récit oblige la lectrice à endosser le rôle de Stefan, car cette partie prend entièrement la forme d’une confession épistolaire adressée à Stefan. Le destinataire connaît la femme qui lui écrit, et le message en est que Maria souhaite garder l’amitié de Stefan plutôt que d’encourager celui-ci dans ses illusions d’amour : deux aspects qui rendent cette lettre tout à fait différente de celle de « l’inconnue », et pourtant c’est inévitablement à la nouvelle de Zweig que j’ai pensé en lisant cette lettre.

Curieux récit, aussi, que le quatrième, dans lequel Stefan – qui semble alors un peu vieilli et encore plus détaché du monde et de ses obligations – reprend la première personne pour narrer sa rencontre, un soir de novembre à Paris, avec Arabella, une danseuse de cirque. Curieuse, déjà, parce qu’elle commence avec le refus de Stefan de livrer contre paiement son histoire à un journal, ce qui l’amène à se remémorer cette histoire et donc à donner forme à ce quatrième texte. Ponctué par moments de « tu », ce récit semble être adressé à quelqu’un de familier, ou peut-être à quelqu’un rencontré dans un café de quartier.

Tout est familier et anonyme dans ce café de quartier, comme dans un train ou un salon de paquebot, et le sentiment de ne reconnaître demain aucun des visages amicaux qui t’entourent te donne je ne sais quel goût chaud de confession, te pousse à raconter au premier venu ce que tu possèdes de plus secret.

Au moment où Stefan débute ce quatrième récit, il est à nouveau à Bucarest, et semble avoir réintégré le corps médical qu’il avait abandonné après sa rencontre avec Arabella, et c’est donc avec un peu de distance et de nostalgie qu’il se remémore cet épisode de sa vie : nostalgie d’Arabella, mais surtout, je crois, nostalgie du temps un peu bohême d’Arabella et nostalgie de Paris.

Ici, comme tout au long du roman, se dégage l’impression d’être dans le récit d’un moment plus ou moins long, dans lequel Stefan est entré par inadvertance, qu’il a aimé, qui s’est terminé, mais dont il apprécie le souvenir plus qu’il n’en regrette la fin.

L’autre chose qui m’a rendu la lecture si agréable, c’est les petites observations disséminées dans le texte et qui rendent ces personnages – ces femmes – si vivantes et si dotées de personnalité. Ainsi de Maria qui, parlant d’elle-même et de son amant qui la trompe, écrit à Stefan qu’elle « a toujours aimé le regarder manger » car, dit-elle,

il n’y a, selon moi, que la gourmandise qui soit profondément bonne en lui parce que (je vais peut-être dire une bêtise mais, puisque je la pense, je la dis tout de même), parce qu’un homme gourmand a en lui quelque chose d’enfantin, quelque chose qui atténue sa rudesse, son importance, son terrorisme de mâle.

Voici donc un petit livre à la couverture toute noire, toute simple mais des pages duquel se diffuse une bonne lumière agréable. Comme avec les longs passages des Confessions d’un bourgeois de Sándor Márai dévouées à Paris et à la France, j’ai aussi apprécié le portrait teinté de nostalgie que font Stefan et son auteur d’une France d’entre-deux-guerres et de la vie de liberté qu’y a mené Stefan.

Né en 1907 à Brăila (ville portuaire cosmopolite, qui avait vu grandir Panaït Istrati quelques années plus tôt), Mihail Sebastian fut l’un des écrivains roumains les plus importants du XXe siècle. Son identité juive, et surtout la montée en puissance de l’antisémitisme dans la Roumanie de l’entre-deux-guerres, sont des thèmes proéminents d’autres de ses œuvres publiées en français telles que Depuis deux mille ans (Stock, 1998) et son Journal (Stock, 1998 et 2007), mais on retrouve aussi le Paris des années 1930 dans Promenades parisiennes (Editions de L’Herne, 2007), et la Bucarest de la même époque dans L’Accident (Mercure de France, 2002). Mihail Sebastian était aussi un auteur dramatique, et Marina Sofia (qui s’y connaît en la matière) semble même penser que ses pièces sont encore meilleures que ses romans et son Journal. Par chance, plusieurs pièces existent aussi en français, publiées aux Editions de L’Herne sous le titre Théâtre, en 2007. Tous ces titres ont été traduits par Alain Paruit et je ne peux que me réjouir d’avoir encore la possibilité de les découvrir tant j’ai apprécié cette première lecture. Certaines autres œuvres ne sont pas encore traduites, notamment son pamphlet « Comment je suis devenu un hooligan », réponse à la préface qu’avait demandé Mihail Sebastian à son ami le philosophe Nae Ionescu, préface qui s’avéra être une attaque antisémite mais que Mihail Sebastian choisit tout de même de publier avec Depuis deux mille ans.

Ayant survécu au régime roumain pro-hitlérien et à la Seconde Guerre mondiale, Mihail Sebastian mourut à l’âge de 37 ans, écrasé par un camion militaire soviétique alors que la guerre touchait tout juste à sa fin.

Mihail Sebastian, Femmes (Femei, 1932). Traduit du roumain par Alain Paruit. Editions de L’Herne, 2007.


6 commentaires on “Mihail Sebastian – Femmes”

  1. MarinaSofia dit :

    Son Journal est genial – un document important de la Roumanie a l’epoque – et ses romans me font tellement plaisir, mais oui, je trouve que ses pieces de theatre sont a decouvrir (en anglais aussi). Il y a aussi un film Mona, l’étoile sans nom (1966) avec Marina Vlady – pour stimuler l’appétit.

    • C’est vraiment une chance que tant les romans et le journal que les pièces de théâtre soient accessibles en français. Dommage qu’ils ne soient pas très connus, cependant. Merci pour la référence au film, je ne connaissais pas du tout mais je vais le regarder. Merci!

  2. […] couvertures lequel est lequel. De Mihail Sebastian, j’ai déjà beaucoup apprécié et chroniqué Femmes, ensemble de récits rassemblés autour d’un personnage central et de sa relation avec des femmes […]

  3. […] Sebastian (1907 – 1945), dont j’ai tant apprécié l’intemporel et lumineux Femmes et dont La ville aux acacias vient également de paraître en […]

  4. […] un thème – les femmes – qui l’intéresse et qui avait fourni le matériau au bien-nommé Femmes (1932), mais en renversant la perspective : ce n’est plus un écrivain qui imagine un homme qui […]

  5. […] roumain : Dernière nuit d’amour, première nuit de guerre (1930), de Camil Petrescu ; Femmes (1932) et La ville aux acacias (1935), de Mihail Sebastian ; Le jardin de verre (2018), de Tatiana […]


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